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Embargo russe Bruxelles tente de juguler l'onde de choc agricole

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En réponse aux pays qui condamnaient l'atteinte de Moscou à la souveraineté ukrainienne, la Russie a rétorqué en fermant ses frontières. Conséquence : un « embargo total » d'un an a été imposé sur le bœuf, le porc, la volaille, le poisson, le fromage, le lait, les légumes et les fruits en provenance des États-Unis, de l'Union européenne, de l'Australie, du Canada et de la Norvège. Pour venir en aide aux maraîchers, l'Union européenne a déjà débloqué quelques 125millions d'euros. Concernant la France, le prochain rendez-vous avec la profession agricole, pour discuter de la situation, est fixé au 3 septembre au ministère de l'agriculture. Si la crise a provoqué de nombreuses réactions à ses débuts, aujourd'hui, il est difficile d'en mesurer les impacts et il semblerait que certains secteurs soient moins touchés que ce qu'il n'y paraît.

En plein été, la Russie décide de fermer ses frontières aux produits alimentaires provenant d'Europe notamment. Tollé dans la profession agricole. Dès le vendredi 8 août, des cargaisons de fruits et légumes ont été refoulées à la frontière russe soit le lendemain de l'annonce de l'embargo sur les produits alimentaires européens.

Pour calmer le jeu, l'Union européenne a rapidement annoncé des mesures pour aider le secteur des fruits et légumes frappé par l'embargo russe : tomates, carottes, chou blanc, poivrons, choux-fleurs, concombres, cornichons, champignons, pommes, poires, fruits rouges, raisins de table et kiwis sont concernés. 5 % à 10 % des produits pourront être retirés des marchés et les producteurs indemnisés à hauteur de 50 % à 100 % selon que le produit est commercialisé sous une autre forme, n'est pas récolté ou est distribué gratuitement. Ces mesures s'appliqueront jusqu'à fin novembre avec un budget prévu de 125 millions d'euros. Une réunion exceptionnelle des ministres de l'Agriculture est également prévue le 5 septembre à Bruxelles. La Commission a recours à une réserve de plus de 420 millions d'euros par an pour financer ces mesures d'urgence. Celle-ci n'hésitera pas non plus « à soutenir d'autres secteurs », notamment fromages et viandes, frappés par l'embargo. L'Allemagne semble ne pas trop s'inquiéter de cette crise : le ministre allemand de l'Agriculture a assuré que l'embargo russe sur l'agroalimentaire en provenance de l'Union européenne aurait un « impact plutôt faible » sur le marché européen. Même si l'Europe a décidé de débloquer des fonds, cela ne suffit pas aux agriculteurs. « L'intervention du budget agricole ne peut pas être l'unique ressource d'accompagnement dans cette crise », ont argumenté la FNSEA et ses associations spécialisées fruits et légumes, les Jeunes agriculteurs et Coop de France pendant l'été. Pour Luc Barbier, le président de la Fédération nationale des producteurs de fruits il est « anormal que le seul budget de la PAC finance aujourd'hui les conséquences de l'embargo russe ! » « L'union européenne doit assumer cette crise sur son budget général et non sur le budget agricole », argumente-t-il. Le 27 août devant la presse, le président de la FNSEA Xavier Beulin insistait sur le fait que ce type de situation justifie pleinement le maintien d'une politique de régulation européenne. L'UE devrait, selon lui, porter plainte auprès de l'OMC, la Russie, membre récent, n'en respectant pas les règles. De plus, insiste Xavier Beulin, les fonds de la Pac ne devraient pas être les seuls à être sollicités pour une situation qui découle de décisions géopolitiques étrangères à l'agriculture(1).

Fruits et légumes : pommes, poires…

A ce jour, dans le secteur des fruits, la poire a été touchée : 40 % des volumes exportés de ce fruit se font vers la Russie. Mais ce qui préoccupe le plus les producteurs ce sont les pommes. En effet, avec la fermeture des frontières russes, il y a « un risque de report de la pomme polonaise sur les marchés d'Europe de l'ouest », commente Daniel Soares, responsable international à l'interprofession des fruits et légumes frais (Interfel) Les exportations de la pomme polonaise vers la Russie représentent entre 500 et 600 000 tonnes. Avec l'embargo, les opérateurs polonais sont obligés de trouver des débouchés à ces pommes : « ils vont faire des offres à bas coût sur les marchés d'Europe de l'Ouest, ce qui risque fortement de perturber nos filières françaises », explique Daniel Soares. Dans l'entourage du ministre polonais de l'Agriculture, on se veut rassurant : les variétés produites pour la Russie ne conviennent pas à la consommation de l'ouest. Cependant, la France envoie 54 % de ses volumes exportés de pommes, soit environ 25 000 tonnes, vers la Russie. « Il va falloir trouver des débouchés et pousser la consommation interne », continue Daniel Soares.

L'association nationale pommes poires incite à ne cueillir que « les plus beaux fruits »

« Pendant toute la durée de la récolte (de pommes) qui a commencé fin juillet et s'achèvera début décembre, seuls les plus beaux fruits devront être cueillis pour ne pas se retrouver en situation de production abondante étant donné le contexte géopolitique tendu (embargo russe) », indique l'association nationale pommes poires (ANPP) dans un communiqué du 27 août. Cette année la récolte sera « de qualité » avec 1, 5 million de tonnes. « Les conditions climatiques du printemps et de l'été ont été propices au développement des fruits, de la qualité gustative et de la coloration des pommes », commente l'ANPP qui va renforcer la promotion de la charte qualité « Vergers écoresponsables » sur les étals.

La profession appelle également à une consommation « responsable et citoyenne ». « On espère un ressort fort du consommateur pour s'orienter vers les produits français », lance Luc Barbier de la FNPF. Du côté de la grande distribution, les enseignes de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD) « jouent le jeu » selon Daniel Soares.

Porc : l'embargo sanitaire sans issue

Le secteur porcin était déjà touché depuis le 29 janvier par un embargo russe d'ordre sanitaire, suite à la découverte en Europe de l'Est de quatre cas de sangliers sauvage atteint de la peste porcine africaine. La Commission européenne avait décidé, le 8 avril, d'attaquer devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC) au grand dam des producteurs français, qui demandaient une résolution rapide du litige par des discussions bilatérales entre la France et la Russie. La portée géopolitique que prend l'embargo du 8 août vient enterrer pour les producteurs de porcs l'espoir de trouver une sortie rapide de la crise. « L'extension à toutes les matières premières agricoles de l'embargo russe fait peser sur notre économie agricole et agroalimentaire un danger majeur. Nous nous retrouvons être les boucs émissaires d'un conflit qui nous dépasse », déplore Guillaume Roué, président d'Inaporc, dans un communiqué du 7 août. Le Comité régional porcin (CRP) de Bretagne a demandé à Bruxelles, le 19 août, de prendre des dispositions en faveur des éleveurs de porcs, du même ordre que celles dont ont bénéficié les producteurs de fruits. Les bretons regrettent que l'Union Européenne « n'ait pas pris la mesure des conséquences de l'embargo russe sur la viande de porc ». En 2013 la France exportait 75 000 tonnes de viande porcine par an vers la Russie. Le syndicat des industriels de la viande (Sniv SNCP) estime, le 27 août, que les producteurs de porcs français ont perdu 150 M€ depuis six mois, 80 M€ pour le secteur de l'abattage. Sur l'ensemble de l'année 2014, le préjudice s'élèverait à 500 M€ pour l'ensemble de la filière.

En viande bovine, la contribution de l'UE était déjà en net recul depuis 2013, avec moins de 50 000 tonnes équivalent carcasse contre 100 000 en 2011 selon l'Institut de l'élevage. La Pologne est le principal fournisseur européen de viande de la Russie. Les éleveurs français craignent surtout que l'embargo n'entraîne un encombrement du marché européen et l'arrivée de viande de jeunes bovins polonais en France, notamment en grande distribution. « La Fédération nationale bovine ne veut pas voir un seul kilogramme de viande polonaise sur les étals français, prévenait Jean-Pierre Fleury, président de la FNB, le 8 août. Les éleveurs français ne doivent pas payer la note ». Pour la volaille, la situation est comparable à la viande bovine. L'Union européenne a exporté environs 70 000 t de viandes de volailles vers la Russie en 2013, en baisse de 22 % par rapport à 2012. « C'est un marché plutôt annexe. Nous sommes habitués à la façon de faire des Russes. Les conditions sont déjà difficiles pour les exportateurs français, en raison des agréments sanitaires d'atelier très contraignants », analyse Gilles Le Pottier, délégué général de l'interprofession de la dinde (Cidef).

La Russie envisage d'autoriser les importations de viande porcine chinoise

« Le gouvernement russe réfléchit à permettre à la Chine d'exporter vers la Russie », annonce l'Ifip du porc dans une note de veille économique internationale, le 27 août. Une telle mesure viserait, pour les Russes, à compenser les effets de l'embargo sur la viande porcine en provenance de l'Union européenne en vigueur depuis le 29 janvier. A la lecture des presses chinoise et russe, l'Ifip assure que « les autorités vétérinaires russes préparent actuellement une liste d'abattoirs chinois en vue d'agréments ».

Lait : une inquiétude mesurée

Dans la filière laitière française, l'inquiétude est mesurée quant aux conséquences de l'embargo russe. Certes, la Russie est le premier débouché de l'UE à 28 vers les pays tiers, devant la Chine, pour une valeur de 1,5 milliard € en 2013. Mais la part de la collecte exportée vers la Russie est plus ou moins importante selon les pays : elle est importante pour la Finlande (18,2 %) et la Lituanie (17,7 %), mais modérée pour l'Allemagne (1,6 % en 2012), les Pays-Bas (2,4 % en 2012), la Pologne (2,4 %), le Danemark (2,6 %) et encore plus pour la France (0,7 %).

De plus, le marché mondial ne pousse pas au pessimisme, avec une demande toujours supérieure à l'offre et des cours élevés, malgré une collecte très dynamique en Europe et en Nouvelle-Zélande. « S'ils se fournissent ailleurs, il va y avoir un jeu de chaises musicales » qui ouvrira d'autres marchés pour l'Europe, anticipe Benoit Rouyer, économiste au CNIEL, l'interprofession laitière. « Les Russes vont bien devoir manger, or ils sont structurellement déficitaires », ajoute-t-il. D'autant que les fromages importés d'Allemagne et des Pays-Bas (Gouda, Edam) ne peuvent pas être trouvés ailleurs.

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« Les Allemands cherchent des moyens détournés pour faire parvenir leurs marchandises en Russie », en passant par les pays voisins, explique Gérard Calbrix, directeur des affaires économiques de l'Atla (l'industrie privée et coopérative laitière). Avec parfois la bienveillance des autorités russes, qui ont déjà assoupli l'embargo pour quelques produits, comme les protéines laitières et le lait sans lactose et les plants de pommes de terre. « S'il y a des conséquences pour la population russe, la Russie pourrait laisser passer des choses », espère Gérard Calbrix.

Comme dans les autres filières, le principal risque est celui de l'engorgement du marché européen, avec des produits destinés à la Russie qui reviendraient sur le marché intérieur. « Les Allemands ont commencé à réorienter leur production vers de la poudre de lait et du beurre, on voit les cours qui commencent à chuter », prévient Gérard Calbrix.

Embargo Russe : les pays visés on réagi vivement

Les pays visés par l'embargo russe sur l'agroalimentaire cherchent des solutions. La Pologne fait des démarches en vue d'obtenir une ouverture rapide du marché américain aux pommes polonaises. Elle compte sur une solidarité internationale en réponse à l'embargo agroalimentaire russe, a indiqué le 8 aout le ministre polonais de l'Agriculture Marek Sawicki.

L'Australie a annoncé le même jour un prochain renforcement de ses sanctions contre Moscou pour son soutien aux séparatistes prorusses dans l'est de l'Ukraine. Le ministre canadien de l'Agriculture, Gerry Ritz, a estimé dans un communiqué que son gouvernement « ne pouvait pas aligner uniquement sa politique étrangère sur des intérêts commerciaux », assurant que « les producteurs canadiens de porcs ont des débouchés dans plusieurs autres marchés lucratifs sur la planète ». « Les mesures annoncées par la Russie auront un impact insignifiant sur l'économie américaine mais elles représentent aussi une cruelle ironie », a de son côté déclaré David Cohen, secrétaire adjoint au Trésor chargé du terrorisme. « Ce que les Russes ont fait c'est, au fond, imposer des sanctions contre leur propre peuple ». La Russie importe 35 % de sa consommation alimentaire, selon des données européennes, et 10 % vient de l'UE. La Grèce a critiqué le 10 aout, sans la nommer, le manque de solidarité avec les pays européens touchés par l'embargo russe de la Turquie, accusée de « profiter » de la situation pour renforcer ses positions commerciales.

Les syndicats minoritaires pointent les dangers de l'export

La Confédération paysanne et le Coordination rurale soulignent les dangers de miser sur l'export pour l'agriculture française, suite à l'embargo russe sur les produits agroalimentaires européens, dans deux communiqués distincts du 12 et 13 août. « Le modèle agro-exportateur mis en avant par nos responsables politiques et professionnels a montré à plusieurs reprises qu'il pouvait être extrêmement préjudiciable aux paysans et aux travailleurs de l'agroalimentaire. Il n'est pas dans la vocation de la France de nourrir le monde, mais avant tout de se nourrir elle-même », affirme la Confédération paysanne. Pour la Coordination rurale, la PAC, qui a mis « l'agriculture face au libéralisme » est « plus fautive que l'embargo russe ».

Aide au stockage privé

La Commission européenne a annoncé une aide au stockage privé de produits laitiers, le 28 août, ce qui pourrait réduire ce phénomène. C'est « la mesure la plus appropriée », se réjouit André Bonnard, trésorier de la fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). « C'est un test grandeur nature pour savoir si l'Europe est capable d'avoir une gestion de crise » après la fin des quotas laitiers, ajoute-t-il. « Mais la FNPL demande des outils permanents, car quand les crises sont anticipées, elles sont gérables », argumente André Bonnard. Il rappelle que la Commission européenne (qui doit être renouvelée prochainement) était favorable à la mise en place de telles mesures, mais que l'Allemagne et les Pays-Bas (deux pays aujourd'hui fortement touchés par l'embargo russe) étaient contre.

Mais dans un secteur où les relations commerciales sont toujours extrêmement tendues, certains observateurs redoutent qu'industriels ou distributeurs ne se servent du prétexte de l'embargo et de la fermeture d'un débouché pour tirer à la baisse le prix du lait.

Budget européen limité

C'est bien ce que, d'une manière générale, les mesures européennes pourraient éviter. Mais il reste à savoir si ses moyens sont à la hauteur. Le Copa-Cogeca, regroupement européen des syndicats d'agriculteurs et coopératives agricoles, estime que le coût pour l'agroalimentaire sera nettement plus élevé que les 400 millions d'euros prévus dans le fonds de crise de la PAC. « Cette situation n'est nullement la faute de l'industrie agroalimentaire mais c'est notre secteur qui en souffre le plus. Le soutien ne devrait donc pas être uniquement financé par le budget de la PAC », explique Christian Pèes, président de la Cogeca, qui demande également de « surveiller les marges bénéficiaires au sein de la chaîne alimentaire pour réduire la spéculation ». Le Copa-Cogeca demande « l'intensification des campagnes de promotion afin de stimuler la demande et l'accélération des négociations d'accords de libre-échange avec des pays tiers dans le but d'accéder à leurs marchés ». « Les prix des produits périssables tels que les fruits, les légumes et les produits laitiers frais ont déjà subi un impact très négatif en raison de la crise et une baisse de plus de 50% a été observée dans certains cas. Les prix d'autres produits ciblés par l'embargo sont également soumis à une forte pression », explique Albert Jan Maat, Président du Copa.

Levée de l'embargo pour les plants de pomme de terre et semences de maïs doux et pois

Par une décision de Moscou prise le 20 août, les plants de pomme de terre ne sont plus concernés par l'embargo russe, indiquent la Fédération française des producteurs de plants (FN3PT) et FranceAgriMer. De même pour les semences de maïs doux, de pois et d'oignon, le lait et les produits laitiers sans lactose; enfin certains additifs alimentaires. Sont concernés par la levée de l'embargo les plants de pomme de terre provenant de France, Allemagne, Pays-Bas et Pologne, les trois premiers étant les principaux pays producteurs.

L'embargo phytosanitaire sur les plants et sur les pommes de terre, appliqué depuis l'été 2013 subsiste, mais les professionnels européens parviennent à exporter s'ils acceptent l'inspection des lots par des officiels russes. « La Russie a tout simplement besoin de plants, l'Europe étant la seule à lui en offrir, pour développer sa production de pommes de terre de consommation et en réduire les importations (de Turquie et d'Égypte) », a commenté le 25 août Bernard Quéré, directeur de la FN3PT. La France exporte encore peu de plants de plants de pommes de terre vers la Russie : 200 t par an. Elle n'y est présente que depuis quatre ans. Il reste encore un large potentiel pour approvisionner ce marché de 20 à 25 000 t, en grande partie alimenté par les Pays-Bas et l'Allemagne. Les professionnels français souhaitent y développer une dizaine de variétés françaises, contre six actuellement présentes sur le marché russe.