Les 1 336 jours d'occupation du site de production ont été propices à la création d'un projet d'entreprise original sur le plan juridique, organisationnel et salarial.
Ceux que l'on appelait les Fralib à l'époque, du nom du site de production, ne partaient pas de rien. Gérard Cazorla, entré dans l'entreprise en 1981, et Olivier Leberquier, reclassé sur le site de Gémenos à la suite de la fermeture de l'usine Unilever du Havre en 1998, tous deux délégués CGT, étaient très actifs dans la représentation syndicale dans l'entreprise. « Alors que beaucoup de comités d'entreprise ne se cantonnent qu'à des fonctions sociales, nous avons utilisé ce que nous permettait la loi pour nous former, nous informer sur le fonctionnement de l'entreprise, son marché et son environnement, pour apporter des propositions à la direction et participer au projet d'entreprise, souligne Olivier Leberquier. Mais nous n'avons quasiment jamais été écoutés face à une direction animée uniquement par une approche financière, qui condamnait notre site et la filière française au profit d'une rationalisation et d'une massification des approvisionnements et de la transformation à l'échelle internationale ». Ainsi, à la fermeture du site, les délégués syndicaux disposaient dans les archives du CE d'un rassurant modèle économique avec un point d'équilibre à 1 000 tonnes. Ces éléments de gestion leur ont permis de se projeter dans l'avenir lors de l'annonce de la fermeture du site.
AG SOUVERAINE
Restait à inventer un modèle de gouvernance. L'assemblée générale, souveraine, élue pour 4 ans, compte 58 actionnaires. Tous soutiennent un projet où le point d'équilibre financier est estimé à 600 tonnes et tous ont participé à parts égales au capital. Par contre, à l'issue de longues discussions, l'assemblée générale n'a pas souhaité que chacun mette dans Scop TI ses indemnités de licenciement et d'ancienneté, mais les garde pour soi.
La Scop s'est surtout donnée pour mission de réintégrer, suivant la montée en charge de l'usine, 50 salariés coopérateurs actuellement au chômage. Une première vague de 28 personnes a retrouvé un emploi en CDI et remis en route cet été les premières lignes de conditionnement. Au premier trimestre 2016, 14 autres coopérateurs, encore aujourd'hui au chômage, devraient retrouver un poste de travail. « Nous visons, à terme, le retour de tous les coopérateurs qui le souhaitent », assure Gérard Cazorla. La pression est forte. Ceux qui pointent chez Pôle Emploi arrivent prochainement en fin de droits. Pour générer de l'activité, Scop TI souhaite, au plus tôt, relancer les outils de découpe puis d'aromatisation progressivement abandonnés par l'ancien actionnaire.
GRILLE SALARIALE ÉTROITE
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Des discussions passionnées ont dû trancher entre l'égalité totale des revenus, le retour à l'ancienne grille ou la création d'une solution nouvelle. C'est cette dernière option qui l'a emporté, avec la volonté que chaque personne bénéficie d'une rémunération au moins égale à l'ancienne et un écart des salaires compris entre 1 et 1,3. Un ouvrier-employé est rémunéré 1 600 euros nets, un technicien ou agent de maintenance 1670 €, un cadre 2 000 € et tout le monde bénéficie du treizième mois. Certains chefs de service perçoivent 100 € supplémentaires. Quant aux bénéfices, 50 % seront redistribués de manière égalitaire entre les actionnaires, 15 % mis en réserve, 35 % réinvestis dans l'entreprise. Ce débat salarial ouvert à tous a vu la création spontanée d'une commission de quinze personnes chargée du sujet qui a soumis au vote ses propositions après plusieurs mois. La troisième option l'avait emporté avec 75 % des suffrages.
L'INTELLIGENCE VIENT DE LA BASE
Ensuite, pour des raisons opérationnelles, l'assemblée générale a élu un conseil d'administration qui se réunit tous les trimestres. Il est composé de onze membres, « un chiffre impair pour permettre d'arriver à trancher plus facilement », souligne Olivier Leberquier. Enfin, un comité de pilotage de trois membres se réunit plusieurs fois par mois. Quant en juillet 2011, la question d'une nouvelle structure de gestion s'est posée, l'assemblée générale s'est donnée le choix entre la solution d'un repreneur, celle de la société coopérative d'intérêt collectif (SCIC), de la société coopérative ouvrière de production (Scop) « ou toute autre forme juridique qui correspondait à nos valeurs, ajoute Olivier Leberquier. Nous avons opté pour la Scop, car c'était la solution la moins éloignée de notre projet. Nous avons depuis des titres de directeurs. Au-delà du formalisme juridique, notre organisation repose, dans la pratique, sur des pôles fonctionnels de plusieurs personnes qui assurent la réflexion et les missions de fabrication, logistique, qualité et R&D, maintenance industrielle, services administratifs et comptables… ». Le comité de pilotage assure l'écoute et la cohérence de cet ensemble qui fait appel à l'intelligence collective de la base.
DES MISSIONS RÉPARTIES
D'un point de vue juridique et opérationnel, Gérard Cazorla assure la présidence de la Scop ainsi que les fonctions administratives, financières, RH, sécurité en environnement, Marc Decugis, la direction générale de la société et la fabrication dans l'usine et Olivier Leberquier la direction générale déléguée et les missions commerciales, marketing, communication et qualité. Gérard Cazorla et Olivier Leberquier, étaient deux anciens représentants CGT et Marc Decugis, simple adhérent de la centrale. Outre le concours externe d'un directeur commercial qui n'entre pas dans la grille salariale des coopérateurs, l'équipe s'est appuyée sur les conseils de son avocat en droit social qui l'a accompagnée pendant tout le conflit et d'un avocat d'affaires basé à Marseille. Un conseil reconnu depuis comme judicieux. La direction administrative et financière bénéficie de la présence bénévole de l'ancienne chef comptable de l'usine Haribo de Marseille à la retraite. L'évolution de cette organisation face à ses défis s'annonce passionnante et enrichira de ses retours d'expérience les 2 680 Scop et SCIC de France qui emploient 51 000 personnes.