L’association Solidarité Paysans, qui accompagne les agriculteurs en surendettement, organisait son assemblée générale les 27 et 28 mars à la Chaise-Dieu (43). L’occasion d’interroger son président, Patrick Bougeard, sur l’évolution du profil des exploitants en difficultés.
Combien d’agriculteurs votre association accompagne-t-elle chaque année ?
Nous accompagnons 3 000 familles par an sur la totalité du réseau, c’est-à-dire 34 associations qui couvrent près des 4/5e des départements français, avec près de 76 salariés et plus de 1 000 bénévoles. Sur les 94 départements français, il y en a une petite dizaine sur lesquels nous ne sommes pas présents. Ainsi, 3 000 familles par an, cela fait un peu plus de 4 000 personnes, sachant que la durée d’accompagnement peut varier. Dans les 3 000 sur une année, il y en aura peut-être 400 à 500 dont l’accompagnement s’arrêtera en cours d’année, ce qui permettra l’arrivée de 400 à 500 nouveaux accompagnements.
Le temps d’accompagnement a-t-il évolué ces dernières années ?
Non, mais nous avons évolué en termes d’approche. L’accompagnement moyen dans notre réseau est autour de trois ans. Cela implique beaucoup de présence de la part des salariés et des bénévoles. Les outils que l’on utilise pour le traitement de l’endettement sont toujours les mêmes, notamment les procédures collectives. Ce sont des démarches longues. Il y a un travail d’explication à l’agriculteur sur la façon dont cela fonctionne, pour le rassurer. Puis la procédure a généralement un an de vie devant le tribunal, et enfin il faut compter une deuxième année avant le paiement du premier dividende. On arrive très rapidement à deux ou trois ans d’accompagnement sur tous les dossiers.
Mais avec l’émergence des thématiques psychosociales dans les années 2000, on s’est rendu compte qu’en abordant les problèmes uniquement sous l’angle économique, on n’arrivait plus à mettre en place des plans de redressement. Il y avait des difficultés quotidiennes qui embolisaient complètement les capacités de réaction des agriculteurs. Il fallait s’en occuper pour qu’ils puissent ensuite réappréhender le travail sur l’exploitation.
Il y a donc tout l’aspect accompagnement humain, social, de la réémergence sociale. Des gens qui ont complètement décroché, nous les aidons à faire valoir leurs droits, à réenclencher avec eux des démarches avec les MSA pour mettre en place des dispositifs du type CMU, RSA ou primes d’activité. Cela permet de donner de l’oxygène à l’exploitation et d’aborder la question du désendettement de manière beaucoup plus sereine.
Prenez-vous en charge toutes les personnes qui vous appellent ?
Oui, nous prenons en charge tous ceux qui appellent. Mais nous ne faisons quasiment plus de communications externes. Un article dans la presse, une apparition télévisée et dans la semaine qui suit, le standard explose ! Aujourd’hui on est saturés en termes de capacité d’intervention, aussi bien au niveau des salariés que des bénévoles. L’ensemble des salariés font des heures supplémentaires, et les bénévoles donnent déjà le meilleur d’eux-mêmes.
Quel est le profil des agriculteurs que vous prenez en charge ?
Les filières les plus présentes sont les filières d’élevage, et c’est une constante. La filière dominante c’est la production laitière. Cela varie selon les régions, mais en règle générale sur le réseau, cela représente entre 40 et 50 % des personnes accompagnées. Vous avez ensuite la production de vaches allaitantes, qui traditionnellement ne nourrit pas son homme. Historiquement, ce sont des accompagnements compliqués, qui durent longtemps. Arrivent ensuite les exploitations porcines, mais avec des niveaux d’accompagnements beaucoup plus bas. Cette production a la particularité d’être très intégrée. Lorsque des gens viennent chez nous, ce sont ceux dont la profession considère qu’il n’y a plus d’espoir et qui sont en extrême difficulté.
Pour les autres filières, ce sont des pourcentages plus bas, avec des productions comme le mouton ou la chèvre. Il y a aussi un certain nombre d’accompagnements autour du cheval, les éleveurs en sport équestre. Et commence à monter en puissance le secteur des céréaliers. On le constate depuis 3 ans, suite à deux années d’incidents climatiques et à une très mauvaise année de prix avec une surproduction mondiale et la fermeture de certains marchés. Les céréaliers, qui étaient pourtant des gens protégés, sont aussi touchés par la crise.
Comment est-ce que cela se traduit sur le terrain ?
On le mesure surtout à travers la création d’associations dans des régions où historiquement on n’est pas présent. Il y a par exemple une équipe qui se crée dans l’Eure, qui est une région de grande culture. Il y a une équipe dans l’Allier autour de la plaine de la Limagne, une autre en Centre-Val-de-Loire qui est une région où les céréales ont supplanté depuis quelques années l’élevage.
Est-ce que vous constatez d’autres évolutions dans le profil des exploitants qui viennent vous voir ?
Depuis 2008 et la première crise du lait, dans les grosses régions productrices comme la Bretagne, nous avons vu apparaître un public qui ne venait jamais nous voir : les jeunes installés. Pendant longtemps, nous avons été catalogués comme les accompagnants de ceux qui avaient refusé de prendre le développement en marche, des petites structures, des gens incompétents.
Au contraire, on a vu exploser le nombre de jeunes exploitants, avec des exploitations hypertechniciennes auxquels on ne pouvait pas faire de reproche sur le système de production. C’est-à-dire avec de très forts niveaux de production laitière, une très forte concentration à l’hectare, ce qui fait les caractéristiques du modèle industriel. C’est un public sur lequel nous avons eu du mal trouver des marges de manœuvre, notamment vis-à-vis des remboursements auprès des banques.
Pour votre assemblée générale, vous avez choisi le thème de l’agroécologie comme levier de redressement. En quoi cela peut aider l’agriculteur à sortir du surendettement ?
Nous nous sommes rendu compte que chaque fois où nous avons monté un plan de redressement qui aboutissait, l’agriculteur avait interrogé son modèle de production et l’avait modifié. Lorsqu’on redonne de l’autonomie à l’agriculteur et qu’il se réapproprie les outils de décision, on pérennise l’exploitation. Lorsqu’on désintensifie le travail en rattachant la production au sol, on donne des capacités de redressement et on met en place des systèmes qui, en termes de souffrance au travail, sont beaucoup plus résilients que le modèle industriel. C’est quelque chose que l’on pressentait depuis quelque temps, mais sur lequel on n’en avait pas forcément une idée très précise.
Ça repose aussi sur un constat : lorsque deux paysans se croisent au café du coin, ils causent de techniques. Et dans l’accompagnement, le bénévole paysan a cet échange avec l’agriculteur. Il a un rôle de pair, afin de permettre à l’agriculteur accompagné d’interroger son modèle et d’évaluer avec lui les leviers qui peuvent conforter le redressement.
C’est une dimension que vous allez intégrer de manière plus systématique ?
Oui, cela fait partie de l’évolution de Solidarité Paysans. Le travail de cette assemblée générale, c’est d’identifier les changements de pratique agroécologique comme un levier de redressement, au même titre que le juridique ou les problèmes psychosociaux. Nous avons longtemps marché sur deux pieds, et il va y avoir ce troisième pied qui va devenir une composante incontournable de notre accompagnement.
Le but c’est que le réseau se saisisse de cette problématique, à partir du document qui va lui être proposé, et que l’on capitalise là-dessus de manière plus systématique. On peut aussi envisager d’élaborer des outils ou bâtir des partenariats avec des réseaux qui sont compétents sur l’aspect technique, qui n’est pas notre cœur de métier.
"Des gens qui ont complètement décroché, nous les aidons à faire valoir leurs droits, à réenclencher avec eux des démarches"
"Les céréaliers, qui étaient pourtant des gens protégés, sont aussi touchés par la crise"
"Chaque fois où nous avons monté un plan de redressement qui aboutissait, l’agriculteur avait interrogé son modèle de production et l’avait modifié"