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Syndicalisme Après la FNB et la FNP, les JA prennent le relais

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Les Jeunes agriculteurs (JA) enchainent les actions auprès, notamment, de la distribution depuis le 21 juin au soir. En retrait relatif lors des dernières manifestations d'éleveurs, ils passent sur le devant de la scène. Certaines enseignes de la distribution, par voie de communiqué, rejoignent la position des éleveurs et dénoncent le maillon de l'abattage-transformation. La stratégie des syndicats agricoles fonctionne, mais reste risquée. La situation est tendue.

Après la Fédération nationale bovine (FNB) et la Fédération nationale porcine (FNP), voilà les jeunes agriculteurs qui descendent sur le terrain. Ainsi, dans la nuit du 21 au 22 juin, 300 sites (7 laiteries, 2 abattoirs, 1 plateforme logistique, 1 salaisonnier et des GMS) ont été visités par 1 300 JA du Grand Ouest (Bretagne, Pays de la Loire, Haute et Basse Normandie), selon le syndicat. Le congrès des Jeunes agriculteurs était à peine clos, le 18 juin. Le ministre de l'Agriculture, à peine parti. Les préfectures ont dénombré 192 actions ce soir-là. Et le mouvement a repris dans la nuit du 23 au 24 juin dans la Manche, le Morbihan et l'Ille-et-Vilaine (dépôt de gravât, de fumier, de carcasses de porcs, vérification des cargaisons de camions…). Thomas Diemer, président des JA, affirme l'absence de dégradation : « Nous nous exprimons dans un bon esprit républicain ». Ce n'est pas l'avis de Super U par exemple qui regrette les dégradations sur les sites (caddies, vitres, etc.). Thierry Desouches, porte-parole de Super U, dénonce même des altercations fortes entre salariés des magasins et agriculteurs.

Des actions régulières depuis le 21 juin

« Il faut comprendre la détresse de notre profession. On a beau alerter, on a beau le dire, on ne nous entend pas », justifie Thomas Diemer qui « souhaite que les choses ne s'enveniment pas ». Un souhait partagé par tous, même au niveau administratif vu les déclarations coup-de-poing de Patrick Strzoda, préfet de Bretagne, le 23 juin : « Le mot d'ordre est : pas d'impunité. […] On ne peut pas accepter la répétition d'actes violents ». Il a annoncé le renforcement de patrouilles au bord des sites potentiels, la mise en place de force de l'ordre pour tenter d'empêcher les actions, le dépôt d'une vingtaine de plaintes et quelques interpellations. La tension est palpable. Pour Tho-mas Diemer, ces déclarations ne vont que « mettre de l'huile sur le feu ». Il rappelle qu'au-delà de la distribution et des abatteurs/transformateurs, même « l'administration est sous surveillance ». Dans la nuit du 24 au 25 juin, le mouvement s'est étendu à toute la France avec des actions en Picardie et dans le Doubs, selon le syndicat. « L'Ouest, région d'élevage, est parti fort et vite », observe Thomas Diemer. Ces actions font suite aux difficultés que rencontrent les filières bovines et porcines et à l'attente forte du respect des engagements, par l'aval, de hausse de prix à la production.

La distribution en ligne de mire des JA

La distribution a été particulièrement visée. Elle ne s'y attendait pas, comme le reconnaît Thierry Desouches. « On pensait que les réunions récentes [au ministère et en interprofession, NDLR] calmeraient le jeu. Tout le monde a été surpris de ce retour de violence ». La distribution a réagi au quart de tour, du moins une partie des enseignes. Les communiqués de presse défilent : Lidl le 19 juin, Carrefour et Super U le 23 juin. Michel Edourad Leclerc s'exprime de nouveau sur son blog le même jour. Les Mousquetaires s'étaient déjà positionnés le 9 juin. Tous affichent un soutien marqué pour les éleveurs et dénoncent le maillon intermédiaire de l'abattage/transformation. Ainsi Lidl a proposé de reverser les hausses de 5 centimes le kilo de viande en moyenne, sur douze semaines, soit 60 centimes en une seule fois. L'enseigne de hard discount reproche aux industriels de n'avoir jusqu'à présent rien fait pour répercuter aux éleveurs les revalorisations tarifaires décidées. « Aujourd'hui, l'enseigne fait face à une situation complètement inattendue car les industriels de la viande n'ont toujours pas fait d'offre tarifaire en ce sens. […] Nous avons appelé les industriels hier puis aujourd'hui. En gros ils nous disent que la décision est floue, qu'ils ne la comprennent pas, et ne nous ont à ce jour fait aucune proposition tarifaire de revalorisation », explique Michel Biero, gérant des achats chez Lidl France, le 19 juin à l'AFP.

Les enseignes répondent par communiqué

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Carrefour reste plus flou et ne s'étendra pas auprès des journalistes. Pour le groupe, tout est écrit dans le communiqué : « Carrefour s'engage à répercuter à l'achat de façon hebdomadaire les évolutions des marché sur toute la viande fraîche bovine et porcine. » Le groupe « rappelle que contrairement à d'autres enseignes, elle ne peut pas agir directement sur ces cours, n'ayant pas d'activité intégrée d'abattage et de découpe. » De son côté, Super U affirme clairement ses engagements et une hausse de prix de 0,05€ de la viande bovine pour atteindre 0,5€/kg. En porc, l'enseigne demande également à ses fournisseurs d'acheter 1,40€/kg, sachant que le cours au marché du porc breton est de 1,346€/kg. La Fédération des entreprises du commerce et de la distribution ne se positionne pas et laisse à chaque enseigne le soin de faire sa communication sur le sujet. « Il faut espérer que cela ne soit pas qu'une opération de communication... Nous attendons les actes », réagit un JA. Florent Dornier, secrétaire général des Jeunes Agriculteurs insiste, dans un communiqué du 25 juin : « Nous avons aujourd'hui besoin d'actes, sans quoi de nombreuses exploitations ne finiront pas l'année ».

Dénonciation de l'attitude des industriels

Certaines enseignes de la distribution ont donc affiché clairement leur position car, pour Thierry Desouches, « on a l'impression que le monde agricole nous tient pour responsable de toutes leurs difficultés. Or nous sommes prêts à prendre nos responsabilités, encore faut-il que tous les acteurs de la filière jouent le jeu, y compris les pouvoirs publics ». La FNB a bloqué les abattoirs, les JA la distribution. Certaines enseignes aujourd'hui, par leurs communiqués, rejoignent ce que dénoncent les éleveurs. Une stratégie syndicale pour arriver à une fin : la dénonciation en amont et en aval du maillon intermédiaire, l'abattage/transformation ? Thierry Desouches alerte : « On ne peut pas aller jouer au billard à trois bandes. Il faut arrêter de jouer ce genre de jeu. C'est un jeu dangereux ! ». Effectivement, « certains patrons commencent à en avoir assez de voir leurs magasins pris pour cible par les éleveurs », continue-t-il. Pourtant, mercredi 1er juillet, « s'il n'y a pas d'avancées, nous reprendrons nos actions. Ce sera le feu d'artifice avant l'heure ! On est au point de non-retour ! », clame Mathieu Lenoir, président des JA de Haute-Normandie, le 24 juin. Le lendemain, Thomas Diemer annonce une action nationale, le 2 juillet, avec des feux de détresse et des tracteurs. Les JA veulent « maintenir la pression ».

Hausse des cours : une mise en place laborieuse

En dépit des engagements assez précis et fermes des opérateurs présents à la rencontre du 17 juin sous la houlette du ministre de l'Agriculture, les hausses de cours, sur les marchés, se mettent en place plutôt laborieusement. Selon Frédéric Gueudar-Delahaye, directeur adjoint de FranceAgriMer, le 24 juin, les cours des viandes bovines affichaient une hausse de 2 centimes en moyenne au kilo. Selon les viandes, cette hausse se situait entre 1 et 7 centimes le kilo. Le jeudi 25 juin, la plupart des marchés de bovins s'affichaient calmes, la demande étant modérée face à une offre conséquen-te. La plupart des cours étaient reconduits. Pour la production porcine, le cours moyen du marché du porc breton a bien gagné 3 centimes du kilo au 18 juin. Hausse partiellement reperdue le lundi 22 puis regagnée le jeudi suivant. La situation a été compliquée par une forte baisse sur le marché allemand qui s'est répercutée sur l'ensemble de l'Europe. Mais la marché français a résisté, notamment grâce aux achats de JPA, la filiale d'Intermarché qui a appliqué les orientations annoncées par le distributeur.

Même scénario dans la filière laitière !

Dans un communiqué du 23 juin, Super U s'interroge sur les 0,04€/L de lait d'écart entre le prix payé au producteur et celui payé à la transformation : « Dans le cadre de ses négociations avec les fournisseurs de produits laitiers à marques nationales, Système U a pris comme base un prix de 34 centimes d'euro pour un litre de lait payé aux producteurs. A ce jour, le litre de lait est acheté à la production 30 centimes ». Super U pointe du doigt le jeu des industriels. Michel-Edourad Leclerc aussi sur son blog, le même jour : « Au passage, ce qui vaut dans le porc vaut dans le lait. Voilà plusieurs distributeurs (et E.Leclerc n'y échappe pas) qui s'étonnent de plus en plus publiquement des infos qui nous remontent des éleveurs sur les prix d'achat du lait à 300€ les 1 000 litres quand nos négos se basaient sur un prix du lait d'environ 340€. Manifestement là aussi, tout le monde ne joue pas le jeu… » La réponse de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) n'a pas tardé. Thierry Rocquefeuil, son président, observe, dans un communiqué du jour-même : « Si Système U s'étonne et s'interroge sur ce différentiel, je condamne le hold-up de certains transformateurs laitiers qui préfèrent se dédouaner en accusant leurs clients (les GMS) de tous les maux ».