Alain Boissy, directeur du Centre national de référence pour le bien-être animal
Issu d’une expertise collective commanditée par l’agence européenne de sécurité alimentaire (Efsa), un ouvrage intitulé La Conscience des animaux vient de paraître aux éditions Quae, dans lequel des chercheurs français concluent que l’on ne peut exclure que les animaux soient conscients. Entretien avec l’un des auteurs, Alain Boissy, directeur du Centre national de référence pour le bien-être animal.
Dans cet ouvrage collectif, vous rappelez que ces 20 dernières années, l’éthologie et les sciences cognitives ont connu de grandes évolutions. Est-ce la principale motivation de l’écriture de l’ouvrage ?
Différents éléments ont amené à lancer l’expertise collective sur la conscience des animaux qui est résumée dans cet ouvrage. Qu’il s’agisse de l’évolution de la science mais aussi l’évolution de l’intérêt de la société pour la sensibilité des animaux et la reconnaissance juridique de ces derniers, c’est une convergence qui a amené ce questionnement sur les connaissances actuelles des formes de conscience chez les animaux.
Elle fait également suite à une précédente expertise collective, en 2008-2009, portant sur la prise en compte de la douleur chez les animaux, qui s’était arrêtée à la perception de la douleur sans explorer le concept de souffrance faisant justement appel à celui de la conscience. À l’époque, le contexte était moins favorable à l’exploration de la subjectivité des animaux et ces concepts étaient encore peu explorés chez les animaux.
La publication arrive à point nommé, à un moment où les militants vegans multiplient les actions en abattoirs et en boucheries, pour mettre sur le devant de la scène, non plus la seule question du bien-être en élevage ou à l’abattoir, mais plus frontalement la question de la légitimité de tuer les animaux, au nom notamment de leur subjectivité.
Pour avoir travaillé sur la question du bien-être animal depuis les années quatre-vingt-dix, je reconnais que cette question est à la croisée de nombreuses influences parfois contradictoires, philosophiques, scientifiques, technologiques et économiques, réglementaires et sociétales.
Les travaux scientifiques explorant la sensibilité animale ont fortement progressé au cours des deux dernières décennies. Ces travaux ont permis de renforcer la légitimité des concepts de bien-être et de sensibilité émotionnelle des animaux pour aller bien au-delà de la simple considération de leur bientraitance, et posant la question de leur capacité de conscience. Pour autant, ces avancées de la connaissance justifient davantage de reconsidérer nos pratiques d’élevage et d’abattage des animaux que de remettre en question l’usage que l’homme fait des animaux, question qui relève d’un choix de société.
Pouvez-vous nous expliquer quelles ont été les avancées dans ces deux domaines, l’éthologie et les sciences cognitives, notamment la première, qui ne paraît pas très exposée aux dernières évolutions technologiques ?
En effet, il faut dissocier l’évolution technique d’une discipline de l’avancée de ses concepts et de ses idées. L’éthologie est passée d’une phase descriptive des comportements à une phase d’analyse et d’interprétation des processus mentaux qui sous-tendent les comportements.
L’éthologie est ainsi passée du behaviorisme à l’éthologie cognitive. Le premier courant, qui a émergé dans les années soixante-soixante-dix aux États-Unis, consistait à objectiver les comportements des animaux, à montrer que l’animal pouvait apprendre beaucoup de choses pour s’adapter – sans forcément chercher à comprendre pourquoi il se comportait ainsi.
Cette approche visait à montrer que l’étude du comportement animal devait être considérée en tant que science à part entière, à lui donner ses lettres de noblesse. Aujourd’hui l’étude du comportement relève plus de l’éthologie cognitive, dans le sens où les animaux sont considérés en tant qu’êtres pensants capables de subjectivité, de traiter l’information et de résoudre des problèmes complexes.
La conclusion, c’est que l’on ne peut pas exclure – ou que tout porte à croire – que beaucoup d’animaux sont conscients. D’abord, comment définissez-vous la conscience ?
On est partis de la définition de la conscience chez l’homme ; on parle d’une expérience subjective que l’animal a de son environnement, de son propre corps voire de ses propres connaissances. Cela ne veut pas dire que les formes de conscience des animaux sont à l’image de ce que l’on connaît chez l’homme, mais la prise en compte des nouvelles connaissances scientifiques appuie le fait que l’animal a une représentation mentale de son environnement et un vécu subjectif.
Ces capacités étaient déjà reconnues implicitement puisque par exemple l’efficacité d’anxiolytiques est bien testée chez les animaux avant d’en développer l’utilisation chez l’homme. Cela montre bien qu’on considère qu’il ne s’agit pas seulement de modifier des comportements ou des réactions, mais bien de modifier le fonctionnement cérébral support d’une expérience subjective vécue par l’animal.
Votre méthode, c’est de partir des comportements (en éthologie) ou d’architectures cognitives (en sciences cognitives) associées à la conscience chez l’homme, et d’essayer de les retrouver chez l’animal.
On ne peut pas avoir le même niveau de certitudes que chez l’homme, d’abord du fait que l’animal ne dispose pas du langage verbal pour exprimer son ressenti. Néanmoins, comme chez l’homme, les animaux ont un langage corporel. Si l’on prend le cas des émotions, nous avons analysé la bibliographie portant sur l’étude des comportements émotionnels chez les animaux à l’aune des processus émotionnels et cognitifs que l’on sait être associés à la conscience chez l’homme.
Ainsi, le fait que l’animal réagisse différemment (rythme cardiaque, hormones…) à un évènement soudain, selon qu’il a la capacité d’anticiper ou non la survenue de l’évènement – malgré le fait que cela se passe en quelques fractions de secondes – démontre l’existence d’une forme de conscience. Ces résultats démontrent que les comportements émotionnels étudiés chez les animaux ne sont pas des processus automatiques et réflexes, mais requièrent un minimum d’évaluation de l’information, les émotions sont liées à la cognition des animaux, au même titre que chez les humains.
On va parler d’homologie, dans les expressions comportementales. Par exemple, la peur aussi bien chez l’homme que chez les animaux s’exprime par un sursaut, des yeux écarquillés ou l’ouverture des oreilles. On parle aussi d’homologie des structures neuronales : on retrouve les mêmes structures neuronales impliquées chez l’homme dans les processus conscients que chez les animaux, au moins chez les mammifères. Chez les oiseaux, ce sont d’autres structures qui supportent les mêmes fonctions. Chez les céphalopodes, même si des homologies d’architecture cérébrale sont difficilement possibles du fait de leurs grandes différences avec nous, on relève malgré tout de fortes analogies avec l’homme dans leurs capacités cognitives.
In fine, vous butez sur le problème suivant posé par Rousseau dans votre ouvrage : être sûr que quelqu’un est un sujet, autrement qu’il est conscient, est une chose inaccessible même chez l’homme, une sorte d’acte de foi. En fait chez l’animal, le problème reste le même, quoique plus technique.
Oui, même chez l’homme, les expériences subjectives ne peuvent être qu’inférées. Or, on sait désormais que le rapport verbal qui nous sert à inférer le vécu subjectif du sujet est biaisé car il a tendance, consciemment ou non, à répondre selon ce qu’il pense être bon de répondre ou non. Ainsi, plusieurs équipes de psychologues s’abstiennent de prendre en compte le rapport verbal pour étudier les émotions et préfèrent une approche comportementale. Le langage verbal ne permet donc pas d’approcher mieux les processus mentaux que l’étude du langage corporel et l’exploration cérébrale. On ne peut pas directement étudier ce qu’est l’expérience subjective à proprement parler.
Du coup, les principales conclusions de vos travaux consistent à observer qu’il y a différents "types de conscience", qui sont différents des "niveaux de conscience".
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
En effet, il y a différents niveaux de conscience, de la pleine conscience connue des spécialistes de la méditation, jusqu’au coma ou la mort, en passant par la veille et le sommeil, que l’on retrouve chez l’homme et les animaux.
Ce qui paraissait plus novateur, et nécessitait d’engager une expertise scientifique, c’était d’explorer l’existence d’expériences subjectives conscientes chez les animaux. La mise en convergence de l’ensemble des connaissances sur les processus mentaux impliqués dans les émotions, la métacognition et la cognition sociale permet d’argumenter en faveur de l’existence de formes de conscience chez les animaux.
De là, vous faites l’hypothèse d’une histoire évolutionniste de la conscience, c’est-à-dire qu’on pourrait retracer l’apparition et l’évolution de la conscience au travers de l’histoire et observer l’émergence de la conscience à plusieurs reprises au cours de l’histoire et dans des branches du vivant très éloignées.
Oui, comme la vie en groupe social qui s’observe chez de nombreuses espèces très diversifiées, la conscience n’est pas l’apanage de quelques espèces supérieures, qui permettrait de déterminer leur suprématie sur les autres espèces du vivant, mais c’est bien un processus mental qui a permis à certaines branches de renforcer leurs capacités d’adaptation à leurs milieux de vie. Ce sont des processus adaptatifs qui ont pu se développer à différents embranchements de l’échelle évolutive, et qui ont permis aux individus de l’espèce en question de s’ajuster au mieux à la complexité du milieu où ils évoluaient. La complexité des natures de conscience dépendrait ainsi de la propre histoire des espèces et aussi de celle de l’individu.
Que sait-on de la conscience des principaux animaux de rente ?
Dans notre approche collective, nous nous sommes justement concentrés quand cela était possible sur les classes ou les taxons des espèces utilisées en élevage, que ce soit les mammifères, les oiseaux ou les poissons. Chez ces animaux, on retrouve des processus émotionnels et cognitifs connus chez l’homme pour être associés à des processus conscients. Sur la métacognition par exemple (capacité à évaluer ses propres connaissances), plusieurs travaux montrent que les animaux sont capables d’évaluer leurs savoirs propres, c’est-à-dire de savoir à quel moment ils savent ou ils ne savent plus.
Prenez l’exemple suivant : on apprend à un rat à appuyer sur différents leviers en fonction d’un son émis plus ou moins grave – s’il appuie sur le bon levier, il est récompensé par de l’aliment préféré, s’il se trompe, il n’a rien. Une fois cet apprentissage discriminant acquis, il dispose d’un nouveau levier dont l’appui lui permet d’obtenir deux fois moins de récompense. Lorsque l’on commence à lui soumettre des sons plus difficiles à classer entre aigu et grave, il se met alors à appuyer sur cette nouvelle pédale. Cette étude montre comment l’animal est capable de dire : je ne sais pas !
Autre exemple chez le mouton : on lui apprend qu’à gauche il y a un seau rempli de concentré, l’animal s’en approchant, et à droite un seau vide, l’animal ne s’en approchant pas. Une fois cet apprentissage acquis, on place le seau non plus à gauche ni à droite, mais entre les deux emplacements originels. Et bien la décision des moutons – de s’approcher ou non du seau – dépend de son état émotionnel. S’ils ont été soumis les jours précédents le test à des événements contraignants survenant fréquemment en élevage (retard d’alimentation, bruits intempestifs, litières sales…), ils auront tendance à ne pas s’approcher à la différence de leurs congénères qui n’ont pas été exposés à ces dérangements. Ils se comportent comme s’ils estimaient que le seau était vide. Cela montre qu’en fonction de son état émotionnel, comme c’est le cas chez l’homme, l’animal évalue et se représente son environnement différemment.
Quelles sont selon vous les répercussions que doivent avoir ces avancées scientifiques ? À doctrine constante, l’évolution de ces connaissances doit-elle faire évoluer les politiques publiques ?
Oui, on sent bien d’ailleurs, sans savoir pour autant qui est la poule et l’œuf, que les attentes du citoyen évoluent avec la science. Notre expertise collective offre des éléments pour appréhender les animaux avec une vision plus moderne, et s’écarter de l’image cartésienne et mécanistique que l’on pouvait en avoir jusque-là.
Mais on fait de la science, pas de la politique, et nos travaux peuvent servir à accompagner les politiques publiques. Les politiques ont besoin d’avoir des arguments irréfutables pour pouvoir prendre des décisions dans des contextes de controverse. Nous assistons aujourd’hui à des conceptions extrêmes qui s’opposent, notamment avec des mouvements antispécistes qui revendiquent l’absence de différences entre les espèces animales, et d’autres conceptions qui prônent le fait que, pour continuer à produire comme on le fait actuellement, il ne faut pas considérer que les animaux ont des capacités de conscience qui remettraient en cause les conditions en élevage actuelles.
Notre idée est de permettre, avec ces connaissances, de re-concevoir nos systèmes de production plus respectueux des animaux, en nous basant non pas sur l’anthropomorphisme ou l’anthropocentrisme, mais sur des travaux scientifiques qui permettent d’approcher la sensibilité émotionnelle et les formes de conscience des animaux. Une majorité d’éleveurs et de citoyens sont prêts à faire évoluer les conditions d’élevage des animaux.
Le fait de présumer désormais que la plupart des animaux ont une conscience, certes différente de la nôtre, ne signifie-t-il pas que l’on doit plutôt éviter de le tuer ?
Mais la raison d’être des animaux d’élevage comme celle des animaux de compagnie est d’être utilisés par l’homme, que ce soit pour la consommation et le travail ou la compagnie. Si l’on fait l’effort à la fois politique et économique pour améliorer les moyens d’accueil et les procédures d’amenée et de mise à mort en abattoir, l’animal peut être abattu en réduisant les sources de stress et en minimisant les risques d’anticipation négative et de douleur. La prise en compte des capacités de sensibilité et de conscience des animaux doit nous permettre de leur offrir des conditions de vie respectueuses et une fin de vie digne de la manière dont on les a élevés.
Je travaille dans un institut de recherche finalisée cherchant à améliorer les productions animales en œuvrant pour des systèmes d’élevage durables et respectueux du bien-être animal. En tant que citoyen, je pense que l’on ne peut pas se satisfaire de certaines pratiques qui peuvent encore perdurer en France et dans le monde. Mais ce n’est pas parce que l’on démontre que les animaux disposent de formes de conscience que cela doit justifier de s’interdire de les élever, dès lors que cet élevage se fait à toutes les étapes dans le respect des animaux.
« L’éthologie est ainsi passée du behaviorisme à l’éthologie cognitive »
« On ne peut pas directement étudier ce qu’est l’expérience subjective à proprement parler »
« Ces résultats démontrent que les comportements émotionnels étudiés chez les animaux ne sont pas des processus automatiques et réflexes »
« Notre idée est de permettre, avec ces connaissances, de re-concevoir nos systèmes de production »
Ouvrir une ligne œnotourisme dans le Plan stratégique national (PSN) : la filière s’est accordée le 8 avril pour…
Le 7 avril, le tribunal correctionnel de Marseille a condamné l’apporteur d’affaires Alain Hebrard et le maraîcher…
Une dizaine d’exploitations agricoles de Charente-Maritime ont été perquisitionnées dans le cadre d’une enquête sur la…