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Delphine Batho : « Conditionner les aides Pac à la bio d’ici cinq ans »

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La candidate à l’élection présidentielle 2027 Delphine Batho dresse pour nous les grandes lignes de son programme agricole. Parmi les mesures phares : conditionner les aides de la Politique agricole commune (Pac) à la conversion à l’agriculture biologique en cinq ans, interdire immédiatement les pesticides cancérogènes et les PFAS, restreindre les importations de denrées traitées avec des substances interdites dans l’UE, mais aussi garantir une stabilité des règles pendant cinq ans lorsqu’elles viennent d’être adoptées.

Quel modèle agricole la France devra-t-elle développer dans les prochaines années, et comment l’adapter au changement climatique ?

La priorité est de sauver notre agriculture face aux conséquences catastrophiques de l’été. C’est un enjeu immédiat de vie ou de mort pour de nombreuses exploitations. Mais indemniser les pertes de l’été 2026 ne suffira pas, puisque ce qui s’est produit cet été va devenir la norme, voire s’aggraver. L’agriculture a besoin d’un nouveau chemin et j’ai pour projet de réorganiser notre pays autour de sa sécurité alimentaire, par une nouvelle alliance entre la République et son agriculture. Avec un objectif clair : garantir la robustesse de l’approvisionnement de la population en eau et en nourriture. Pour y parvenir, l’agriculture biologique doit devenir le modèle dominant. L’agriculture française doit engager sa conversion à l’agroécologie en cinq ans, avec des aides publiques conditionnées à cette démarche. Tout le monde doit avoir accès à des denrées alimentaires sans pesticides, sans cadmium et sans engrais minéraux. C’est une question de sécurité, de santé publique et de santé des écosystèmes.

Quels leviers faudrait-il mobiliser pour engager cette transition ?

Le principal levier, c’est la nouvelle Politique agricole commune (Pac). L’élection présidentielle interviendra au moment où la nouvelle Pac sera finalisée. D’abord, il n’est pas question d’accepter une diminution de 20 % des budgets alloués à la France, alors que nous sommes la première nation agricole d’Europe. Le prochain gouvernement aura un levier d’action majeur au travers de la nouvelle Pac et du nouveau Plan stratégique national (PSN). L’orientation très claire du nouveau PSN, ça sera la conversion à l’agriculture biologique et à l’adaptation au changement climatique.

Les agriculteurs qui ne s’engageraient pas dans une conversion à l’agriculture biologique n’auraient-ils donc plus accès aux aides de la Pac ?

Dans cinq ans, les aides Pac seront conditionnées à l’agriculture biologique et à l’agroécologie. Dans l’immédiat, les aides seront donc maintenues. La nouvelle alliance entre la République et son agriculture que je propose garantit la sécurité économique des agricultrices et agriculteurs. En contrepartie, elles et ils seront accompagnés pour passer à l’agriculture biologique. Dans le détail, on pourra discuter des spécificités de telle ou telle filière mais dans l’ensemble, oui, l’objectif est de passer à l’agriculture biologique en cinq ans.

C’est une énorme prise de risque pour les agriculteurs français, d’autant qu’ils resteront en concurrence sur le marché européen.

Non, le risque, c’est ce que nous vivons dans les campagnes aujourd’hui. J’ai un tiers d’agricultrices et d’agriculteurs qui veulent arrêter. On ne peut pas dire que le système actuel les rémunère bien. Ça, ce n’est pas vrai. Et le nombre d’agriculteurs a été divisé par six depuis les années cinquante. Le modèle actuel est un échec patent. Donc on doit aller vers une agriculture régénérative et biologique qui s’adapte au changement climatique, et qui crée de l’emploi dans les campagnes.

Comment mettre en œuvre cette orientation alors que de nombreuses décisions agricoles se prennent à l’échelle européenne ?

Nous ne sommes pas le seul pays européen à avoir été touché par les canicules extrêmes ; et ce que je dis sur la sécurité alimentaire de la France vaut aussi pour l’Europe. Lors de la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a suspendu le pacte de stabilité en trois jours. Elle a compris qu’il y avait une urgence vitale. Nous sommes aujourd’hui face à une urgence vitale pour l’agriculture européenne, qui nécessite, au-delà des moyens budgétaires pour amortir le choc, de rouvrir la question des règles du jeu. Il faut faire le tour des capitales des pays agricoles. C’est le débat qui est en cours sur la prochaine Pac. Le statu quo n’est pas une option. Et au travers du PSN nous disposons quoi qu’il arrive d’une capacité d’agir réelle.

Globalement, le budget que vous consacreriez à l’agriculture serait-il en hausse ou resterait-il stable ?

Le budget serait le même qu’aujourd’hui. La conversion dont je parle ne consiste pas à mettre de l’argent en plus, mais à changer les règles du jeu, en réorientant l’allocation d’une grande quantité d’argent public utilisé aujourd’hui pour un résultat déplorable : près du tiers des exploitantes et exploitants ont des revenus inférieurs au SMIC, onze millions de Français sont en situation de précarité alimentaire, les coûts de dépollution de l’eau explosent, des gens sont malades, au point qu’on a été obligé de créer un fonds d’indemnisation des victimes des pesticides en agriculture, dont le nombre de dossiers augmente.

Sur les pesticides, quelles mesures souhaitez-vous prendre ?

Une interdiction immédiate des pesticides cancérigènes et des pesticides qui se dégradent en PFAS, c’est-à-dire qui deviennent des polluants éternels. C’est une question de santé publique. Mais la solution pour sortir des pesticides, c’est la conversion à l’agriculture biologique. On a une explosion du nombre de cancers, une augmentation du nombre d’agricultrices et d’agriculteurs malades. La boussole que nous devons avoir, c’est le fameux « une seule santé » : la santé humaine, la santé animale et celle des écosystèmes.

Avez-vous mesuré les conséquences économiques pour les agriculteurs ?

Ce que je mesure tous les jours ce sont les conséquences économiques et humaines du système actuel. Je suis à l’origine de l’interdiction des néonicotinoïdes en France. À l’époque, on m’avait prédit un effondrement des rendements dans un certain nombre de productions. Or, cet effondrement ne s’est pas produit. L’agriculture biologique est performante. Et la restauration de la fertilité des sols est une urgence de sécurité nationale.

La filière française de la noisette a pourtant subi en 2024 des attaques de ravageurs d’une ampleur inédite, liée notamment à cette interdiction. La récolte française a été divisée par deux. Et près de 30 % des noisettes étaient en outre non commercialisables, selon Unicoque.

Je parle des grandes cultures. Et les difficultés de la filière noisette ne sont pas seulement liées aux ravages du balanin et de la punaise diabolique, elle a aussi beaucoup souffert d’épisodes de gel tardif, d’hivers pluvieux compromettant la pollinisation, de la flambée du prix des intrants et du gaz. Les données de la FAO montrent que les rendements de la noisette en kilo par hectare ont été meilleurs en France, sans acétamipride, que chez ses concurrents turcs et italiens qui l’utilisent. On sait même produire des noisettes bio ! Les solutions doivent être recherchées par les méthodes de biocontrôle, comme la micro-guêpe parasitoïde contre la punaise diabolique. L’Inrae considère même la culture du noisetier comme « une excellente candidate au développement de méthodes de protection alternatives ». Nous devons aider la filière à déployer ces solutions alternatives et parallèlement interdire l’importation de noisettes traitées aux néonicotinoïdes.

Souhaitez-vous renforcer les mesures de protection face aux importations agricoles ?

Oui. Et Le code rural permettait déjà de prendre des mesures de sauvegarde sur les importations depuis la loi Egalim. Il n’avait d’ailleurs pas besoin d’être modifié. La ministre de l’Agriculture a fait comme s’il y avait un problème d’écriture juridique, là où il y avait un défaut de volonté politique. En modifiant le texte applicable, elle l’a affaibli. Les conditions ajoutées réduisent les cas de figure dans lesquels la France peut suspendre les importations de denrées parce qu’elles comportent des résidus de pesticides interdits en Europe.

Comment sécuriser les agriculteurs face au risque de baisse de rendement pendant cette période de transition ?

La vocation des aides publiques est d’assurer cette sécurité. De plus, il faut s’inspirer de ce qui a été expérimenté en Italie, où des agriculteurs ont créé une caisse mutuelle, abondée par une somme par hectare très inférieure au coût des néonicotinoïdes, afin de se garantir une sécurité économique en cas de ravageurs. Aujourd’hui, un certain nombre de traitements sont utilisés dans une logique de sécurisation de la production. Il faut donc répondre à ce besoin de sécurité non par des produits chimiques, mais avec des mécanismes socio-économiques permettant de gérer la transition.