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Argentine : Danone amorce son repli du pays

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Dans le cadre du processus de révision stratégique de son portefeuille annoncé par Danone à l’automne dernier, un plan de départs volontaires est proposé aux salariés de son unité lait en Argentine. Pour l’heure, aucune éventuelle cession d’actifs, ni d’usines ni de marques, n’aurait été concrètement décidée. Même si le groupe rencontre des difficultés et voit ses ventes s’éroder, le milieu d’affaires argentin peine à croire au départ du géant français d’un marché aux positions chèrement acquises. Et le nombre des potentiels repreneurs n’est pas légion.

La directrice des relations publiques de Danone Argentine, Gisela Krasñansky, a confirmé à Agra Alimentation, mi-janvier qu’un « plan de départs volontaires proposé aux employés de l’unité lait du groupe, en particulier ceux de l’usine de Longchamps, au sud de Buenos Aires, a été lancé au début de ce mois ». « À ce jour, le siège de Danone n’a rien défini quant à une éventuelle vente de ses actifs en Argentine », précise en « off » une autre source interne chez Danone Argentine, qui ajoute : « Nous sommes en plein processus de révision stratégique et ce au moins jusqu’à l’année prochaine », poursuit-elle.

Le directeur opérationnel de Danone Argentine, Gonzalo Velazco, cité par le journal argentin Clarín, a qualifié ce plan de “massif” et l’a justifié par « la forte contraction du marché des yaourts et des desserts, ces dernières années, qui ne nous permet pas d’envisager notre futur si nous transformons seulement 300 000 ou 400 000 litres [par jour]. Sachant que nous allons forcément réduire la voilure, nous avons demandé de l’argent au siège pour financer les départs volontaires, afin d’éviter le pire”, a-t-il précisé.

Ce plan de départs volontaires en Argentine est le premier acte concret dans le pays, suite aux déclarations d’Emmanuel Faber, le p.-d.g. de Danone mi-octobre 2020 sur les « mauvais résultats obtenus en Argentine dans un contexte de crise marquée par une hyperinflation ». À l’époque, le groupe avait annoncé le lancement d’une revue stratégique complète du portefeuille de marques, de références et d’actifs qui commencera par l’Argentine et la marque de produits protéinés Vega. « Cela fait vingt-cinq ans que nous sommes présents en Argentine. Nous savons que c’est une montagne russe », avait également déclaré Emmanuel Faber lors d’une réunion avec des analystes.

Une activité en perte de vitesse

Les actifs de Danone Argentine comprennent sa division lait, avec deux usines, l’une située au sud de Buenos Aires, à Longchamps, une grosse unité où nous avons pu constater un défilé de camions, et une autre située au nord de la capitale argentine, à Kasdorf, dédiée à la nutrition spécialisée, ainsi que la marque générique La Serenísima, et de nombreuses autres marques fleurons ; mais aussi sa division Eaux avec deux usines et deux marques (Villavicencio et Villa del Sur) ; et sa division de nutrition spécialisée. Des actifs dont les ventes combinées estimées par Danone représentent environ 500 millions d’euros.

Reste à savoir jusqu’où ira le repli de Danone en Argentine. Certains médias spécialisés, comme Edairynews, ont déjà annoncé la fermeture immédiate – ce mois-ci – de l’usine de collecte de lait située à Ranchos. Une information que n’a pas confirmée la direction de Danone. Quant à la cession de l’ensemble de sa division lait, cela semble improbable vu la position de leader du groupe et sachant que cela supposerait, aussi, de trouver un repreneur aux épaules suffisamment larges.

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Plusieurs sources en Argentine nous confirment les difficultés rencontrées par Danone dans ce pays où ses ventes et ses parts de marché s’érodent sérieusement. « Danone ne transforme plus qu’un demi-million de litres par jour, contre un million il y a cinq ou six ans », assure ainsi un ex-directeur de de la coop laitière Sancor, concurrent direct de Danone sur le segment des yaourts et desserts, qui ne souhaite pas être nommé. « Danone veut s’en aller d’Argentine au plus vite, comme il est parti du Chili il y a deux ans. C’est une décision stratégique prise par la maison mère », affirme pour sa part une journaliste argentine sous couvert d’anonymat, experte lait.

De fait, le marché argentin a perdu de son attractivité du simple fait de la baisse du revenu mensuel moyen, autour mille dollars dans les années quatre-vingt-dix, à environ 300 dollars aujourd’hui. D’autre part, s’il est vrai que les déboires de la division yaourts et desserts de Sancor, reprise par Arsa, ont favorisé Danone, de nouveaux concurrents tels que Milkaut et Verónica se sont positionnés sur ce segment avec des produits moins onéreux que ceux de Danone (comme Actimel, Activia, Ser). Ajoutez à cette situation, déjà adverse, l’arrivée au pouvoir, fin 2019, d’un gouvernement argentin qui donne la priorité à la défense du pouvoir d’achat des consommateurs, notamment à travers le programme Prix contenus, qui fixe des prix maximum en gondole pour 660 produits… dont 84 laitiers ! Si Danone n’est concerné que par deux produits (une crème dessert « Serenito » et un fromage à tartiner « Gran Compra »), c’est toute la filière laitière qui pâtit d’un tel frein à sa rentabilité. Et ce « populisme latino », la direction de Danone ne veut vraisemblablement plus en entendre parler. Ce qui motive aussi son éventuel départ d’Argentine.

Quid de l’identité d’un éventuel repreneur

Mais d’autres arguments rendent pourtant un tel départ inenvisageable. Car être parvenu à devenir leader sur un marché de 45 millions d’habitants, lesquels sont de gros consommateurs de produits laitiers, avec le droit d’usage de la marque leader du marché, qui est La Serenísima [marque que Danone accole dans ses publicités jusqu’à la marque Danette, bien moins connue des Argentins que La Serenísima], ce sont des acquis chèrement payés. Et la liste des éventuels repreneurs n’est pas légion. Pour notre ex-directeur de Sancor, « seul un groupe de l’envergure de Lactalis pourraient prendre la place qu’occupe aujourd’hui Danone en Argentine ». Ce dernier relativise les déboires de Danone en Argentine, à contre-courant de la vision pessimiste présentée par l’entreprise : « Pour Danone, dit-il, en Argentine, cela ne va pas si mal que ça. Les gens qui peuvent s’offrir ses produits n’ont pas cessé de le faire avec la crise du Covid, car il s’agit de consommateurs qui ont les moyens de continuer à acheter les pots de Danone vendus à l’unité. Danone conserverait (très approximativement) un bon tiers du marché argentin des flans et desserts. » « L’homme actuellement aux commandes de Danone Argentine, Miguel Devoto est un Argentin proche de la mouvance politique kirchneriste – de Cristina Kirchner, la vice-présidente argentine –, ce qui laisse supposer que le repreneur des actifs éventuellement vendus par Danone aurait des ramifications dans le monde des affaires proches du gouvernement », analyse une autre source spécialisée. Mais aucun des deux champions nationaux, ni la coopérative Sancor, ni la laiterie La Serenísima (le fabricant de lait UHT et de poudres), tous deux encore lourdement endettés, ne semble avoir les ressources pour se porter candidat à une éventuelle reprise de tels actifs.

Et si Danone quitte l’Argentine, le groupe déménagera de la demi-douzaine d’étages qu’il occupe dans l’un des rares gratte-ciel du centre-ville de Buenos Aires, située rue Moreno, une tour dont il partage le tiers supérieur avec le groupe Total. Pour la communauté d’affaires franco-argentine, son départ ferait du bruit.