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Bergerac met à jour les imaginaires sur l’agriculture

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Les Controverses européennes de Bergerac (ex-Controverses de Marciac) portaient cette année sur l’image du monde agricole dans la société, et son évolution depuis quinze ans. Expertise, nature, industrie, ruralité… Plusieurs experts en sciences humaines ont mis à jour les concepts utilisés pour parler d’agriculture.

« Les images sont vivantes », selon le sociologue du CNRS Mathieu Gervais. « Elles sont plastiques – il n’y a pas de définition partagée évidente de l’agriculture – et elles sont performantes, autrement dit elles nous font agir ». C’est de la vie de ces images, à l’importance de plus en plus cruciale, dont il était question aux Controverses européennes de Bergerac (ex-controverses de Marciac), organisées par l’Inrae et la mission Agrobioscience, du 16 au 18 juillet.

Les experts tombent de leur piédestal

Premier constat partagé par les intervenants, la légitimité des experts et des représentants agricoles serait en berne, comme dans le reste de la société. « En agriculture, la communication passe beaucoup par les interprofessions qui sont, pour beaucoup de citoyens, des garants de l’agroindustrie, qui ont perdu la confiance de beaucoup d’entre eux, observe la sociologue de l’institut de l’élevage, Elsa Delanoue. Ces messages portés collectivement n’ont pas le même impact que des messages portés par un agriculteur. L’agriculteur a la confiance, ce qu’ont beaucoup perdu les représentants du secteur ».

En effet, étaye Jean-Daniel Levy, directeur du département politique de l’institut de sondage Harris Interactive, « la question que se posent les Français quand ils voient quelqu’un apparaître dans l’espace public est la suivante : est-ce qu’il est sincère ? A-t-il des intérêts cachés ? Le monde agricole n’échappe pas à cette crise de confiance généralisée à l’égard de ceux qui ont une forme d’expertise. Et j’irai même plus loin en disant que l’expertise des agriculteurs est aujourd’hui en partie remise en cause ». Car, étaye Mathieu Gervais, de plus en plus d’organisations, de citoyens, se sentent légitimes pour parler d’agriculture : « Il y a une instabilité contemporaine des repères, une plus grande ouverture des prises de parole sur l’agriculture, qui n’est plus le sujet des seules organisations agricoles. »

L’industriel comme repoussoir, l’animal de retour

Dans le même temps, le concept d’aliment ou d’agriculture industriels prendrait une place de plus en plus importante, comme concept repoussoir. « En élevage, l’industriel c’est ce dont les gens ne veulent pas, résume Elsa Delanoue. Ils ont parfois des difficultés à expliquer ce qu’ils veulent, mais ils sont super-clairs sur ce qu’ils ne veulent pas, et c’est l’industriel. » Sans qu’il soit toujours facile de définir précisément le concept. L’évocation se rattache souvent à des éléments concrets : « Ce qui se cache derrière, quand on les questionne, ce sont souvent des élevages où il n’y a pas de lumière naturelle, des animaux en bâtiment, avec une forte automatisation, détaille Elsa Delanoue. Les gens préfèrent des bâtiments où l’on voit du bois et de la paille, plutôt que des métaux et du béton. C’est parfois très pragmatique. »

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Autre concept montant des discussions sur l’agriculture, l’animal, qui fait son grand retour au travers de son « bien-être », rappelle Elsa Delanoue : « Lorsque l’on parle d’agriculture aujourd’hui, on parle souvent de bien-être animal. C’est comme si, dans l’imaginaire, l’animal avait repris sa place, on reprend conscinece que manger de la viande, c’est manger un animal. C’est comme si l’animal retrouvait sa place dans les perspectives, peut-être parce qu’il avait été oublié. »

La nature comme avenir partagé, l’agriculture comme recours utopique

Tout à l’opposé de l’Industrie se situe la Nature, dont la protection et l’intégration aux débats professionnels, fait désormais consensus, selon les experts : « Si le mot de nature était conflictuel pendant longtemps, la majorité des agriculteurs disent aujourd’hui que c’est important, assure Mathieu Gervais. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de clivages, mais qu’ils se déplacent. » La preuve, étaye Elsa Delanoue, avec le terme de performance, qui est « un mot omniprésent en agriculture », qui se conjugue aujourd’hui avec l’environnement : « On a longtemps parlé de performance économique, mais ce qui a émergé depuis ces 10-15 dernières années, c’est la performance environnementale. Cela montre que cette thématique est rentrée dans un processus global. On ne la conteste plus. »

Proche de la nature, inventée en opposition à celle-ci, la ruralité nourrit toujours les imaginaires, notamment militants. « La ruralité a toujours fonctionné avec l’idéal du recours, de la militance, explique Mathieu Gervais. On peut penser à la Zad de Notre Dame des Landes, ou à l’agriculteur Cédric Herrou – c’est une des façons de parler de l’agriculture dans les médias ». Et pour le sociologue, cette image de recours, de lieu où il serait possible de se situer en marge de la société, serait « d’autant plus importante avec les idées d’effondrement », ce qui en ferait, selon lui, une idée difficile à classer, entre extrême gauche et extrême droite.

La libéralisation de la publicité aurait nourri les peurs alimentaires (Crédoc)

L’ouverture de la publicité télévisée au secteur de la distribution, à partir de 2004, aurait alimenté les peurs alimentaires (OGM, phytos…), selon la directrice du pôle consommation et entreprises du Crédoc, Pascale Hébel, qui intervenait aux Controverses de Bergerac, le 17 juillet. « C’est à partir de ce moment que les distributeurs prennent la parole dans la publicité, qu’ils vont agir sur les peurs, pour gagner des parts de marché. N’oublions pas que ce sont eux qui créent le sans-OGM ». Avant 2004 (chaînes du satellite) et 2007 (hertziennes), la publicité des distributeurs était interdite à la télévision, au nom de la protection des autres médias (radio, affichage, presse). Pascale Hébel relève qu’à partir de cette date, « entre 2007 et 2010, la peur des pesticides grimpe de 10 points ».