Le Conseil national de l’alimentation enfonce le clou pour inciter à une meilleure gouvernance de la filière agroalimentaire trop souvent chahutée par les risques sanitaires et le recours systématique au principe de précaution. L’occasion lui en a été donnée par une commande de Dominique Bussereau, en décembre dernier, le ministre de l’Agriculture souhaitant recueillir des idées neuves pour améliorer la crédibilité de la communication collective que les professions agroalimentaires développent auprès des consommateurs.
Cette crédibilité fait vite défaut, en effet, à chaque fois qu’un accident avéré ou simplement un risque potentiel provoque une crise de confiance dans le public : la crise peut être de très longue durée comme celle de la vache folle, de la dimension planétaire de la grippe aviaire avec le spectre d’une pandémie, mais elle peut n’être qu’un simple accident de fabrication très localisé (salmonelle, dioxine,…) dont pourtant l’impact médiatique affecte gravement une marque dans son ensemble ou toute une famille de produits. Dans tous ces cas de figure, la communication est essentielle pour circonscrire la crise et rétablir la confiance. Et surtout, elle a un rôle préventif à jouer “par temps calme” en posant des repères solides dans les esprits en vue d’une perception la moins irrationnelle possible des risques alimentaires.
Travailler aussi par temps calme
Le CNA a donc cherché à déterminer comment limiter l’impact des crises sanitaires en améliorant la communication sur les risques. Parti du constat que tous les acteurs qui participent à l’analyse des risques alimentaires et à leur maîtrise rencontrent un déficit de notoriété pour eux-mêmes et donc pour les actions qu’ils mettent en œuvre, il a émis un certain nombre de recommandations qui ont fait la quasi-unanimité de ses 47 membres (moins 5 abstentions) lors de sa séance plénière du 29 juin. Le consommateur est d’autant plus sujet au doute qu’on ne l’abreuve d’informations – et sans doute à l’excès – que lorsqu’il y a crise. Aussi le premier objectif à viser, selon le CNA, c’est de considérer que la confiance se gagne par des actions et une communication continue sur leurs résultats. On ne limitera l’impact des crises qu’à la condition d’avoir construit la crédibilité et la confiance par temps calme, insiste le rapport. Deuxième axe : faire en sorte que tous ceux qui ont une obligation d’informer (autorités scientifiques, administratives, filières) se donnent pour principes la transparence, la cohérence et l’objectivité. Ceci a beau aller de soi, le CNA a jugé ce rappel nécessaire. Enfin accroître l’implication des consommateurs en mettant à leur disposition toute l’information dont ils ont besoin pour promouvoir une consommation responsable.
Plus largement, le CNA estime, comme il l’a déjà dit fin 2005 lors de son 20e anniversaire Cf Agra alimentation n° 1911 du 05.01.06 p. 10 que les difficultés de communication résultent aussi des lacunes observées dans les instruments de gouvernance actuellement disponibles.
Pour un “porte-parolat” scientifique
La communication sur les risques n’est pas dévolue à une instance en particulier comme c’est le cas pour l’évaluation (l’expertise sanitaire) qui incombe à l’AFSSA et au niveau européen à l’AESA. D’où le risque de cacophonie particulièrement préjudiciable en cas de crise. La proposition du CNA est donc de mettre en place un porte-parole désigné par ses pairs dans chaque comité d’experts de l’AFSSA et de l’AESA. Il aurait, pour une durée limitée à rendre compte du travail scientifique et des résultats de l’expertise sanitaire, et il accompagnerait le gestionnaire du risque (l’autorité administrative) devant les medias.
Lorsqu’une controverse sur un risque résulte de positions scientifiques antagonistes, le CNA prône la tenue d’une conférence de citoyens permettant qu’une méthode soit définie de manière consensuelle, qu’une instance soit habilitée à exercer cette fonction et que les pouvoirs de saisine soient réservés aux gestionnaires du risque concernés.
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Afin de disposer de données objectives, coordonnées et analysées, le CNA réitère sa recommandation de mai 2005 de créer un Observatoire de l’alimentation sous la forme d’un Groupement d’intérêt scientifique. Un seul élément de ce dispositif a été mis en place, c’est le baromètre de la perception que les consommateurs ont de leur alimentation : son maître d’œuvre, le ministère de l’Agriculture, se réserve d’en faire connaître prochainement les premières indications. Mais c’est un outil plus global qui donnerait la cohérence nécessaire, rappelle l’avis. Et s’il suppose un partenariat entre les pouvoirs publics et les organisations professionnelles, le CNA insiste pour qu’y soient associées très étroitement aussi les organisations de consommateurs.
place aussi à l’économique
Evaluer au cas par cas les impacts socio-économiques des mesures de gestion des risques est une nécessité absolue, réitère le CNA. C’est même essentiel en terme de qualité du processus de décision et de facilité de communication. Déjà en février 2005, le Conseil recommandait la mise en place d’une telle expertise socio-économique – sous la forme d’un comité de plus auprès de l’AFSSA par exemple –, avec les mêmes principes directeurs que pour l’expertise sanitaire c’est à dire indépendance, transparence, qualité et réactivité.
S’inspirant du dispositif communautaire (AESA), le Conseil recommande, lors de l’apparition d’une crise, la création d’une cellule nationale de crise comprenant les évaluateurs et les gestionnaires du risque, les filières concernées et les consommateurs. Outre que cela réduit les effets de cacophonie, l’identification de représentants des univers impliqués faciliterait l’intervention des hommes de communication dont les compétences sont indispensables en pareil cas.
Une fois créé l’Observatoire et mise en place l’expertise socio-économique que le CNA appelle de ses vœux, il ne faudrait pas que l’accroissement des données objectives disponibles aboutisse à davantage de confusion. Le CNA aurait tout son rôle pour les hiérarchiser : pour ce faire, une concertation institutionnelle devrait périodiquement avoir lieu sur un risque donné entre instances d’évaluation et services de contrôle assortie d’un débat avec toute la chaîne alimentaire dont les conclusions seraient rendues publiques.
Un accès à la TV à coût réduit
Pour concourir plus directement à la crédibilité des filières professionnelles en matière de risques alimentaires, le CNA émet plusieurs propositions innovantes. Un premier atout serait qu’elles disposent des données fiables que permettra de réunir l’Observatoire déjà préconisé. En complément, il faudrait ouvrir aux organisations professionnelles chargées d’émettre des messages collectifs un droit de saisine de l’AFSSA afin d’en obtenir les évaluations scientifiques nécessaires. De plus, pour éviter les risques de confusion avec la publicité, la communication professionnelle collective doit pouvoir disposer d’espaces dédiés, distincts des spots publicitaires et à des tarifs plus accessibles, des messages limités à 30 secondes ne pouvant être assez crédibles. Tablant sur le service public audiovisuel, la loi pourrait ouvrir la voie à des prestations d’intérêt général à des coûts inférieurs à ceux pratiqués pour la promotion des marques et dont profiteraient non seulement les organisations professionnelles mais aussi les autorités pour la diffusion de messages sanitaires. Le CSA serait chargé bien sûr de vérifier que ces messages ne s’apparentent pas à la publicité.