Les big data pourraient remettre en question l'autonomie des agriculteurs et de la souveraineté de la France, estiment certains parlementaires. En France, les professionnels (Irstea, APCA) plaident pour la création d'une plateforme commune, ouverte, mais dont les agriculteurs garderaient la maîtrise. Aux Etats-Unis, les agriculteurs ont conclu un accord avec les principaux opérateurs pour fixer des limites à l'usage de ces données.
Que feront les acteurs des big data, aujourd'hui John Deere, Climate Corp, Farmers business network (FBN), des données collectées demain dans les exploitations agricoles ? Aux Etats-Unis, « de nombreux agriculteurs craignent de voir leurs données récupérées par des voisins malveillants, données qu'ils pourraient, par exemple, transmettre au propriétaire de leurs terres. Si ces données révélaient un faible niveau de productivité ou des erreurs dans les processus de gestion des cultures, le propriétaire des terres pourrait alors préférer un agriculteur plus performant pour leur exploitation », explique Gilles Babinet dans son ouvrage Big Data, penser l'homme et le monde autrement, sorti en février 2015. En France, la question émerge rapidement. Cette question a notamment retenu l'attention des parlementaires de l'Office parlementaire des choix technologiques (Opecst) qui a organisé une audition publique sur le traitement massif de données (big data) en agriculture, le 2 juillet. Les big data représentent pour eux autant d'opportunités que de menaces. « Le big data présente un intérêt économique pour les agriculteurs et un intérêt collectif pour une meilleure prise en compte de l'environnement, a conclu la vice-présidente de l'Opecst, Anne-Yvonne Le Dain. Nous serions naïfs de croire que tout va bien, et frileux de croire qu'il faut tout fermer ». Mêmes préoccupation pour le président de l'Opecst, Jean-Yves Le Déaut : « La souveraineté de la France pourrait être menacée si sa filière agricole devenait tributaire de services conçus par de grandes sociétés étrangères. On peut craindre que certains tracteurs construits dans d'autres pays n'envoient les données prises par leurs capteurs à l'insu de l'utilisateur ». Aux Etats-Unis, le débat a fait rage pendant plusieurs années entre les farmers et les Fournisseurs de technologies agricoles (ATP), comme Climate Corp, John Deere ou encore Dupont. Ce débat a trouvé une issue en novembre dernier : le principal syndicat agricole américain, l'American Farm Bureau, a trouvé, un accord avec les ATP sur la confidentialité et la sécurité des données. « Un consensus est en train de naitre sur l'idée que la concurrence se fasse sur le meilleur service et non sur la captation des données », estime Tristan D'Orgeval, directeur produits chez Climate Corp. L'accord comprend les principes suivants : désormais les agriculteurs sont propriétaires de leurs données, même s'ils ne sont que locataires de leurs terres. Une donnée ne peut être collecté sans le consentement d'un agriculteur et sans lui avoir donné d'explications sur l'usage qui en sera fait. L'agriculteur peut retirer son consentement, récupérer ces données, et est protégé contre le risque d'accès non autorisé à ses données. Les entreprises ne peuvent utiliser ces données pour spéculer sur le marché des commodités. Ce n'est pas la seule avancée américaine dans le domaine. Les ATP ont lancé l'Open Ag Data alliance, un consortium d'entreprises dont l'objectif est d'établir des standard pour l'échange de données, afin qu'un agriculteur puisse transférer facilement ses données d'une plateforme à une autre.
Consensus au Etats-Unis Pour une plateforme de big data française « ouverte »
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En France, les initiatives de régulation débutent. En pointe dans le domaine parmi les élus professionnels, le président de la chambre d'agriculture de Vendée, Hervé Pillaud, plaide pour un travail dans le même esprit que celui conduit par le Farm Bureau aux Etats-Unis. Il souhaite aussi aller plus loin, militant pour la création en France d'une « plateforme de données agricoles ouverte », dans laquelle seraient rassemblées toutes les données disponibles sur les champs et les animaux de rente français. « Si on veut rentrer dans le big data agricole en France, il faut mettre les données en commun », explique-t-il. Le directeur recherche et innovation de l'Irstea, Pierrick Givone milite également en ce sens : « Il faut construire un écosystème ouvert au profit des agriculteurs et du développement territorial, une plateforme la plus ouverte possible, c'est primordial ». Ils craignent que l'absence d'une telle plateforme ne laisse le champ ouvert à des bases de données fermées, privées, et peu accessibles aux start-up françaises et à leurs innovations. « Climate Corp, John Deere, Lely ont beaucoup de données. Ces gens sont ouverts à travailler avec nous, si nous sommes organisés », assure Hervé Pillaud. Le 17 juillet prochain, John Deere rencontre le Jean-Marc Bournigal, président de l'Irstea au sujet de cette plateforme. Il a été mandaté par le ministère de l'Agriculture pour imaginer un plan Agriculture 2025, dont un des axes est l'agriculture numérique. Un domaine dans lequel tout reste à faire.