Abonné

François Thabuis « Avec pour maître-mot l'agrandissement, cela devient impossible d'installer »

- - 6 min

Installé hors cadre familial, producteur de reblochon fermier, François Thabuis est arrivé comme un symbole à la tête des Jeunes agriculteurs en 2012. À la veille de la fin de son mandat et du congrès des JA, du 3 au 5 juin à Saint-Brieuc, il fait le point sur les avancées obtenues par son syndicat dans la réforme de la Pac ou ses relations parfois conflictuelles avec la FNSEA.

Pendant vos deux ans de mandat comme président des Jeunes agriculteurs, la réforme de la Pac a été finalisée. Quel bilan en faites-vous ?

Notre volonté était d'intervenir avec le point de vue des jeunes : comment on se sert de la Pac pour atteindre un objectif précis ? On a trop constaté que la Pac était soit une perfusion – certes nécessaire, soit un effet de rente qui sclérose les modèles agricoles. On a besoin d'une Pac beaucoup plus dynamique, qui soit levier sur les débouchés, les défis énergétiques, la gestion des risques et la modernisation des agricultures. En mettant en avant la question des actifs exploitants, nous avons poussé une hypothèse, bien avant le ministre, concernant la majoration des aides pour les premiers hectares. C'est pour nous une première marche qui amènera d'autres mécanismes sur la reconnaissance des actifs agricoles. Nous avons aussi défendu, dans chaque mesure spécifique, comme le couplage, un volet jeune : tous les arbitrages ne sont pas rendus, mais c'est déjà une victoire et une reconnaissance de la politique d'installation dans le premier pilier. Nous avons convaincu le commissaire européen que le premier enjeu pour l'agriculture était sa courbe démographique, avec la nécessité d'attirer de nouvelles générations. Là, il y a un signal politique fort avec ce « top up » jeunes. Cette Pac va dans le bon sens, même si elle n'apporte pas des réponses pour tout.

La question de la majoration des aides pour les premiers hectares a généré de grosses tensions avec la FNSEA…

Rien n'oblige JA à être docile et malléable vis-à-vis de la FNSEA. Nous n'avons pas trouvé d'espace de dialogue suffisant pour convenir ensemble de ce qui était opportun ou pas. Cela fait plusieurs mandats que les JA veulent cibler les actifs, du coup cette majoration a du sens. Pour moi, ce n'est pas dramatique de ne pas être d'accord. Sur le fond, je pense qu'avec la FNSEA, on cherchait plus ou moins la même chose, qui est de préserver les exploitations avec des actifs. Je pense que le partenariat avec la FNSEA a du sens, car nous sommes un syndicat pour les moins de 35 ans. Il y a un intérêt à avoir une diversité de points de vues, et que les jeunes, qui vont construire l'avenir, soient force de proposition. Après, cela n'a pas été facile ! Il faut que JA reste une entité à part entière, avec une capacité à réfléchir et à proposer, et du coup à dialoguer avec la FNSEA. Mais il n'y a pas eu de vrai dialogue avec la FNSEA, alors que nous avions de notre côté des propositions construites. Il faut que les élus de la FNSEA, qui pourtant sont pour la plupart passés par JA, se rendent compte de cette complémentarité. Il ne faut pas avoir peur de la différence, qui est naturelle, mais s'en nourrir.

Autre sujet traité pendant votre mandat, la loi d'avenir agricole. Apporte-t-elle des changements intéressants pour l'agriculture ?

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Je dirais que oui. Elle n'est pas parfaite et nous aurions évidemment aimé plus de choses. Sur l'installation, bon nombre de choses que l'on attendait sont là, comme le remplacement de la « demi-SMI » (surface minimum d'installation) par l'activité minimum d'assujettissement, qui est un sujet structurant pour l'installation. Il y a des avancées avec le contrat de génération, la contractualisation qui protègent un peu plus les jeunes. Mais sur le volet foncier, nous sommes déçus, aurions voulu que ça aille plus loin. Il y a aussi le registre de l'agriculture, qui n'était pas dans le projet initial et que nous avons demandé. Il faudra qu'il soit amélioré à l'Assemblée nationale, mais ça va dans le bon sens. Peu importe qui le gère, le vrai enjeu est de définir qui est agriculteur, afin de cibler les politiques publiques. Pour nous, les agriculteurs sont des gens actifs, au travail au quotidien sur l'exploitation. Les retraités, les actionnaires, ne sont pas des actifs exploitants.

Etes-vous convaincu par le concept d'agroécologie prôné par le ministre de l'Agriculture ?

Pour les jeunes, c'est une évidence aujourd'hui qu'il va falloir avoir un autre rapport à l'environnement. Il faut que notre syndicalisme ne soit pas sur la défensive. Au contraire, nous avons besoin de réinventer certains itinéraires techniques. D'ailleurs, le ministre n'a rien inventé, ce sont déjà des choses que font beaucoup d'agriculteurs. L'écologie ne sera durable que si elle se conjugue avec l'économie de l'exploitation, sinon c'est sous la contrainte et ça ne marche pas. Mais pour des jeunes qui rentrent dans le métier, je suis convaincu qu'il y a un champ d'investigation passionnant, contrairement à 40 ans en arrière où l'on sortait des écoles d'agro avec la tête bien pleine de recettes. Là, il va falloir être beaucoup plus impliqué sur ses parcelles, en observation. C'est super motivant ! Il y a une marge de progression énorme avec moins d'intrants qui, on le sait, vont coûter de plus en plus cher. Les agriculteurs seront aussi des chercheurs. Nous sommes d'accord avec le marquage agroécologie, mais un peu déçu que, dans la Pac, où le verdissement et bête est méchant, et dans la loi d'avenir, ça n'aille pas plus loin.

Un de vos objectifs était de reprendre en main la commercialisation, qui est la source d'une bonne partie des problèmes des agriculteurs. Mais peut-on le faire dans un pays où 7 enseignes se partagent ce gâteau ?

On y croit ! La question de la distribution est le défi de notre génération. Si on veut de l'installation, il faut du revenu. La distribution hyperconcentrée étrangle complètement l'amont et phagocyte la valeur ajoutée. Le risque est que l'on ait une agriculture à deux vitesses, avec certains en circuits courts, qui s'en sortiront avec sans doute beaucoup de travail, et d'un autre côté une agriculture qui n'aura plus qu'une seule solution, le volume, pour aller chercher du revenu. Ce modèle, il pose de vraies difficultés de transmissibilité des exploitations. Quand le seul maître mot est l'agrandissement, cela devient impossible d'installer. Ce qui nous conforte, c'est que de nombreux consommateurs, quel que soit leur budget, se réintéressent à la façon dont ils consomment.