Abonné

Algues vertes : les cadeaux de la Loire

- - 11 min

Comme son voisin breton, le littoral des Pays de la Loire et de Charente-Maritime connaît chaque année des échouages d’algues vertes. Observé depuis les années soixante-dix, le phénomène paraît relativement stabilisé – quoique très variable –, mais il a pris récemment une nouvelle tournure. Le maire d’une petite commune balnéaire a alerté cet automne sur le coût des ramassages et brandit la menace d’une fermeture des plages – 200 hectares de littoral sont concernés sur l’ensemble de la région. Et une sénatrice demande au gouvernement des soutiens publics pour endiguer le phénomène. Comme en Bretagne, le dossier est difficile à porter compte tenu du risque de mauvaise publicité, d’autant que des zones touristiques importantes comme Noirmoutier ou La Baule sont concernées. Alors que le 7e programme d'action Nitrates doit être décliné dans chaque région, l’affaire est potentiellement de grande ampleur pour le secteur agricole, car ces échouages proviennent majoritairement de la Loire. Le bassin versant du plus long fleuve français couvre un cinquième du territoire.

C’est le maire d’une petite commune de la presqu’île guérandaise qui a tiré la sonnette d’alarme, en octobre dernier. Dans les colonnes du quotidien régional Ouest France, le maire d’Assérac (1 800 habitants) s’insurge : « Les algues vertes sont là, mais pas l’État ! » Joseph David évoque des coûts annuels de ramassage, de convoyage et de traitement de 20 000 euros à 40 000 euros. Et brandit la menace d’une fermeture des plages, évoquant des problèmes budgétaires croissants dans sa commune et l’absence de soutien public dans ce dossier.

C’est peu connu, mais les algues vertes ne sont pas une exception bretonne. Si les échouages d’algues vertes sont souvent rattachés aux grandes baies des Côtes d’Armor et du Nord-Finistère, ils sont également bien présents sur le linéaire côtier des Pays de la Loire. Même si son étude systématique n’a commencé qu’en 2007, le phénomène est observé depuis les années soixante-dix.

Tout comme en Bretagne, les échouages y sont soumis à d’importantes variations interannuelles. « Il y a des années plus importantes comme 2016 et 2021 et des années où le phénomène est moins marqué. C’était le cas en 2012 et 2018 », observe Morgan Priol, directrice de la délégation Maine Loire Océan de l’Agence de l’eau Loire Bretagne. Si bien qu'« il n’est pas possible de dégager de tendance », estime-t-elle.

Près d’un tiers des sites d’échouage

À première vue, l’ampleur des échouages apparaît moins importante qu’en Bretagne. D’abord par le nombre de sites concernés. Sur les 83 sites sableux d’échouages d’algues vertes recensés en 2021 par le Centre d’étude et de valorisation des algues (Ceva) entre le Mont St Michel et l’île de Ré, 25 se trouvaient sur le littoral des Pays-de-la Loire et de l'Île de Ré voisine (Charente maritime), soit un peu moins d’un tiers. Rappelons toutefois que le littoral breton est près de cinq fois plus long qu’en Pays-de-la-Loire.

En surfaces, les chiffres restent aussi en deçà du phénomène breton. Sur les 14 principaux sites régionaux survolés cinq fois dans l'année, les échouages régionaux ont atteint 343 hectares en 2021, soit la deuxième année la plus intense après 2016. Si ce chiffre est sans commune mesure avec celui de la baie de St Brieuc qui affiche en 2021 plus de 1 800 ha d’échouages d’algues vertes sur les mêmes périodes de survol, il est assez proche de celui de la baie de St Michel en Grêve, bien connu également pour les phénomènes d’échouages d’algues vertes, qui s’élève à 264 ha.

Ajoutons que le bilan du littoral ligérien pourrait être encore alourdi si la méthode d’évaluation des surfaces touchées évoluait, pour intégrer des zones moins sensibles pour le tourisme. À l’heure actuelle, le comptage n’intègre pas les zones « infra-littorales » ; c’est-à-dire la partie constamment immergée du littoral même à marée basse. « Un indicateur qui prendrait en compte cette part ferait apparaître comme plus touchées, les masses d’eau du Sud Bretagne et du Sud Loire », indique le rapport RCE 2021 du Ceva.

Un impact sur l’activité touristique

Suite à l’alerte lancée par le maire d’Assérac, la sénatrice de Loire-Atlantique Laurence Garnier (Les Républicains) a porté sa requête à l’échelon nationale. Sa question au gouvernement est restée sans réponse à ce jour. « L’objectif de ma démarche, explique l’élue, était d’inclure la Loire-Atlantique dans le prochain plan de lutte breton contre les algues vertes. » Doté de 60 millions d’euros entre 2017 et 2022, ce plan – qui finance notamment des actions de ramassage – doit être renouvelé prochainement. Une première mouture a été présentée à l’automne.

Localement, la communauté de communes est également venue en aide au maire d’Assérac. Pour la saison 2023, Cap Atlantique a ainsi débloqué un budget pouvant aller jusqu’à 30 000 € pour aider Assérac à ramasser les algues vertes. Mais cette solution est provisoire. Dans un communiqué paru en février, la collectivité appelle à l’implication de l’État, la région, le département et l’agence de l’eau, pour trouver une solution pérenne de financement pour le ramassage des algues.

Les communes membres de l’intercommunalité – qui inclut notamment La Baule ou Le Croisic – recouvrent à elles seules 98 km de littoral, soit près d’un quart du linéaire de la région. Elles doivent gérer entre 1 500 et 4 000 tonnes d’échouages annuels. « Mettre tous les acteurs autour de la table est compliqué mais la réunion est en cours de montage, nous nous sommes engagés à coordonner cela, nous ne baisserons pas les bras », explique à Agra Presse la communauté de commune, deux mois après son appel.

Affaire sensible

Pour l’heure, la région ne semble pas en faire un sujet prioritaire. Contactée par Agra Presse, Claire Hugues, vice-présidente régionale des Pays de la Loire déléguée aux affaires maritimes, et adjointe au maire à la ville de Pornic, affirme ne pas avoir reçu de signal fort sur cette problématique, que ce soit à l’échelle locale ou régionale.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Une faible prise en charge politique que dénonce le coordinateur FNE Pays de la Loire : « Les élus ne veulent pas entendre parler de la problématique des algues vertes. Ils ne désirent pas être associés à l’image des marées vertes bretonnes », estime Xavier Metay. Sur les 25 sites d’échouage repérés en 2021, cinq concernent par exemple l’île de Noirmoutier (100 000 visiteurs estivaux), qui concentre 90 % des tonnages vendéens. Sept ont été observés sur l’île de Ré (150 000 visiteurs).

Chez FNE, jusqu’ici discret sur le dossier, on promet de donner de la voix si le sujet ne bougeait pas à l'avenir.

Les cadeaux de la Loire

En Bretagne comme en Pays-de-la-Loire, l’agriculture fait partie des responsables du phénomène. Le facteur discriminant permettant le développement des algues vertes y est le même. « Nous considérons qu’il s’agit de l’azote issu des flux agricoles principalement », assure Morgan Priol de l’Agence de l’eau Loire Bretagne.

Mais contrairement au problème des baies bretonnes, l’affaire ligérienne dépasse largement le territoire régional, elle est d’ampleur quasi-nationale. En effet, l’origine principale de l’azote fluviale est la Loire, le plus grand des fleuves français. Selon un rapport publié par la Dreal en 2015 et réalisé par le Ceva, la Loire représente 85 % des apports par les cours d’eau d’azote dissous dans le milieu marin de son estuaire jusqu’aux Sables d’Olonnes. Les 15 % restants sont attribués à la Vilaine dont l’embouchure se situe à la limite entre le Morbihan et la Loire-Atlantique.

Contrairement aux baies bretonnes qui impliquent des actions très localisées sur des cours d’eau côtiers, les échouages ligériens impliquent donc de vastes territoires, les bassins versants de la Loire (110 000 km2) et de la Vilaine (10 000 km2). A eux deux, ils représentent un cinquième du territoire métropolitain. Du mont Gerbier de Jonc (Ardèche) à la Loire-Atlantique, la zone couvre des régions agricoles aussi diverses que la Beauce ou le Plateau de Millevaches.

Des efforts déjà attendus

Gérée par l’agence de l’eau Loire-Bretagne, la qualité de l’eau du bassin de la Loire a déjà fait l’objet d’une politique de réduction des nitrates. Elle vient d’être renouvelée pour les cinq années à venir. Le Sdage 2022-2027 prévoit une réduction de 15 % des flux d’azote dans la Loire, via une réduction des taux de nitrates notamment dans les grands affluents que sont la Maine, la Mayenne ou encore le Loir. « Au-delà des chiffres, l’objectif est d’impulser une dynamique et de tendre vers une baisse alors que les flux ont tendance à stagner actuellement », explique Morgan Priol.

Si l’activité agricole est désignée comme la principale source de rejet d’azote dans la Loire, elle n’est pas la seule à être pointée du doigt. À Montoir de Bretagne (Loire-Atlantique), l’usine de fabrication d’engrais Yara est régulièrement visée. D’après Ouest France, elle a fait l’objet d’une mise en demeure en 2019 de mettre en conformité ses rejets azotés. Interrogé alors par le quotidien régional, Koulm Dubus, chef du service risques à la Dreal, déclarait même : « Yara est le plus gros pollueur dans l’estuaire de la Loire. »

Agriculteur à Pornic sur la côte ligérienne, Jérémy Maillard regrette, lui, des installations de traitements des eaux usées sous-dimensionnés sur le réseau domestique par rapport à l’afflux touristique de plus en plus important. « Nous constatons des débordements en période estivale. Cela crée un terrain favorable au développement des algues vertes », met-il en garde. L'affaire pourrait bien nourrir les discussions autour des déclinaisons régionales du 7e plan national d’action nitrates (PAN7), publié en début d'année après d'âpres négociations.

Les échouages régionaux ont atteint 343 hectares en 2021

La communauté de communes veut discuter avec les pouvoirs publics

85 % des apports d’azote de cours d’eau issus de la Loire

Une réduction de 15 % des flux d’azote dans la Loire attendue à 2027

Bretagne et Pays de la Loire : deux façons de s’échouer

Si le constat d’échouage des algues sur les plages est similaire à la Bretagne voisine, leur phase de développement se produit de manière différente entre les deux régions. Là où les algues se multiplient en suspension dans l’eau des baies bretonnes, celles ramassées sur le littoral ligérien se développent majoritairement sur des platiers rocheux avant d’être arrachées par le courant. Habituellement composé d’algues rouges et brunes, le phénomène naturel est à l’origine du goémon. Il prend une tout autre ampleur lorsque les algues vertes deviennent majoritaires sur les platiers rocheux. Et même si les échouages d’algues vertes ne montrent pas d’évolution, « il y a actuellement une transformation de la biodiversité sur ces platiers rocheux avec une part de plus en plus importante d’algue vertes à croissance rapide », constate Xavier Metay.