Abonné

Colloque AgroFinance regonfle les industriels et les financiers

- - 11 min

Le 8 AgroFinance l’a montré à nouveau, avec ses 300 invités : l’esprit d’entreprise et une certaine confiance dans l’avenir semblent s’être réfugiés dans l’industrie alimentaire. Même si, paradoxalement, il faut parfois écouter les financiers pour s’en convaincre. Malgré la crise financière, malgré les doutes distillés ci et là sur l’avenir du capital-investissement et des LBO, les industries agroalimentaires (IAA) doivent redoubler d’imagination et adopter de nouvelles stratégies dans un contexte de hausse des prix des matières premières, de volatilité des marchés et de baisse de la consommation. Plusieurs pistes semblent pouvoir être explorées par les industriels à l’heure où les financiers montrent une forte aversion au risque et où les banques durcissent les conditions d’accès au crédit. On en expose ici la plupart à travers le fil rouge de celle de la journée.

D’après le sénateur de la Manche, Jean Bizet, qui accueillait, cette fois encore, le colloque d’AgroFood et d’Agra alimentation au Palais du Luxembourg Certaines présentations fournies par les intervenants au colloque du 27 novembre sont accessibles sur le site www.agraalimentation.fr, « les tensions actuelles posent un problème majeur pour les transformateurs d’autant que se renforce le goulet d’étranglement de la grande distribution puisque les dernières avancées du débat sur la LME n’ont pas été à la hauteur des espérances de chacun ». La crise actuelle marque une étape vers une nouvelle donne économique. « Nous entrons dans une période de mutation », précise Jean Bizet pour qui les enjeux de demain porteront sur la prise en compte par les IAA des critères de qualité, de sécurité alimentaire et de développement durable. Auteur de plusieurs rapports sur des questions agricoles et de société comme les OGM, les négociations multilatérales, le bilan de santé de la Pac…, le sénateur de la Manche rappelle avec inquiétude que les surfaces agricoles en France tendent à diminuer face à l’industrialisation et à l’étalement urbain alors que des pays comme l’Inde et la Chine poursuivent leur expansion. « Des conflits risquent de grandir entre la ville et la campagne même si dans le contexte actuel, l’économie de marché reste le meilleur système de développement à condition d’être régulé », affirme-t-il avant de déclarer avec fermeté :  « Non au capitalisme financier, oui au capitalisme d’entrepreneurs ». Les relations entre les industriels et les financiers devront trouver de nouveaux modes de fonctionnement. Hervé Lecesne, président d’AgroFood et président-directeur général de Nactis, évoque l’image du dosage dans son métier de l’aromatique pour mieux inciter les professionnels du secteur à faire preuve de modération quand ils nouent des liens avec le monde financier constatant que « s’il n’y pas assez de soutiens financiers, les capitaux manquent pour soutenir le développement de nos activités mais si l’on surdose, on entre alors dans l’irrationnel avec des LBO à effets de levier démesurés, des subprimes ou des titrisations ».

Les expériences de terrain sont diverses

Si l’équation économique est difficile, elle n’est pas sans solution. Au fil de sa première table-ronde, AgroFinance a illustré plusieurs cas d’entreprises qui tentent de s’accommoder du yo-yo des prix qui affecte maintenant les matières premières. Thierry Billot, directeur général adjoint en charge des marques du groupe Pernod Ricard, se montre plutôt rassurant. « Si nos volumes d’achat de matières premières atteignent les 800 000 tonnes par an, l’impact sur notre compte d’exploitation global reste marginal car des produits comme le whisky et le cognac sont mis sur le marché après 12 ans de vieillissement. Ceci permet de lisser dans le temps notre politique de prix et d’absorber ainsi le coût des matières premières. Pour gérer la volatilité des marchés de matières premières, nous misons sur des partenariats avec les fournisseurs et sur une logique d’achat à long terme pour limiter les effets de variation des prix des matières premières ». Pour le président directeur général de Meralliance, Gilles Charpentier, les tensions sur les matières premières peuvent s’avérer redoutables : « Nous réalisons 80 millions d’euros de chiffres d’affaires et nous intervenons exclusivement en tant que sous traitant. Les matières premières représentent 50% de notre chiffre d’affaires. En 2006, leurs prix ont augmenté de 50% dans le saumon pouvant faire vaciller notre compte d’exploitation de 6 à 7 millions d’euros ».

Contractualisation et stabilisation des prix

Le président-directeur général de la société bretonne Guyader témoigne des avantages de la mutualisation des coûts par le biais d’un GIE, Les Maîtres salaisonniers bretons, composé de dix autres sociétés dont Brient, Fromapac, Hénaff ou Stalaven. L’idée a été de constituer une centrale d’achats pour les IAA membres du GIE mettant en commun leurs expertises en matière d’achat. « Le coût représente 0,3% de nos achats et nous atteindrons l’année prochaine un objectif de 100 millions d’euros d’achat pour un budget de fonctionnement de 320 000 euros ». Ce GIE effectue des achats d’environ 100 M EUR dont 60 % pour les matières premières, 30 % d’emballages, soit 100 familles de produits et 1 200 articles. Pour Philippe Tillous-Borde, directeur général de Sofiprotéol, il faut trouver des mécanismes permettant de garantir les marges des opérateurs sur un marché. Evoquant l’exemple du Diester, Philippe Tillous-Borde encourage « la mise en place d’une stratégie pluriannuelle de contractualisation en amont avec les coopératives à travers des engagements sur les quantités produites pour éviter une augmentation des coûts d’exploitation et en aval avec le monde pétrolier ». Il faut également garantir un prix minimum pour les producteurs permettant d’amortir les variations des marchés à court terme. La coopérative Agrial, représentée par son directeur général, Jean-Marie Meulle, soutient cette orientation en rappelant que la libéralisation à outrance en matière agroalimentaire ne constitue pas une solution pérenne.

A l’intention des financiers qui pourraient devenir « agro-sceptiques », le « regard neuf » du président de la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (CEIS), Olivier Darrason, n’est pas inutile quand il souligne que les IAA, avec leur fonction de nourrir le monde et de procurer des énergies renouvelables, sont bien « une industrie de souveraineté », et elles méritent d’avoir plus d’influence, de développer un meilleur lobbying, pour préserver leurs débouchés notamment à l’international. L’agroalimentaire doit veiller, selon lui, à « conserver la maîtrise de son marché intérieur, s’implanter davantage à l’étranger et conserver toutes les fonctions de contrôle (R&D, directions générales, accès aux fonds propres) si l’on ne veut pas avoir à subir les restructurations à venir ».

Vers des investissements en fonds propres

Lors de la seconde table ronde autour du thème « nouvelle donne financière et structuration du secteur », les acteurs financiers présents à AgroFinance ont considéré qu’il n’y avait pas de réel problème de crédit à l’heure actuelle. « Nous n’observons pas aujourd’hui un ralentissement du crédit. Nous avons vécu quelques semaines dangereuses en octobre, avoue un représentant du groupe Crédit agricole, mais aujourd’hui les engagements des banques ont repris. Les grandes opérations trouvent leur financement. Cela ne présage pas de ce qui va se passer en 2009. Toutefois, le coût des liquidités s’est beaucoup accru, d’environ 1% », a indiqué Hervé Delachaume, directeur général de l’Idia. Alors qu’il y a eu une dérive des opérations de LBO ces dernières années, la crise financière va permettre de revenir « à un système plus terre à terre », selon Yves Roucaud, membre du directoire d’Ixen (groupe Natixis), où les sociétés d’investissement injecteraient des fonds propres dans l’entreprise et recevraient un retour sur investissement dans le cas où ladite entreprise se développerait. Est-ce pour autant la fin des LBO ? Pour Yves Roucaud et Hervé Delachaume, « les LBO sont en stand-by ». Exprimant un point de vue un peu différent, Michel Rowan, directeur général de Banexi Capital Partenaires, pense que la crise ne devrait pas atteindre le secteur agroalimentaire qui reste encore attractif pour les financiers. « Je suis convaincu que les LBO persisteront ». Mais les financiers seront probablement conduits à changer leurs critères d’évaluation.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

grande distribution
Suivi
Suivre
distribution
Suivi
Suivre

Repenser la valeur ajoutée des marques

La récession pourrait avoir des effets sur la consommation des produits à marques de distributeur. C’est, en tout cas, ce que pense Antoine d’Espous, p.-d.g. de Loste Grand Saloir, pour qui « les premiers prix et les produits haut de gamme se portent bien pour le moment. Mais le milieu de gamme commence à souffrir et nous allons entrer dans un cycle négatif en 2009. La loi Chatel (devenue LME) va profiter aux marques nationales plutôt qu’aux MDD, dont les prix sont supérieurs aux marques nationales. Le consommateur ne s’y trompe pas ». Pour Thierry Blandinières, directeur général de Maïsadour, les marques se portent bien, en tout cas pour les produits festifs comme le foie gras, et les investissements publicitaires ne se sont pas réduits. « Nous devons convaincre les distributeurs de ne pas être frileux dans les référencements des produits festifs », a-t-il expliqué.

Pour Régis Lebrun, président du directoire de Fleury Michon, « un ralentissement de la croissance s’est fait sentir dès le dernier trimestre 2007 en raison notamment de la hausse des matières premières », a-t-il déclaré, précisant que le consommateur ne doit pas sentir un décalage entre « la valeur d’usage et la valeur de perception ». Malgré des investissements de plus en plus lourds pour les industriels, ces derniers doivent repenser la valeur ajoutée réelle apportée par les marques. Selon le président du directoire de Fleury Michon, la crise va révéler une évolution profonde de la consommation et les marques devront s’y adapter. « Il faut mettre des moyens sur la marque et beaucoup investir en recherche et développement, a noté Thierry Blandinières. La différenciation se fait chez nous par le terroir ».

Solidaires

Il revenait à Lionel Zinsou (PAI Partners) de tirer une conclusion générale en qualifiant l’agroalimentaire de « terrain fabuleux y compris pour les LBO ». « Et cela va continuer ». Ce secteur n’a rien à voir avec l’immobilier, il génère du cash, a des besoins modérés en fonds de roulement, des Capex maîtrisés et un développement régulier, alors pourquoi n’y aurait-il plus de levier ? C’est celui dans lequel les LBO affichent le moins de sinistres dans toute l’Europe, assure Lionel Zinsou.

Les témoignages très roboratifs fournis au long du colloque le persuadent d’ailleurs, en tant que banquier d’affaires qui n’a pas oublié son passé chez Danone, que les industriels ne manquent pas de réponses à apporter à la crise. La qualité justifie les écarts de prix. De même que l’éthique, la sécurité, la recherche, le développement durable qui, s’ils coûtent cher, « permettent de se libérer de la dictature des matières premières ».

Sans se cacher que le resserrement du crédit peut être mal ressenti par certains ( « il y aura moins de nouveaux bénéficiaires tant que les banques auront à rééchelonner les dettes de leurs clients existants »), Lionel Zinsou est persuadé que la crise ne va pas durer toujours… et que les entreprises qui grandissent feront encore grandir les financiers. C’est leur façon d’être solidaires.