Le gouvernement argentin vient de créer une agence de régulation du cannabis, et souhaite projeter la filière vers l'exportation, à l'instar de ce qu'a réussi son voisin uruguayen.
Avec l'appui de ses gouvernements successifs, la filière argentine du cannabis nourrit résolument de grandes ambitions, notamment à l'export. En début d'année, le gouvernement a commencé à mettre en œuvre une nouvelle loi dédiée à ce marché, la deuxième en cinq ans. Un premier texte dédié au cannabis médical avait été adopté par le Parlement en 2017, déployé en 2021, et un deuxième est paru en mai 2022, avec pour objectif de faire décoler l'ensemble des usages issus du cannabis.
À cette fin, le gouvernement a installé, début janvier, les membres du directoire de la toute nouvelle Agence de régulation de l’industrie du chanvre et du cannabis à usage médical (Ariccame). Instaurée par la loi de 2022, cette institution doit notamment concevoir et attribuer les futures licences de production, transformation et vente de cannabis.
Avec son conseil fédéral, l'agence fera la part belle aux 22 provinces de l’Argentine. Dans la province de Jujuy, tout au nord de l’Argentine, l'industrie du tabac a engagé depuis 2018 sa reconversion dans le chanvre et le cannabis avec la création de la Cannava, une société publique dédiée à l’élaboration de médicaments à base d’extraits de cannabis.
« 25 000 applications »
« Cette industrie du cannabis débouche sur 25 000 applications différentes dans le textile, le pétrole, en cosmétique... a déclaré le ministre argentin de l’Économie, Sergio Massa, le 26 janvier, lors de l'installation de l'agence, placée sous son autorité. La filière peut générer 500 millions de dollars (M$) de chiffre d’affaires annuel sur le marché intérieur et 50 M$ à l’export dès 2025. Dix mille nouveaux emplois sont à notre portée dont 20% en R&D ».
Les Argentins s'inspirent du succès de leurs voisins uruguayens, qui ont autorisé la culture du cannabis dès 2013. Depuis, il ont réussi à percer sur le marché mondial, notamment aux États-Unis et en Suisse où leurs fleurs sont transformées et réexportées vers le marché européen. Le volume annuel moyen des exportations uruguayennes de fleur de cannabis est de 10 tonnes par an sur les trois derniers exercices. En février, l’Uruguay a même exporté un lot de 553 kilos d'une valeur record de 2,5 millions de dollars, selon le média argentin Ámbito financiero.
Mais, davantage que leurs voisins, les Argentins peuvent aussi s'appuyer sur le marché intérieur. Entre 5 et 6 millions d’Argentins consommeraient régulièrement du cannabis. La pratique est illégale au regard de la loi sur les stupéfiants en vigueur, mais la police argentine fait notoirement preuve d’une tolérance. Dans cette ligne, le gouvernement du président argentin, Alberto Fernández, a jusqu'ici fait du cannabis un sujet de santé publique et de médecine, et non de criminalité. Nouveauté de ces derniers mois, le dossier est de surcroît abordé sous une optique commerciale.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Réforme du marché intérieur
Cela fait désormais cinq ans que l'Argentine fait peu à peu rentrer la filière dans le cadre légal. La mesure la plus marquante a été d’autoriser les patients voulant se faire soigner avec du cannabis et reconnus comme tels par leur médecin, à cultiver jusqu’à 9 plants de cannabis et à détenir 40 grammes de fleur. Le succès de cette mesure a été immédiat : plus de 190 000 personnes se sont inscrites au Registre du programme cannabis du ministère de la Santé, au cours des douze derniers mois, selon le média Agrofy.
Parmi ces 190 000 inscrits, « la majorité ont fait la démarche pour pouvoir détenir une telle dose, pas forcément pour en cultiver eux-mêmes », précise Alejandro Mancuso. Il est le fondateur de Botannicanns, l’un des 45 projets de recherche autour du cannabis retenus par le ministère de la Santé dans le sillage de cette première loi cannabis. Rien d'illégal ou de sous-terrain. Ses recherches de cannabis sous serre sont réalisées en partenariat avec l’Institut national de technologie agricole, dont le directoire est d'ailleurs issu du syndicalisme agricole argentin.
« Je vais faire ma première récolte en mai prochain, mais je ne pourrai pas la vendre. Mon but, à terme, est de pouvoir le faire », espère-t-il. Son projet est de transformer lui-même ses produits et de les faire certifier auprès de l’UE pour accéder au debouché européen des produits pharmacologiques. C'est le chemin tracé pour le gouvernement. Pour l'heure, la filière argentine du cannabis n'est autorisée que dans le seul champ de la recherche médicale. Elle ne limite pas pour autant à la THC ; les laboratoires argentins fournissent désormais de l’huile de CBD en pharmacie, et peuvent importer des cristaux de CBD.
Un cannabis «à prix modéré»
Mais l'encadrement du marché est encore inachevé. Le taux de THC de ces produits reste par exemple à définir, et le gouvernement promet la souplesse. « Ma priorité sera de garantir l’accès au cannabis à prix modéré afin d’améliorer la qualité de vie des patients. L’État est là pour accompagner, pas pour entraver», a promis le président de l'Ariccame, au media Ámbito financiero, le jour de sa prise de fonctions, le 26 janvier. « La décision relative à la limite de THC est tout un débat, a-t-il admis. Mais nous n’allons pas commencer en reculant. Nous n’allons pas tourner le dos au THC comme certains pays conservateurs l’ont fait ».
« La réglementation de cette deuxième loi cannabis sera décisive, prédit l’entrepreneur Alejandro Mancuso. La nouvelle agence de régulation devrait créer plusieurs types de licence. Une autorisation simple pourrait concerner le chanvre industriel avec moins de 1% de THC. Une licence différente, qui permettrait la culture de cannabis dit psychoactif avec plus de 1% de THC, est souhaitable. La loi autorise déjà la culture de cannabis psychoactif, même si la loi des stupéfiants argentine en fait toujours un délit ».