A défaut de briller par leur nombre, les fusions-acquisitions réalisées l’an passé en France se sont distinguées par leur qualité. A lui seul, le démantèlement réussi d’Eridania Béghin-Say, réalisé dans une conjoncture morose, même si les industries agroalimentaires ont davantage tiré leur épingle du jeu que d’autres, mérite un grand coup de chapeau, de l’avis de nombreux observateurs. Non moins remarquée a été la soif du groupe Danone, largement épanchée en Amérique du Nord, et dans l’Hexagone, à grands coups de rasades d’eau en bonbonne, un marché prometteur que le leader français n’entend assurément pas laisser couler entre les doigts de son grand rival Nestlé. Du côté des coopératives, l’imagination a été au pouvoir, comme le démontre le montage réalisé par Union SDA et les planteurs de betteraves en vue de la reprise du numéro un français de leur secteur, ou de l’accueil réservé par Yoplait à Paribas Affaires Industrielles (PAI), mis en appétit par le potentiel de cette marque sur le marché mondial. Surtout, 2002 aura été dominée par la poursuite du recentrage des plus grands, assorti d’un renforcement de leur cœur de métier, qui a laissé la porte grande ouverte aux investisseurs financiers, et dans une moindre mesure, aux nouveaux entrepreneurs.
En l’absence, pour l’heure, d’un bilan quantitatif ferme et définitif, le cru des fusions-acquisitions signées en 2002 dans l’Hexagone apparaît à première vue, moyen. Selon une estimation communiquée par Jean-Louis Rastoin, professeur à l’Agro de Montpellier, et la base de données Agrodata base de données sur les 100 premiers groupes multinationaux de l’agroalimentaire, gérée par l’UMR Moisa de Montpellier., le nombre des opérations aurait avoisiné la centaine, contre 150 l’année précédente et 147 deux ans plus tôt. Ce moindre dynamisme semble, selon les mêmes sources, avoir affecté aussi les Etats-Unis, où celles-ci recensent près de 400 mouvements. En 2001, elles en avaient dénombré 516, et 641en 2000, chiffres qui englobent les 30 à 50 rapprochements menés annuellement dans l’univers des équipementiers. Cela étant, comme par le passé, les multinationales ont mené la danse, qui, en France, à l’instar de Pernod Ricard, vendeur de Sias Mpa et des cidres CSR, de Danone cédant Galbani ou de Nestlé désireux de se désengager de plusieurs usines, ont parachevé leur recentrage sur leurs activités stratégiques, pour mieux les renforcer par de nouveaux rachats. A ces cas s’ajoute celui de l’Italien Edison. Se recentrant sur son métier, l’énergie en cédant ses activités alimentaires, il a donné l’opportunité aux spécialistes de l’agroalimentaire dans le sucre ou les oléagineux par exemple de renforcer considérablement leur activité.
Appel d’air
Ce faisant, elles ont créé un appel d’air pour les fonds financiers, qui se sont montré très actifs, tels Butler Capital et BC Partners, entrés en force dans les ex-filiales de Pernod Ricard et de Danone, ou Capital Partners et PAI, désormais actionnaires du pôle Provimi d’Eridania Béghin-Say. « Les investisseurs n’ont jamais joué leur rôle aussi bien», s’exclame Francis Declerck, professeur associé au département Finances de l’Essec. Après le LBO (leverage buy out) exemplaire réalisé chez Picard Surgelés un an plus tôt, 2002 aura été une année record pour ce type d’opération dans tous les secteurs, et en particulier dans l’agroalimentaire, souligne-t-il. Le constat s’accompagne toutefois d’un bémol, puisque les investisseurs assurent un portage pour pallier une certaine désaffection des industriels candidats à des rachats. « L’offre existe, mais il y a moins de demande en raison du manque de visibilité sur l’avenir » ajoute Francis Declerck.
Si les entreprises ont pu se montrer un peu plus frileuses en raison de l’environnement économique, et réfléchir à deux fois avant de conclure une grande opération, il reste que les opportunités continuent de faire les larrons. Les acquéreurs potentiels raisonnent dans une perspective de trois ou quatre années, et non sur du court terme, rappelle un analyste de la Société générale, en charge des sociétés cotées. Selon lui, le bas niveau des taux d’intérêt est de nature à encourager les prédateurs. Sans doute les prix de vente se sont-ils quelque peu tassés, estiment certains de nos interlocuteurs – là encore, les bilans ne sont pas achevés – mais les prix dépendent de l’intérêt stratégique de l’affaire, selon qu’elle apporte à son repreneur un statut de leader, une marque ou des parts de marché, explique cet analyste, peu convaincu d’une dévalorisation par rapport à 2001. Sans compter que dans un contexte « pas extraordinaire», certains vendeurs, peu pressés, ont pu faire preuve d’attentisme, dans l’attente de temps meilleurs.
Des « hypo-groupes »
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Les désengagements des grands groupes font aussi l’affaire des petites et moyennes entreprises, à l’exemple de Raynal et Roquelaure (Cofigeo), qui s’est porté acquéreur de l’usine Nestlé de Camaret- sur-Aigues. La France est un marché de PME, et le restera, affirme-t-on à la Société générale. Ce tissu se restructure lui aussi, « sous forme d’hypo-groupes», commente Jean-Louis Rastoin, sans que le phénomène puisse être apprécié à sa juste valeur compte tenu du caractère souvent familial de ces sociétés et du montant, plus réduit, des transactions. De ce point de vue, les statistiques officielles donnent des taux de concentration inférieurs à la réalité de la gouvernance des entreprises, assure-t-il. A la faveur du désengagement des familles, ou d’une défaillance d’entreprise, certains dirigeants osent le grand saut et deviennent entrepreneurs. Tel est le cas chez Sofraco, en redressement judiciaire, reprise par trois industriels, dont un ancien cadre de William Saurin, ou de la chocolaterie Weiss, dont le directeur général, Paul Ducasse, a réuni autour de lui de nouveaux actionnaires privés.
La coopérative Union SDA a su, quant à elle, saisir la balle au bond lors du retrait d’Edison de ses activités agroalimentaires. Dans ce monde des coopératives, seule une entreprise sucrière était à même de mener à bien une affaire
semblable à l’aval, tempère toutefois un observateur, faisant valoir les faibles moyens financiers dont disposent en général les coopératives. Le même qualifie « d’intéressante» la reprise de la marque Lesieur par Sofiproteol, mais se montre plus sceptique sur la philosophie d’opérations telles que l’ouverture de Yoplait, à parité, à PAI. Et d’arguer de l’incompatibilité existant entre la logique de l’entreprise coopérative, liée son territoire, et la recherche de rentabilité des financiers. Un point de vue que ne partage pas Jean-Louis Rastoin : « Il faut espérer, affirme-t-il, que l’entrée de PAI dans Sodiaal, permettra de bâtir une stratégie cohérente pour ce groupe qui a inventé le marketing de l’ultra-frais laitier, mais s’est égaré dans des conflits internes». Il est temps pour les coopératives d’avoir une approche capitalistique du marché et d’évoluer dans leur raisonnement stratégique et financier, renchérit-on à la Société générale.
La palme aux boissons
Par delà les querelles de statut, le secteur laitier, qui, en termes de rapprochements, fait plutôt figure, depuis plusieurs années, de belle endormie, a à son actif en 2002, deux opérations significatives. L’une est signée par Lactalis, qui avale les pâtes molles de la Safr, filiale du groupe Bel, qui lui-même accueille dans son giron le néerlandais Leerdammer. Mais ce sont les boissons, alcoolisées ou non, qui devraient remporter la palme du plus grand nombre de restructuration. Du fait de la globalisation, les investissements en logistique et marketing s’envolent, d’où la nécessité pour les entreprises d’atteindre une taille critique, explique Jean-Louis Rastoin. De ce point de vue, la France a pris un retard considérable dans le domaine du vin en raison de l’atomisation des sociétés et de l’individualisme de certains dirigeants, déplore-t-il. Résultat : alors que le rapprochement entre l’australien BRL Hardy et l’américain Constellation Brands va donner naissance à un géant de 1,7 milliard de dollars de CA, à hauteur du numéro un mondial Gallo, les groupes français ne dépassent pas les 500 millions de dollars. Cela étant, il convient de saluer la performance de Pernod Ricard, dont la stratégie de recentrage et d’acquisition fait désormais le numéro deux mondial des spiritueux. Pour ce qui est de l’avenir, l’industrie laitière, du fait de la réforme de la Pac et des négociations à l’OMC (cf le numéro un d’ Agra Industrie), et celle de la volaille, en difficulté, semblent promises à une nouvelle restructuration. Du côté des entreprises, parmi les plus dynamiques au cours des dernières années, il y a fort à parier que Bonduelle, en cours de rapprochement avec le traiteur Michel Caugant, poursuivra son marché dans les produits frais, en France ou à l’étranger. Fleury Michon, qui vient de quitter Argoat Le Hir, tout en reprenant une usine, pourrait, forte de sa marque et de sa gamme de produits, privilégier la croissance interne, estime-t-on. Quant à Brioche Pasquier, qui a réalisé plusieurs rachats en Espagne et en Italie, il prendra sans doute le temps d’absorber et digérer ces opérations.