L’interprofession de l’œuf (CNPO) a présenté un travail de prospective sur l’avenir de la filière française à l’horizon 2030. Elle se donne quinze ans pour évoluer sur la question du bien-être, et prévoit notamment d’engager un dialogue avec les ONG. Et pour cause, la pression monte : la production en cage semble remise en cause à moyen terme dans les pays développés.
Malgré la conjoncture positive de 2015, la production française d’œufs est dans une situation délicate. En raison de la mise aux normes de 2012, elle vient de renouveler complètement le parc de bâtiments de la production en cage (code 3), représentant 70 % du cheptel. De ce fait, elle a lancé des centaines d’éleveurs dans des investissements qui ne seront amortis qu’après douze à quinze années, et l’offre française – surabondante pour ne rien arranger – se retrouve ainsi dans une situation de « rigidité », de difficulté à s’adapter aux évolutions de la demande, alors même que l’avenir de la consommation d’œufs est incertain, tout comme le cadre réglementaire.
En France, la consommation d’œufs vient – c’est un fait nouveau – de diminuer en grandes et moyennes surface sur les premiers mois de 2015, et particulièrement sur les œufs de code 3. La consommation globale est stable, mais le signal inquiète. « Heureusement » que la crise aviaire qui s’est déclarée aux Etats-Unis en avril dernier a soutenu les cours durant tout l’été, et pourrait continuer à désorganiser la production américaine durant encore douze à dix-huit mois sur l’interprofession de l’œuf (CNPO). Sur le plan réglementaire, la pression des pays du nord sur Bruxelles inquiète également : avec d’autres représentants des filières d’élevage françaises, le CNPO est récemment revenu de Bruxelles avec l’assurance qu’aucune évolution réglementaire sur le bien-être animal ne paraîtrait avant 2020. Mais quid de 2025, 2030 ?
« Nous avons quinze ans devant nous ! »
Pour s’y préparer, l’interprofession a présenté, le 4 novembre, les résultats d’une prospective, dont le but est « de mettre en place les outils nécessaires à une évolution à horizon 2030 », selon son président Philippe Juven. « Nous avons quinze ans devant nous ! », estime-t-il. Quatre scénarios de prospective pour la filière œuf française ont été étudiés : deux scénarios défavorables conduisent à une baisse de la production. L’un à cause d’un manque de « proactivité » de la filière sur les évolutions réglementaires bien-être, qui conduirait à l’interdiction de l’élevage en cage dès 2028. L’autre à cause d’une baisse de la consommation notamment par le développement de produits de substitution. Dans les deux scénarios favorables, la production se maintient ; dans le premier cas, grâce à un compromis trouvé avec la société civile et les pouvoirs publics sur le bien-être animal, qui permet de faire évoluer « en douceur » les modes de production. Dans le deuxième, par une amélioration de la compétitivité et un développement de l’export, notamment en ovoproduits. Ce travail de prospective a donné lieu à un bilan du CNPO, qui a notamment placé parmi ses axes de travail pour les années à venir le dialogue avec les ONG.
Europe du Nord/USA : deux exemples
Pour inspirer les producteurs d’œufs, l’économiste de l’Ifip Christine Roguet a présenté les pistes d’évolution retenues en Allemagne et aux Pays-Bas dans les filières porc et volaille de chair. « Les Allemands sont en train de protéger leur marché », explique-t-elle. En 2012, presque l’ensemble de la filière allemande, y compris la distribution (85 % du marché) s’est engagée dans une démarche appelée Initiative zum Tierwohl (initiative pour le bien-être) ; le principe est de « faire le bonheur du consommateur malgré lui », explique Christine Roguet. En magasin, les produits issus de cette démarche ne sont pas différenciés par leur prix ou leur étiquetage, mais les efforts des éleveurs sont tout de même rétribués par des bonus de prix. Ceux-ci proviennent d’un fonds alimenté par les distributeurs qui prélèvent eux-mêmes 4 cents le kilo sur les produits de viande fraîche et saucisses. La démarche concerne, en 2015, 12 millions de porcs et 255 millions de poulets et dindes.
« Ne pas rater le prochain coup »
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Quelle voie choisira la France, dont le marché est déjà largement segmenté par le plein air et les labels ? « Comment faire évoluer notre production en cage, le code 3 », demandait-on dans l’assemblée du CNPO, le 2 novembre ? Peu de réponses parmi les acteurs de la filière. « Il faut dialoguer avec les associations, il ne faut pas s’imaginer que l’on va mettre en place des labels sans les associations », répond l’économiste Christine Roguet. Il existe des travaux communs à tous les modes de production, sur le devenir des mâles, l’épointage des becs, rappelle Pascale Magdeleine. Et de lancer : « Sur le code 3, c’était il y a dix ans qu’il fallait y penser, il ne faut pas rater le prochain coup. Il ne faut pas risquer un divorce en 2025 et 2030 entre les attentes de la société et la façon dont on travaille ». Dans la salle, un éleveur propose : « Est-ce qu’il ne faudrait pas dire : laissez nous continuer durant la durée de l’amortissement, et on arrête la cage dans quinze ans ? ». Les débats sont lancés !
Aux Etats-Unis, les distributeurs mettent la cage de côté
Aux Etats-Unis, la pression « bien-être animal » est moins venue de la société civile et des pouvoirs publics, comme ce fut le cas dans les pays du nord de l’Europe, que des entreprises de distribution elles-mêmes. Plusieurs enseignes de restauration hors domicile ont d’ores et déjà annoncé qu’elles excluraient les œufs produits en cage de leur offre, en 2017 chez Burger King, en 2025 chez MacDonald’s, ou sans délai mais de manière progressive chez Starbucks et Subway. Walmart et Costco ne vendent déjà plus d’œufs issus d'élevages en cage au travers de leurs marques de distributeurs.
En France, la grippe aviaire américaine a structuré les cours
"L’année s’est déroulée en deux temps », a expliqué Hugues Mongé, administrateur du CNPO. Jusqu’au 20-25 mai, les cours suivaient ceux de l’année précédente. La crise aviaire aux Etats-Unis a par la suite créé « une euphorie dans le monde entier ». Le cours de l’œuf TNO industrie a par exemple grimpé de 18 % sur les premiers mois écoulés. « Les Etats-Unis ont abattu 40 millions de poules, soit 12 % de leur cheptel », rapporte-t-il. L’Iowa, qui représente 20 % de la production nationale a, par exemple, perdu 40 % de son cheptel. Pour Hughes Mongé, il faudra entre 12 et 18 mois aux Etats-Unis pour retrouver, voire par la suite dépasser leur niveau de production initial.