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Céréales Une hausse des cours en trompe-l’œil

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Etonnante. Complètement déconnectée des fondamentaux du marché, la hausse des cours survenue sur le marché à terme de Chicago en a surpris plus d’un. A priori, ce sont les financiers qui en sont responsables. La banque fédérale américaine leur proposant des taux d’emprunt très faibles afin de relancer l’économie, ils disposent de fortes sommes d’argent… à investir sans compter dans les marchés des matières premières, un débouché potentiellement lucratif et à moindre risque. C’est en tout cas l’analyse de Dan Basse, économiste américain qui s’est exprimé le 18 novembre à l’occasion de Global Grain, conférence internationale sur les céréales sise à Genève. C’est une conjoncture plutôt morose et emprunte d’une forte volatilité qu’ont décrit les spécialistes invités. Le maïs est l’une des seules céréales à sortir son épingle du jeu… dans une certaine mesure.

Retour en arrière ? Le 18 novembre, une tonne de blé rendu Rouen s’échangeait à 124 euros/t. Exactement le même prix que l’an dernier à cette date. Différence de taille, ce cours fait aujourd’hui l’effet d’une bouffée d’oxygène, alors qu’un an plus tôt, il témoignait de la déconfiture du marché, monté à plus de 170 euros/t durant l’été. La comparaison s’arrête là, car les cours de 2009 ne devraient pas continuer à grimper. « Les prix du blé et du maïs sont peu différents de ceux de 2006, alors que les stocks ont largement augmenté », a fait remarquer Dan Basse, président d’AgResource, cabinet américain de recherche et d’études, le 18 novembre à Genève. Il s’exprimait dans le cadre de Global Grain, conférence annuelle sur les céréales. A 370 Mt contre 260 Mt en 2006, les stocks mondiaux de céréales atteindraient en juin prochain leur plus haut niveau depuis 2001. La production mondiale de blé, évaluée à 667 Mt, dépasse pour sa part, une nouvelle fois, les besoins, chiffrés à 643 Mt.

239 milliards investis par les fonds dans les commodités
Si les cours montent, c’est parce que sur la bourse de Chicago, les financiers ont réinvesti le marché des commodités. « Nous n’avons jamais vu autant d’argent sur ce marché », a indiqué Dan Basse. Normal : « Les taux d’intérêt sont tombés si bas que les banques peuvent aujourd’hui emprunter à peu près autant d’argent qu’elles veulent à la banque fédérale à taux zéro », a-t-il expliqué. Les financiers peuvent ensuite réinvestir comme ils le souhaitent, n’importe quel placement étant susceptible de leur rapporter, surtout s’il est peu risqué. Les fonds ne se sont pas trompés : sur 2009, ils ont investi 239 milliards sur les marchés de commodités américains, soit autant qu’en 2007. En 2000, ce chiffre n’atteignait même pas 50 milliards. Sur novembre 2009, les fonds indiciels détenaient autant de contrats sur les marchés du soja, du blé et du maïs qu’en juin 2007, soit plus de 650 000… contre 450 000 en janvier 2009. La folie spéculative va forcément retomber. Pas avant janvier, selon Dan Basse, qui estime que les fonds d’investissements vont augmenter leur niveau d’exposition sur le marché des matières premières d’ici là. Lorsque les opérateurs intégreront la réalité du marché, la chute risque d’être dure. A plus de 5 dollars le boisseau, soit pas loin de 140 euros la tonne, très peu de lots s’achètent aujourd’hui physiquement sur les marchés car les farmers font de la rétention. Mais il faudra bien qu’ils vendent…

Des stocks de blé encore plus élevés en 2010/2011
A moyen terme, les fondamentaux devraient rester baissiers en blé. Selon AgResource, qui a livré le 18 novembre les premiers chiffres pour la campagne 2010/2011, les stocks de report s’alourdiraient encore à l’issue de la récolte 2010. De 187 Mt en 2009/2010, ils grimperaient à 191 Mt. Pour la cinquième fois depuis 2000, la production mondiale de blé, évaluée à
659 Mt, dépasserait les besoins. Pour Tallage-Stratégie grains, ces prévisions seraient même en-deçà de la réalité. « Les Etats-Unis sont le seul endroit dans le monde où les surfaces vont diminuer », note Andrée Defois, présidente de la société française. De son côté, la consommation progresse au ralenti. En raison de la crise économique qui a affecté le revenu des ménages, les besoins en viande n’ont pas augmenté entre 2008 et 2009, ce qui n’était pas arrivé depuis 1993. Ils grossiraient de 1,6 % en 2010, sans rattraper pour autant la tendance suivie avant 2009.

La demande en éthanol en hausse de 350 % depuis 2002
S’il est difficile d’espérer un rebond en blé, le marché semble plus porteur en maïs. Selon le CIC, la consommation monterait à 800 Mt, un nouveau record, pour une production de 790 Mt seulement. Le responsable : la progression de la demande en éthanol, qui a augmenté de 350 % depuis 2002. Fidèles à leur programme d’incorporation, les Etats-Unis vont transformer 133,7 Mt de maïs pour l’industrie contre 121 Mt en 2008/2009. Certes, « la demande américaine en essence est de moins en moins importante parce que les Américains conduisent de moins en moins », a souligné Dan Basse. Mais l’éthanol américain ne devrait pas pour autant plomber le marché : le Brésil pourrait avoir besoin d’en importer pour ses propres besoins, le pays ayant plus intérêt à vendre à l’export du sucre, dont les prix culminent à des sommets, qu’à fabriquer de l’éthanol. Et les prix du baril de pétrole sont prévus en hausse sur la première moitié de 2010, à 85 ou 95 dollars le baril. De quoi redonner un peu de peps à l’éthanol. Toutefois, la concurrence entre les céréales fourragères est bien réelle, ce qui devrait empêcher le maïs de grimper bien plus haut. Pour Dan Basse, le cours a atteint son maximum sur la bourse de Chicago en frôlant les 5 dollars le boisseau de maïs.

Hausse des têtes de bétail en Chine
Reste encore une incertitude pour la campagne à venir : l’attitude de la Chine. « Quand je me réveille le matin, je regarde le Shanghai Stock Exchange ! », a plaisanté Dan Basse. Car le pays, qui est l’un des rares à afficher un taux
de croissance de plus de 10 %, est aujourd’hui le moteur de la demande mondiale. Même s’il n’intervient que marginalement sur le marché du blé, sa production et ses stocks lui permettant de couvrir sans problème ses besoins, il pourrait importer un peu de maïs en 2010. Surtout en cas d’incident climatique. Et puis c’est le seul pays qui, en 2009, a vu progresser ses troupeaux, afin de répondre à la hausse de la consommation de viande et de produits laitiers.
Si les nuages s’amoncellent à court terme, le marché reste de toute façon haussier à court terme. L’éclaircie vient de l’augmentation de la population, l’allongement de la durée de la vie, la progression de l’urbanisation, mais aussi la hausse des revenus et des besoins non alimentaires. Selon l’OCDE, le monde consommerait en 2018 370 Mt de céréales de plus qu’aujourd’hui… ce qui représente une hausse des besoins de 17 %.

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