Le pilotage de la recherche agroalimentaire est à la veille d’une révolution copernicienne au niveau européen. Grâce au livre blanc de la plate-forme Food for Life, il ne devrait plus dépendre des seules orientations définies par les budgets des grands organismes de recherche soumis à la tutelle publique, mais s’inscrire dans des thématiques définies après écoute des besoins précis des entreprises.
Invité par les organisateurs du prochain Salon IPA, Christophe Cotillon, directeur adjoint de l’Actia se félicitait récemment de cette perspective en souhaitant que l’on adopte la même approche en France avec une réplique nationale de cette plate-forme technologique européenne. Des liens plus étroits seraient ainsi noués entre l’Ania, les centres techniques de l’Actia et les grands organismes comme l’Inra. Une bonne façon à ses yeux pour que l’industrie reprenne l’initiative, dispose d’une recherche plus ciblée et trouve les chercheurs dont elle a besoin.
Voulue par la Commission européenne pour bâtir le 7e PCRD (programme cadre de recherche-développement), qui va couvrir la période 2007-2013, la plate-forme Food for Life est un lieu de concertation et de programmation dans lequel les industriels de l’agroalimentaire européen ont l’initiative. En exprimant leurs besoins en matière de recherche, ils vont pouvoir disposer d’une meilleure construction du programme et d’une utilisation plus efficace de l’argent distribué par la Commission, souligne le représentant de l’Actia qui est l’un des rares Français présents dans ses groupes de travail.
Une vision partagée
L’ensemble des acteurs professionnels qui sont représentés dans la plate-forme aux côtés des organismes de recherche ont été coordonnés par la CIAA : depuis juillet dernier ils ont élaboré au sein de sept groupes de travail un document de synthèse prospectif et stratégique pour l’alimentation. De là va naître fin 2006 un programme détaillé assorti d’un calendrier opérationnel qui englobera toutes les actions de recherche, de formation, de transfert et de communication afin d’atteindre les objectifs retenus.
Premier socle de ce travail, le document prospectif, baptisé The vision for 2020 and beyond, prend en compte l’évolution des comportements des consommateurs, la situation du secteur industriel, ainsi que les développements à mettre en œuvre pour accroître sa compétitivité internationale tout en étant en cohérence avec les attentes sociétales.
Le consommateur d’abord
Le premier défi est en effet d’offrir au consommateur un régime alimentaire plus sain dans le but de limiter les dépenses de santé. L’alimentation contribue en outre à la qualité de vie et les produits doivent être adaptés aux différents styles de vie, ce qui nécessite des travaux d’analyse pointus car on ne se trouve plus face à un marché aux comportements homogènes. On ne peut se cacher que la confiance a été ébranlée par les crises sanitaires successives qui ont été associées à tort ou à raison aux développements technologiques ; dès lors on ne parle que de prise de risque dans l’alimentation en oubliant la notion d’acquisition de bénéfice. Autrement dit pour concevoir des produits nouveaux, il faut s’appuyer sur beaucoup de travaux de recherche en sociologie et déployer des politiques d’éducation du consommateur pour améliorer les bénéfices santé de l’alimentation. Le défi de l’industrie agroalimentaire est de répondre à des demandes très diversifiées, par exemple d’innover pour une population vieillissante avec des produits plus riches en nutriments ayant un impact sur sa qualité de vie et tout en préservant les plaisirs hédoniques de l’aliment.
Deuxième argument-clé dans ce document prospectif : l’industrie agroalimentaire européenne, bien que puissante hors de ses frontières, voit ses positions menacées à moyen et long terme. La laisser décliner aurait des conséquences sérieuses pour l’économie européenne. Or, en interne la croissance de ses marchés existants est limitée par la baisse de la natalité et par le redéploiement des budgets des consommateurs vers d’autres types de dépenses que l’alimentation. Et les marges industrielles se réduisent sous la pression croissante des distributeurs. Pendant ce temps-là, chez ses compétiteurs extérieurs, Etats-Unis ou Japon, l’importance de l’innovation est beaucoup mieux reconnue et davantage soutenue tandis que les IAA chinoises et indiennes, entre autres, deviennent elles aussi plus compétitives. Il est donc indispensable de relancer l’innovation en Europe à travers de nouveaux concepts qui ne peuvent être introduits et exploités sans des investissements substantiels et ciblés venant de la R&D. Or, le simple accroissement de la valeur ajoutée dans la production sera insuffisant pour générer une innovation qui puisse rivaliser avec de tels concurrents en plein développement.
Pour des innovations de rupture
C’est pourquoi la plate-forme met le doigt sur le fait qu’en Europe le soutien à la R&D est beaucoup trop faible et fragmenté : la raison en est la prédominance atypique des PME qui en général n’investissent pas plus de 0,5% de leur chiffre d’affaires tandis que les grandes entreprises privilégient trop souvent le marketing par rapport à la recherche. Autres facteurs de faiblesse : il y a trop peu de collaboration entre recherche publique et entreprises et les gouvernements contribuent à la dispersion des efforts en soutenant davantage la recherche sur la sécurité sanitaire au détriment d’une recherche plus fondamentale de rupture.
Si l’Europe a une réelle avance en matière de sécurité sanitaire et de génie des procédés, elle doit aussi investir davantage dans le développement de produits nouveaux et traditionnels qui prennent vraiment en considération le point de vue du consommateur, investir aussi dans une meilleure gestion de la chaîne de production et une plus grande efficacité économique et marketing et avec des process respectueux de l’environnement tout en conjuguant traditions culinaires et nouveaux modes de vie.
Au total, le document prône une action concertée et de nouvelles collaborations public-privé pour obtenir une recherche ciblée, intégrée et transdisciplinaire. Les thématiques à privilégier d’ici 2020 concernent : alimentation et santé, qualité des aliments et procédés, alimentation et consommateurs, sécurité sanitaire des aliments, gestion de la chaîne alimentaire et production durable.
Et au-delà, la plate-forme insiste pour que les efforts de recherche soient rendus utiles et soient effectivement utilisés, ce qui passe par la communication, le transfert de technologie (réseau européen de centres techniques et centres-interface) et la formation.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Une série d’actions serait enfin à mettre en place pour induire un changement de comportement du consommateur eu égard aux impératifs de santé publique : éducation en matière de respect de la chaîne du froid, de nutrition, communication sur les risques d’obésité, de diabète, ou d’ostéoporose, sur les nouvelles technologies et sur la diversification des marchés d’approvisionnement afin de créer un meilleur climat de confiance, nouveaux véhicules d’information plus ciblés sur les aliments santé et les régimes,…
Sept recommandations
Les groupes de travail ont émis finalement, à travers le livre blanc, sept recommandations :
– mieux prendre en considération les attentes du consommateur pour des produits de plus grande qualité et ayant du goût ; tout en évitant l’écueil d’une surenchère de réglementation qui peut, en visant des produits de plus en plus sains, freiner l’innovation ;
– accroître les investissements en R&D dans les secteurs public et privé ;
– impliquer davantage les PME dans le processus d’innovation, en tenant compte des problèmes spécifiques des entreprises régionales et notamment des PME qui ont besoin d’innovation incrémentale (packaging, durée de vie, procédés, produits) ;
– créer et soutenir des partenariats avec d’autres secteurs industriels afin d’innover davantage ;
– améliorer les procédures pour traduire les résultats de la recherche en produits et procédés innovants ;
– disséminer plus les résultats et mieux informer les professionnels et les consommateurs ;
– intégrer pleinement l’agriculture et l’alimentation dans les dynamiques politiques, sociales, économiques et culturelles.