Les prix des matières premières agricoles devraient logiquement suivre la hausse des prix des autres matières premières, comme l’énergie et les métaux, selon Philippe Chalmin, professeur d’économie et d’histoire à l’université de Paris-Dauphine. Si tel était le cas, et si cette tendance s’avérait durable, les subventions à l’agriculture ne seraient plus aussi nécessaires. Cette question a toute son importance à l’OMC.
Les denrées agricoles sont restées en retrait, jusque là, du mouvement de hausse globale des prix des matières premières. Une hausse due à la demande chinoise de pétrole et de métaux, et par la léthargie des investissements dans l’exploration pétrolière et minière dans les années 1990. C’est ce qu’a expliqué Philippe Chalmin, coordonnateur de l’ouvrage collectif Cyclope, édition 2006, sur les matières premières, lors de la présentation de l’ouvrage le 23 mai. Les marchés céréaliers n’ont pas connu de véritable réveil. Le prix du blé « hard red winter », blé de qualité américain qui fait référence sur le marché mondial n’était pas beaucoup plus élevé en 2005 qu’en 1985 : il est passé de 150 à 170 dollars la tonne, fob ports américains. Le prix du maïs américain est passé, quant à lui, durant la même période, de125 dollars la tonne à 105, a indiqué le coordonnateur de Cyclope dans son ouvrage.
Déjà une hausse du soja et du sucre
Mais on note déjà une hausse des marchés oléagineux, en lien avec la demande chinoise. L’huile de soja est passée de 380 dollars la tonne fob Pays-Bas en 2000 à 550 en 2005, selon Élisabeth Lacoste, une des auteurs de Cyclope. Pourquoi la hausse des huiles végétales et pas celle des céréales ? Parce que les oléagineux sont liés aux carburants à travers la montée en puissance du biodiesel. « Le biodiesel devient un facteur clé sur les marchés mondiaux des huiles végétales », souligne Élisabeth Lacoste.
Ce constat est encore plus vrai pour le sucre. Le prix moyen du sucre établi par l’Organisation internationale du sucre est passé de 6 cents la livre en 2000 à plus de 13 en 2005. La production d’éthanol, dans des pays comme le Brésil, détourne la moitié de la canne, autrefois dévolue uniquement au sucre.
Dès qu’un produit est lié soit au marché de l’énergie, soit à la demandé chinoise et bientôt indienne (pour le blé), il est susceptible d’être atteint par la contagion de la hausse. La sortie de la grande pauvreté chez 400 millions d’habitants, principalement asiatiques, dope la consommation de viande, et donc l’appel à l’importation de tourteaux de soja.
L’hypothèse de la hausse des matières premières agricoles est parfois accueillie avec scepticisme dans les milieux agricoles. Certains experts objectent que le facteur « progrès technique » n’est peut-être pas suffisamment pris en compte. Le progrès technique peut en effet répondre plus rapidement qu’on ne pense à l’impératif d’augmenter la production, surtout en agriculture, où le nombre d’acteurs est réparti sur toute la planète. En outre, les substitutions de matières premières par d’autres tempèrent les hausses de cours, surtout dans le domaine agricole, là encore. Philippe Chalmin lui-même reste prudent dans ses hypothèses.
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La hausse, durable?
Si la hausse se confirme, peut-on penser qu’elle sera durable ? Autrement dit, peut-on miser sur un palier duquel les prix ne descendraient plus ? Question d’importance, car si tel est le cas, le problème des subventions agricoles à l’OMC est réglé. Quelques accompagnements par des fonds publics suffiraient à orienter la politique agricole, uniquement en termes sociaux et environnementaux, mais pas en termes stratégiques.
Philippe Chalmin a évoqué un contre-choc des matières premières possible, c’est-à-dire un reflux des prix après la période de hausse. Les marchés de matières premières obéissent depuis plus de 120 ans à des cycles réguliers. Chaque période de hausse est suivie d’un repli : grande reprise des prix d’après-guerre de 1948 à 1953, effondrement dans les années 1960, reprise dans les années 1970, rechute dans les années 1980. Le directeur de Cyclope s’est appuyé sur les adages des spécialistes des matières premières, pour justifier la thèse du contre-choc : « les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel », « toutes les bulles finissent par éclater ».
« Le choc actuel est appelé à durer un peu », a-t-il tranché. En effet, même s’il est prévisible que le choc actuel aura son contre-choc, un nouveau paramètre doit être introduit : la rareté des matières premières par épuisement des ressources. Mais il est possible qu’une fois de plus l’humanité s’adapte par le progrès technique à cette nouvelle donne, et cette fois-ci, l’échapatoire pourrait être le recyclage des déchets. « La réponse sera donnée par la capacité de l’humanité à construire une économie du recyclage et à inventer de nouvelles techniques de production ». Francis Perrin, directeur de la rédaction de Pétrole et gaz arabes, a estimé, lors d’une rencontre organisée pour les 20 ans de Cyclope, que les biocarburants sont « une des options les plus sérieuses » au remplacement progressif du pétrole. Denis Gasquet, directeur général de Veolia Propreté, a quant à lui estimé que, sur les quatre milliards de tonnes de déchets générés chaque année par l’activité humaine, 80% du tonnage peuvent être valorisées, dont le quart en matière organique. Paradoxalement, les États-Unis, réputés gaspilleurs de matières premières, ont sur leur territoire plusieurs villes qui recyclent près de 80% de leurs déchets, a fait remarquer Denis Gasquet.
Voir Agra-Presse Hebdo n° 3 056 du 15/05/06, page 13.