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Agriculture familiale : « Sa disparition fait partie de la roue de l’Histoire »

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Responsable des études économiques de Chambres d’agriculture France et chercheur associé à l’université de Reims, Thierry Pouch vient de publier, en début d’année, un « Essai sur l’histoire des rapports entre l’agriculture et le capitalisme »*. S’appuyant sur les économistes marxistes, il retrace et actualise les débats autour du devenir de l’agriculture familiale en Europe. Sa disparition lui semble inéluctable.

Quel est l’objectif de cet ouvrage et quel est le public visé ?

Comme le choix de l’éditeur l’indique, il s’agit plutôt d’une réflexion universitaire sur l’histoire des rapports entre l’agriculture et le capitalisme depuis le XIXe siècle. La disparition de la petite exploitation familiale en Europe, qui était envisagée par certains auteurs, est-elle toujours d’actualité ? L’idée est de réexaminer les analyses que certains de ces auteurs avançaient sur cette question, de Karl Marx jusqu’aux auteurs anglais actuels, en passant par les chercheurs français de l’Inrae des années soixante-dix, où se sont joués des affrontements assez féroces, en particulier entre Jean Cavailhes et Claude Servolin.

J’ai voulu le faire en tant qu’économiste et historien de la pensée économique, à un moment singulier où les agriculteurs français se posent à nouveau des questions sur leur avenir, sur le statut de leur outil de travail. Les agriculteurs disent par exemple de plus en plus : " Notre capital n’est plus suffisant pour opérer les tournants que l’on nous demande : numérisation, agrandissements, modernisation des bâtiments… " Il leur faut réfléchir à une ouverture de capital de l’exploitation, à des apports extérieurs. C’est pourquoi ma réflexion est aussi destinée à rappeler aux jeunes générations d’élèves des grandes écoles que les questions qui sont les leurs aujourd’hui, toute une pléiade d’auteurs se les sont posées hier.

Quelques travaux m’ont précédé ces dernières années, notamment ceux d’Hubert Cochet, qui a bien voulu m’accorder une préface à mon livre, Philippe Jeanneaux, ou dernièrement ceux de François Purseigle et de Bertrand Hervieu, par un autre angle d’attaque. Avec le reflux de l’État et l’essor de la mondialisation, j’étais convaincu qu’il fallait remonter à ces débats entamés au XIXe siècle. Il s’agissait également, dans la suite de mes travaux, d’écrire sur l’évolution de notre agriculture, aujourd’hui presque complètement mondialisée.

Pourquoi utiliser le courant marxiste, pas toujours bien vu de nos jours ?

Dans les années soixante-dix, des débats importants et très vifs ont eu lieu au sein de l’Inra, entre deux figures aux visions très opposées, mais qui se réclamaient de Marx. Une des questions que je me suis posées est de savoir pourquoi ces débats et ces travaux avaient disparu à partir des années 1980. Certes, Marx est un auteur mal vu, mais il a produit une œuvre qui offre l’opportunité, encore de nos jours, de comprendre le ressort pas toujours apparent du fonctionnement de l’économie.

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Pour ce faire, vous remontez jusqu’au XIXe siècle, à une époque où l’agriculture familiale est dominante dans la population européenne, avec des auteurs comme Lénine, qui cherchent à la subvertir. Tout l’inverse des préoccupations actuelles…

Selon l’analyse de Marx et de ses continuateurs, la petite exploitation familiale, dans laquelle le travail et le capital relèvent de la famille, est vouée à disparaître. Et, avec elle, c’est toute forme de petite production, artisanale, qui sera absorbée par le capitalisme, autrement dit par des entreprises privées où le travail est majoritairement salarié.

Le message de ces auteurs est le suivant : nous sommes dans un processus de bouleversement incessant des techniques de production, qui touche également le secteur agricole. Nous verrons apparaître un jour la grande exploitation en Europe, et la paysannerie deviendra un jour un salariat agricole. C’est une question de temps.

Vous évoquez le concept toujours actuel de « décomposition de la paysannerie » proposé par Lénine. Sans être rachetée par des industriels, la petite exploitation familiale disparaît lentement par l’effet de la concurrence foncière, du progrès scientifique et technique, ou des prix, hauts en amont, bas en aval.

En France, le chercheur Jean Cavailhes a toujours dit, en s’appuyant sur Lénine, qu’une décomposition de la paysannerie avait été enclenchée à partir des grandes phases de modernisation d’après-guerre. Le fait de recourir à la modernisation, aux engrais, aux intrants en général, au crédit bancaire, c’était une façon de rendre dépendants les agriculteurs de mécanismes qui les décomposaient.

Seuls les plus résistants pouvaient se maintenir dans la profession, les autres devaient partir. Aujourd’hui, avec un taux d’endettement moyen de 40 %, des engrais renchéris par la guerre en Ukraine, tout cela est évidemment d’actualité. Avec la transition numérique, la dépendance des agriculteurs aux technologies modernes demeure d’actualité. Quel est, dans ce processus, le degré de leur autonomie de décision ?

Quelle était la thèse de l’adversaire de Jean Cavailhes à l’Inra, Claude Servolin ?

Il s’est toujours réclamé d’être un contradicteur de Lénine, s’appuyant sur Karl Kautsky. Cet Allemand a montré dans son ouvrage La question agraire, publié en 1899, que la chute de la paysannerie était inéluctable pour les raisons évoquées par Marx. Mais il considérait, au travers de son matériau statistique, qu’il y avait des freins à cette décomposition de la paysannerie, à cette formation de la grande exploitation agricole.

Ces freins sont les suivants : le problème du foncier, qui à travers la propriété n’est pas facilement accessible ; l’annualité des rythmes de production ; le fait que l’organisation du travail dans une grande exploitation n’est pas si simple qu’en industrie. Tout cela pouvait ralentir le processus d’absorption de l’agriculture dans le mode de production dominant.

Claude Servolin (qui servira au cabinet du ministre de l’Agriculture sous François Mitterrand) a observé l’agriculture française des années soixante-dix à partir de ce regard-là. Il a montré que ces freins étaient en place, notamment dans le lait, et que l’agriculture familiale pouvait être préservée. C’était aussi une façon de dire qu’il était possible de la juxtaposer avec le capitalisme.

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Il estimait que le capital industriel n’avait pas forcément envie d’assurer la gestion de ce secteur, qu’il était prêt à la confier à l’État au travers d’une politique agricole. Sans mettre directement la main sur les exploitations, l’agroalimentaire a d’ailleurs largement profité des gains de productivité dégagés par les agriculteurs. Et il est revenu à l’État de compenser les prix bas par des mesures de régulation.

Mais l’État a finalement reflué dans le secteur agricole, notamment avec la fin des quotas laitiers en 2015…

À partir des années quatre-vingt, nous sommes entrés dans un processus de distanciation de l’État, d’accompagnement de la libéralisation. La période est bien différente de celle d’après-guerre, période durant laquelle les détenteurs de capitaux étaient sur la défensive. Il y avait eu la crise des années trente, le monde soviétique. On avait accepté que l’État intervienne dans les mécanismes économiques. Aujourd’hui, on voit bien en agriculture que la Pac perd de plus en plus en légitimité.

Plus largement, le capitalisme avait jusqu’ici d’autres priorités, beaucoup plus rentables, comme l’industrie ou la recherche de matières premières dans les anciennes colonies. Et puis il y avait des rapports de force à structurer, des guerres à surmonter. Avec la mondialisation, le capitalisme entre dans une nouvelle phase durant laquelle il cherche à s’emparer du plus grand nombre de ressources possible, dont l’agriculture fait partie. Par voie de conséquence, l’agriculture doit être, de près ou de loin, contrôlée par le capital.

En France, la dernière digue étatique, c’est la régulation foncière, même si on a senti des velléités durant le premier mandat d’Emmanuel Macron de libéraliser le contrôle des structures…

La régulation foncière affiche encore une certaine résistance, mais c’est tout de même assez précaire. Rappelons que, concernant la régulation des formes sociétaires d’exploitations agricoles, nous ne sommes pas allés jusqu’à donner le droit de préemption à hauteur de 100 % aux Safer. Certes, cette proposition avait été préalablement retoquée par le Conseil constitutionnel, mais cette décision a justement un sens. Nous n’avons pas voulu leur donner davantage d’assise, de pouvoir. C’est le signe d’un État qui certes reste vigilant, qui souhaite réformer par étapes, mais on voit bien que la question foncière constitue de plus en plus un sujet rempli de tensions entre les acteurs.

D’autres formes de régulation de l’agrandissement se développent-elles ? On voit les riverains qui mobilisent les autorisations environnementales, les circuits courts où l’on vend de l’« agriculture familiale »…

Ce sont des régulations précaires. La lutte contre l’agrandissement fait courir le risque pour la société, et ceux qui militent pour une taille humaine, de voir les groupes industriels s’approvisionner ailleurs en Europe ou dans le monde. Quant au marketing et aux circuits courts, c’est une barrière qui me paraît un peu fragile. Rappelons que l’urbanisme va croissant, accentuant les conflits de voisinage avec l’agriculture. Je crois que le capitalisme se joue de ces contradictions, pour avancer masqué le plus souvent.

C’est une vision réconfortante de dire que l’agriculture familiale va se maintenir, et qu’il faut tout faire pour y parvenir. Mais, à lire Marx, sa disparition fait partie de la roue de l’histoire. Nous sommes à ce titre dans une phase de changement profond, dont on ne voit d’ailleurs pas forcément encore toutes les conséquences.

Après, bien sûr, vous trouverez toujours un agriculteur pour vendre ses produits sur un marché de niche. Mais dans un contexte d’inflation et de crise sociale, affectant le pouvoir d’achat, la perspective d’un recentrage sur le local ou sur le bio apparaît fragile, comme l’illustrent les problèmes de débouchés que connaissent les producteurs bio.

Vous observez que ces recherches sur la place de l’agriculture dans l’économie ont presque disparu de France, mais qu’elles se sont maintenues au Royaume-Uni.

En France, depuis la fin des années 1970 et la fin des controverses sur le sort de l’exploitation familiale autour de Servolin et Cavailhès, plus aucun chercheur ne parle de ces questions, à de rares exceptions. Je pourrais citer Hubert Cochet qui a retravaillé ces questions ces dernières années, donnant lieu à des publications d’articles, notamment dans la revue Économie rurale. Aujourd’hui, on produit des recherches plutôt orientées vers l’expertise, les calculs d’impact. Mais il n’y a plus de questionnement général sur ce qu’est l’agriculture dans le système économique. Ces auteurs ont été trop vite oubliés, peut-être pour des raisons idéologiques.

Contrairement à ce qu’il s’est passé en France, les chercheurs britanniques n’ont pas craint de continuer à utiliser Marx pour étudier la question agraire. C’est le cas d’un auteur comme Henry Bernstein. Ses études le conduisent d’ailleurs à penser qu’il n’existe plus de question agraire à l’échelle mondiale. Au Sud, les paysans détiennent certes leur outil de production, mais n’en sont plus les maîtres. Ils déploient des stratégies de survie, qui mobilisent l’agriculture comme d’autres formes d’activités. Il parle pour eux de « marchandisation de la survie ».

Vous évoquez la disparition même de l’agriculture avec le « steak végétal ». L’agriculture verticale ne va-t-elle pas plus loin, en écrasant l’étymologie même de l’agriculture, basée sur l’opposition spatiale ville-campagne.

Nous sommes dans une forme de banalisation de l’activité agricole, qui répond à des expressions de besoins logiques du système économique.

« Des affrontements assez féroces, en particulier entre Cavailhes et Servolin »

Pour Marx, « la paysannerie deviendra un jour un salariat agricole »

En France, « plus aucun chercheur ne parle de ces questions, à de rares exceptions »