François Moreau est depuis avril 2017 le premier délégué au numérique et aux données du ministère de l’Agriculture. Gestion des données publiques, montée en puissance de l’Agtech, concurrence avec les acteurs américains… Il revient sur les enjeux que pose la digitalisation de l’agriculture.
Quelle est la mission d’une délégation au numérique au sein du ministère de l’Agriculture ?
C’est une structure qui a deux responsabilités. La première est interne au ministère. C’est d’assurer une cohérence des systèmes d’information des politiques publiques du ministère, en particulier sur la question des données. Nous sommes en train d’essayer de construire une administration cohérente des données. Cela veut dire être capable d’avoir une vision du patrimoine des données que nous avons, pas seulement dans les serveurs du ministère, mais dans tous les services publics qui travaillent pour le ministère. Il y a aussi une dimension de réflexion sur la publication. Depuis la loi pour une République Numérique, l’État a l’obligation de publier toutes les bases de données achevées, si les données qu'elles contiennent ne sont ni à caractère personnel, ni couvertes par un secret économique ou financier. Or, nous avons énormément de données qui sont dans ce cas. Nous réfléchissons à construire un système pour déterminer certaines données pourraient tout de même être publiées et voir de quelle manière respecter leur confidentialité (anonymisation, consentement préalable…), ce qui est incontournable.
Quels moyens avez-vous à votre disposition ?
Pour l’instant, nous sommes une équipe de trois, nous serons quatre en septembre. Mais c’est essentiellement un travail de coordination. La politique d’enseignement et de la recherche du ministère a des moyens, qui ne sont pas dans ma main, mais je discute avec eux de manière très régulière. Pareil pour tous les sujets.
Quels sont vos objectifs ? Quelles sont les échéances que vous vous donnez ?
Dans le cadre d’Action Publique 2022, on considère que créer cette administration des données et la faire fonctionner est l’une des évolutions qui comptent pour le ministère. On veut que ce soit opérationnel en 2020. Un autre point, c’est la feuille de route numérique pour l’agriculture et l’agroalimentaire qui ressort des États généraux de l’alimentation. On est en train de réfléchir pour qu’elle soit établie fin 2018. Notre volonté, c’est d’avoir un document de cadrage sur la stratégie des acteurs de l’agriculture française pour créer les conditions afin de profiter des opportunités du numérique et en maîtriser les risques. Cela implique d‘associer les acteurs traditionnels de l’agriculture, mais aussi ceux avec lesquels on a moins l’habitude de travailler, qui sont les acteurs de l’Agtech. On a besoin de savoir ce dont ils ont besoin. Les fabricants de logiciels agricoles, par exemple, c’est intéressant d’écouter les services qu’ils rendent aux agriculteurs, les freins qu’ils rencontrent.
Avez-vous une politique définie à destination des start-up de l’Agtech ?
Nous ne sommes pas l’administration responsable des services dédiés à l’agriculture, ni celle des tractoristes d’ailleurs. Par contre, nous sommes forcément intéressés à ce que les services à l’agriculture marchent bien. Il y a des choses à définir et à formaliser dans le cadre de la feuille de route. Mais d’ores et déjà, nous participons à des tas de choses qui sont portées par d’autres, à destination de l’Agtech. Notamment dans le cadre des Projets d’Investissements d’avenirs (PIA) ou de la BPI. Il y a également les Instituts convergences de l’Agence nationale de recherche, qui visent à faire travailler la recherche fondamentale de manière transversale avec les entreprises.
Comment percevez-vous le développement de ces start-up ?
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C’est un écosystème qui monte en puissance. On ne peut que constater que la Ferme Digitale s’est créée, que dans le réseau French Tech, ils ont créé un réseau Agtech-FoodTech. On voit un développement d'un écosystème autour, que ce soit des fonds d’investissement ou des structures d’accompagnement, des incubateurs. Cet écosystème est en train de se structurer dans un monde très concurrentiel. Quand on regarde le développement du numérique dans d’autres secteurs, cela a amené un acteur à être hyperdominant, à imposer ses manières de travailler et sa répartition de la valeur. Très profondément, l’agriculture française est basée sur la diversité. Une diversité des conditions de production, une diversité de marché, des demandes des consommateurs. Ce qui est important, c’est que cette diversité trouve ses outils. C’est pour cela qu’on a besoin que l’Agtech se développe.
Est-ce que l’Agtech française n’est pas sous-dimensionnée par rapport à des acteurs de poids comme Climate Corporation, qui vient de faire son arrivée en France ?
Quand on voit le monde du numérique, on a toujours une double dynamique. Une centralisation d’un marché mainstream et, à côté, le numérique qui donne des outils plus efficaces pour des marchés de niche. Ce qui se passe sur le marché mainstream n’est pas du tout la même chose si les marchés de niche à côté sont puissants ou anecdotiques. Le Midwest est un immense marché homogène quand l’Europe rassemble des marchés très divers. Les outils ne sont pas les mêmes.
Notre culture en France, c’est d’avoir des marchés très fractionnés. Aujourd’hui il y a cinq grandes centrales d’achats, mais il se passe aussi beaucoup de choses à côté. Si Amazon arrive en France, ce sera une concurrence pour les grandes centrales d’achats, pas pour la Ruche qui dit oui. Un autre intérêt de notre pays pour une entreprise de l’Agtech, c’est qu’on a une agriculture et des filières qui sont complexes. Si on réussit à construire des choses qui répondent bien à des problèmes qui se posent en France, on est capable de proposer des solutions sur un éventail de solutions très larges. Cette complexité est aussi créatrice de véritables opportunités pour ceux qui savent la maîtriser.
La création de la délégation en charge du numérique était concomitante à la présentation du rapport sur l’AgGate, un portail d’accès aux données agricoles. Où en est ce projet ?
Globalement, on constate que l’Acta et l’APCA ont monté la société Api-Agro avec des objectifs très proches du rapport. Les acteurs agricoles sont en train d’essayer de construire un portail qui est un acteur de référence. Je regarde cela avec intérêt. Ce n’est pas un service public obligatoire de l’État et cela n’a jamais été pensé comme cela. Pour moi, ce rapport a mis en évidence l’enjeu de la disponibilité des données agricoles pour l’innovation, l’intérêt collectif pour une porte d’entrée où les choses soient visibles. Ce qui passe par le fait que les institutions du monde agricole se saisissent du dossier. Quand je vois Api-Agro, cela ressemble à cela.
Agtech : le français Terranis se sent petit sur le marché mondial
Avec ses vingt salariés et un chiffre d’affaires attendu à 1,2 million d’euros en 2018, la société française Terranis commence à se sentir un peu petite dans ce marché mondial qu’est devenu l’Agtech et en particulier celui des outils d’aides à la décision pilotés par imagerie satellitaire. Lors d’une conférence de presse organisée par le Caf et Eurospace (industrie aérospatiale européenne) le 10 juillet, le p.-d.g. de Terranis David Hello a demandé le soutien des pouvoirs publics, bruxellois en l’occurrence : « Si toutes les petites sociétés comme nous veulent survivre, cela passer par des aides ou des partenariats, a-t-il lancé à un représentant de la DG Industrie et PME de la Commission européenne, présent lors de la conférence. Pour que nos types de services se développent encore plus, nous avons non seulement besoin du support institutionnel pour en expliquer les bénéfices. Mais pourquoi ne pas rediriger une partie des fonds publics alloués à l’innovation pour nous acheter directement des services au bénéfice des agriculteurs. » David Hello constate que les sociétés françaises sont plutôt de petite taille, tandis qu’outre-Atlantique, les sociétés sont portées par des grandes firmes ou ont des croissances très rapides.