Abonné

Brésil : une décision de justice empêche Lactalis de devenir numéro un du marché

- - 8 min

Lait > Présent au Brésil depuis 2011, Lactalis voit ses ambitions de développement freinées par une décision de justice. Autorisé par l’autorité de la concurrence, le rachat du transformateur brésilien Itambé est suspendue depuis fin juin suite à la décision d’un juge de São Paulo, après la plainte déposée par Vigor Alimentos qui s’estime lésé dans l’affaire. Lactalis comptait profiter des positions d’Itambé au centre du pays et aux portes du nord-est pour asseoir ses positions en Amérique du Sud. Selon certains observateurs, après le tribunal de São Paulo, l’affaire pourrait trouver une issue devant le tribunal arbitral de la Chambre de commerce Brésil-Canada.

La décision d’un juge de São Paulo de suspendre le rachat du transformateur brésilien Itambé par Lactalis freine son ascension fulgurante au Brésil. Le groupe français collecterait déjà le quart du lait produit dans l’État du Rio Grande do Sul, d’où il exporte ses produits vers le reste du Mercosur. Ses fers de lance sont sa marque Parmalat et son beurre Président qu’il a commencé à fabriquer localement en mars dernier.

Le 25 juin dernier, le juge Luis Felipe Ferrari Bedendi, du tribunal de droit commercial de São Paulo, a ordonné la suspension de la vente de la moitié des parts de l’entreprise Itambé effectuée le 5 décembre 2017 par la Coopérative centrale des producteurs ruraux du Minas Gerais (CCPR) [1] au bénéfice de Lactalis. L’opération avait reçu l’aval de l’autorité de la concurrence brésilienne, la CADE [2], mais un imbroglio juridique empêche depuis sa réalisation.

Itambé est un gros transformateur laitier (1,1 milliard de litres collectés en 2017, selon le site Milkpoint) de l’État du Minas Gerais, un bassin d’élevage situé au centre du pays. Le Minas Gerais est également un important marché, dont l’emplacement stratégique aux portes du Nord-Est du Brésil, intéresse grandement Lactalis, déjà bien installé au sud du pays. Itambé possède quatre usines au Minas Gerais, deux à Goias, et emploie près de quatre mille personnes. Cette complémentarité géographique permettrait à l’industriel français de prendre le marché brésilien en ciseaux. Si l’affaire se conclut, Lactalis deviendrait, de fait, l’industriel laitier numéro un du Brésil, devant la filière locale de Nestlé. À ce jour, Lactalis Brésil compte quatorze usines, cinq mille collaborateurs et aurait collecté, l’an dernier, 1,6 milliard de litres de lait auprès de quelque 11 000  éleveurs. Lactalis transformerait ainsi 10,92 % de la collecte brésilienne fiscalisée (une part importante est vendue au noir), selon Milkpoint. Lactalis y gère par ailleurs plusieurs marques dont Batavo, Elegê, Parmalat et Président.

Bataille juridique

L’affaire est bloquée depuis une plainte déposée par la société Vigor Alimentos, aussitôt après l’annonce du rachat d’Itambé pour une valeur de 600 millions de dollars (513,04 millions d'euros). Passée en octobre dernier des mains de la holding J & F des frères Batista, les patrons du groupe JBS, à celles du groupe mexicain Lala, Vigor Alimentos détenait jusqu’au 4 décembre 2017, 50 % d’Itambé avant de s’en défaire au bénéfice de la CCPR. Dans sa plainte, Vigor estime que son droit de préemption au rachat d’Itambé, stipulé dans une clause de l’accord qui le liait à la CCPR depuis 2013, a été violé. Selon Vigor, la CCPR ne pouvait pas vendre ses parts à l’un de ses concurrents sans l’en avertir.

CCPR et Lactalis, eux, se défendent, disant que leur opération a eu lieu après la caducité de l’accord entre Vigor et la CCPR. Furtivement, CCPR aurait donc eu le contrôle total de l’entreprise Itambé, du 4 au 5 décembre, pour aussitôt revendre 50 % de l'entreprise à Lactalis et revenir à sa situation de coactionnaire d’Itambé, non sans avoir réalisé une belle affaire au passage.

Selon une source interne à la CCPR, consultée par Agra Alimentation le 5 juillet, Itambé est actuellement contrôlée par un « directoire nommé provisoirement par la coopérative ». Cette même source confirme « l’intention de la CCPR de vendre la moitié des parts d’Itambé à Lactalis ». Mais assure également que la bataille juridique engagée par Vigor Alimentos contre Lactalis et la CCPR n’est pas terminée puisque « une autre chambre [que celle du tribunal de Sao Paulo] doit se prononcer sur ce cas. » Selon plusieurs sites internet brésiliens, il s’agirait du tribunal arbitral de la Chambre de commerce Brésil-Canada [3], mais aucune information sur la date de traitement de ce dossier n’est connue.

Enjeux stratégiques sur le marché brésilien

De son côté, le CEO de Lactalis pour l’Amérique latine, Patrick Sauvageot, estimait en mars dernier que « ce litige a pour seul objectif de briser l’entreprise » au moment où elle poursuit sa conquête fulgurante du marché brésilien. Celle-ci a été amorcée en 2013 avec le rachat du fromager Balkis puis, en 2014, de Lacteos Brasil (LBR) et des actifs laitiers du premier exportateur mondial de poulet, Brasil Foods. Aussi bien Patrick Sauvageot, lors de ses déclarations à la presse locale, que les autorités de CCPR donnent le rachat d’Itambé pour acquis.

Lors de l’inauguration, le 1er mars dernier, de nouvelles lignes de son usine située à Teutonia, au Rio Grande do Sul, le CEO de Lactalis Brésil, André Salles, avouait au journal brésilien O Sul son intention de réduire sa collecte de lait en Uruguay, où le groupe est également présent, pour renforcer ses opérations au sud du Brésil où il contrôle cinq usines et compte 1 700 salariés. C’est depuis ce lieu que Lactalis a effectué des ventes pilotes vers l’Uruguay : lait chocolaté, lait concentré et beurre de marque Président (20 t au total en mai dernier), dont la production locale a été lancée il y a trois mois grâce à un investissement de 15 M€. Lactalis a collecté l’an dernier, au Rio Grande do Sul, 900 millions de litres de lait, soit le quart de la production de cet État situé tout au sud du Brésil.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

concurrence
Suivi
Suivre

Arrivé au Brésil en 2011, Lactalis compte en faire son théâtre d’opérations pour s’imposer en Amérique du Sud. La raison qui tient à ce choix est la prévision d’une forte hausse de la consommation de produits laitiers au Brésil et de l’augmentation des exportations laitières brésiliennes. Actuellement, la consommation de fromages, au Brésil, ne dépasse pas les trois kilos par an par habitant (à comparer à 7 kg en Argentine). Outre son savoir-faire, l’atout de Lactalis tient à son portefeuille de marques au premier rang desquelles le beurre Président qu’il a commencé à fabriquer au Rio Grande do Sul tout en continuant à en importer d’Europe.

[1] CCPR rassemble 33 coopératives laitières de l’État du Minas Gerais.

 

[2] Conseil administratif de défense économique.

[3] Ce Centre d’arbitrage et de médiation a été créé en 1979 par la Faculté de droit de Sao Paulo avec le soutien de la chambre de commerce Brésil-Canada. La promulgation d’une loi d’arbitrage en 1996 a renforcé son rôle de médiateur entre les entreprises en conflit. Il s’agit d’une alternative aux tribunaux classiques, qui fait référence dans le secteur privé brésilien.

[4] École supérieure d’agriculture Luis de Queiroz, sise à Piracicaba, Etat de Sao Paulo.

[5] Taux de change réal-euro, au 6 juillet 2018, pour la Banque de France : 1 euro pour 4,62 réaux.

Le marché du lait au Brésil

Selon l’Institut brésilien de statistiques (IBGE), les grandes entreprises laitières ne captent encore que 13 % de la collecte de lait nationale. Par ailleurs, le ministère de l’Agriculture du Brésil y recense près de deux mille entreprises de transformation de lait. Les prix payés aux éleveurs sont depuis deux mois en hausse dans un contexte de dévaluation monétaire. Selon l’Esalq [4], au 1 juin dernier, les prix moyens relevés au Brésil allaient de 1,14 réal [5] par litre à Bahía jusqu’à 1,29 réal/l au Minas Gerais, ces deux extrêmes connaissant une hausse moyenne d’environ 7 % depuis deux mois consécutifs.