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Benoît Lavier : « Lever les contraintes pour les systèmes pionniers »

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L’agriculture de conservation des sols est largement pratiquée dans le monde (Brésil, Etats-Unis, etc.). Pourtant en France et en Europe, ce mode de production reste marginal, malgré ses bénéfices environnementaux, sociaux et économiques. Benoît Lavier, président de l’Apad (1), revient sur les raisons d’un tel retard.

Agra Presse Hebdo : Comment définissez-vous l’agriculture de conservation ?

Benoît Lavier : Pour être précis, on parle de l’agriculture de conservation des sols. Conformément à la définition de la FAO, cette agriculture s’appuie sur trois piliers : la couverture permanente des sols, la perturbation minimale du sol et une rotation diversifiée avec un maximum d’espèces.

En France, que représente l’agriculture de conservation des sols ?

Il n’y a pas de chiffres officiels qui permettent de le dire clairement. On estime que 2 % des superficies agricoles sont concernées.

Pourquoi n’y a-t-il pas de données officielles ?

Parce que c’est encore trop marginal pour qu’on s’y intéresse vraiment au niveau officiel. Des recoupements sont faits (achats de semoirs, nombre d’adhérents des associations), mais il ne s’agit que d’estimations. Ce n’est pas un système reconnu en tant que tel, donc non pris en compte dans les démarches de recensement agricole, PAC…

Qui fait de l’agriculture de conservation des sols ?

Notre réseau comprend des agriculteurs qui ont des fermes très variées en taille (petites ou grandes) et en système de production (polyculture élevage, polyculture). Il y a trois conditions pour passer à l’agriculture de conservation des sols. Premièrement, réaliser que le sol étant le fondement de la production agricole, il vaut mieux qu’il soit le plus vivant possible et tout faire pour encourager sa fertilité. Deuxièmement, les agriculteurs qui franchissent le pas doivent avoir l’envie d’une réflexion systémique globale. Troisièmement, ces agriculteurs pionniers doivent être autonomes dans leurs choix et accepter de prendre un risque. Cela nécessite une certaine liberté de décision vis-à-vis des organismes économiques et du conseil technique… de la famille aussi souvent ! Enfin, et surtout, l’agriculteur doit être bien dans ses baskets, il doit faire preuve de créativité, de curiosité, en partageant et en se remettant en question en permanence, pour se réapproprier les valeurs du métier d’agriculteur. Pour l’instant, le déclic sur le changement de statut du sol n’est pas apparu chez tous.

Quels sont les risques de passer en agriculture de conservation des sols ?

Je redis que c’est fondamental de pleinement assumer ses choix ; effectivement ça veut dire qu’il y a des risques. Quand on change de système, on fait un saut dans l’inconnu, c’est un risque parce qu’il n’y a pas de références techniques suffisantes. Les instituts ou les chambres commencent petit à petit à s’intéresser à cette agriculture.

« Entre agriculture conventionnelle et bio, nous essayons de faire émerger une troisième voie »

En dix ans, les pionniers ont développé un socle de connaissances qui permet maintenant de partir avec de bonnes bases. Bien sûr, il y a parfois des échecs. C’est pourquoi il est fondamental de travailler en groupe, d’échanger ses expériences, etc. Les agriculteurs sont eux-mêmes les experts de leur système. Mais ils ne peuvent pas être isolés. À ce jour, neuf associations régionales composent l’APAD. Un des objectifs de ce réseau est d’accompagner les agriculteurs en encourageant les échanges et la mutualisation des pratiques.

Quel impact a le passage à l’agriculture de conservation sur le revenu des agriculteurs ?

Très clairement, l’objectif pour les agriculteurs qui se lancent est de maintenir leurs rendements, voire de les améliorer. Nous ne sommes pas dans une perspective de décroissance. Mais dans la période de transition et compte tenu du manque de soutien technique, des accidents de culture se produisent parfois. Il n’existe pas d’étude économique approfondie parce que, là aussi, c’est difficile d’avoir une référence et d’obtenir ces données via un centre de gestion par exemple. Les expériences au sein du réseau montrent qu’en agriculture de conservation des sols, les cultures souffrent moins des aléas climatiques (sécheresse, forte pluie). Au final, cela se sent sur les récoltes. Par ailleurs, la réduction des charges de mécanisation liée à une forte baisse de consommation de fioul et une diminution du parc matériel est très significative.

Qu’est ce que l’optimisation des intrants ?

Nous avons une volonté de redonner une fertilité au sol. Dans les premières années, ces systèmes sont plutôt consommateurs d’azote pour faire entrer du carbone dans les sols. Mais ensuite, les apports de fertilisants peuvent être ajustés car les couverts végétaux et notamment les légumineuses fournissent une part de la fertilisation. Au niveau des produits phytosanitaires, optimiser c’est clairement viser une réduction. L’expérience montre que c’est une réalité lorsque le système fonctionne bien, qu’il y a de la matière organique, une bonne couverture du sol. Les consommations d’herbicides sont alors moindres.

Pourquoi l’agriculture de conservation des sols est-elle si peu développée en France ?

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Premièrement, il n’y a pas suffisamment d’incitation des pouvoirs publics parce qu’ils ne sont pas assez conscients de l’intérêt de cette agriculture. Les collectivités sont coincées entre agriculture conventionnelle et agriculture bio. Nous essayons de faire émerger une troisième voie. Deuxièmement, il y a un frein culturel énorme dans la population agricole. La culture agricole française est basée sur le travail du sol. Suggérer et montrer qu’il est possible de produire autant, sans travail du sol, avec une couverture permanente, choque. Troisièmement, nous sommes moins confrontés en France et en Europe à la nécessité de s’adapter face à des contraintes fortes, par exemple aux problèmes d’érosion. En Amérique du nord et du sud, l’agriculture de conservation des sols a été une solution très efficace.

Avez-vous été associé à l’initiative 4 pour 1000 ?

L’APAD a signé l’initiative, en tant qu’association d’agriculteurs en France, mais aussi avec son réseau international. L’agriculture de conservation des sols joue clairement un rôle dans la lutte contre le changement climatique par la moindre consommation de fioul et le stockage du carbone. Il y a des évolutions réglementaires nécessaires pour permettre de favoriser cela.

L’APAD va proposer au ministre de l’Agriculture des évolutions pour que le couvert végétal soit vraiment reconnu et que sa pratique soit encouragée.

Pouvez-vous préciser ces évolutions réglementaires ?

Par exemple, je pensais à la directive nitrates qui peut être contraignante pour des systèmes pionniers. Avec cette directive il n’est pas possible de fertiliser les couverts. Or, si nous voulons des couverts qui poussent et qui jouent pleinement leur rôle de stockage de carbone, de structuration du sol, de piégeage des nitrates déjà descendus, il faut leur donner toutes les chances de faire un maximum de biomasse.

Que faites-vous de ces couverts végétaux ?

En polyculture élevage, c’est un levier pour développer l’autonomie alimentaire des exploitations en les valorisant comme fourrage sachant que toute la partie souterraine reste dans le sol. En polyculture, il faut restituer au sol toute la matière organique.

Avez-vous d’autres exemples de freins au développement de l’agriculture de conservation des sols ?

L’APAD va justement travailler avec ses adhérents pour formaliser ces freins, mais aussi proposer des plans d’action, et ainsi transmettre ses propositions au ministre de l’Agriculture, conformément à sa demande.

Quand devez-vous rendre votre « copie » au ministre de l’Agriculture ?

Le plus tôt sera le mieux.

Quelles sont les priorités de l’APAD pour 2016 ?

Capitaliser les savoirs techniques pour aider à lever des freins. Par exemple, trouver des solutions face aux problèmes de ravageurs est important. Dans le même temps, il s’agit de pouvoir exposer au plus grand nombre, notamment aux pouvoirs publics, l’intérêt de l’agriculture de conservation des sols.

Quelles sont les aides financières pour ceux qui font de l’agriculture de conservation ?

Concrètement, il n’y en a pas. D’ailleurs, nous ne sommes pas pleinement convaincus que des aides directes sont une bonne idée. En effet, nous ne voulons pas qu’il y ait un effet d’aubaine. Si c’est juste pour toucher 200 euros de l’hectare parce que les temps sont difficiles, ce n’est pas le meilleur moyen de réussir, il faut une réelle conviction. Nous souhaitons plutôt une aide collective pour faire vivre les groupes, pour favoriser les échanges, conduire des projets, pour faire de l’expérimentation, etc.

(1) Association pour la promotion d’une agriculture durable