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Cannabis thérapeutique : l’intérêt des producteurs étrangers pour la France

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Alors qu’elle doit délivrer un avis le 26 juin sur les modalités d’une expérimentation du cannabis thérapeutique en France, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a entendu des producteurs canadiens ou américains. À la clé : un premier panorama des intérêts en jeu et des formes que pourrait prendre une filière de mise à disposition en France.

Elles s’appellent Aurora cannabis, Tilray, Canopy Growth ou Emmac Life Sciences et sont devenues en quelques années les principaux acteurs de cette industrie naissante qu’est le cannabis à visée thérapeutique. Le comité d’experts de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) entendait le 15 mai les acteurs économiques étrangers de cette filière, souhaitant notamment en savoir plus sur « les formes et dosages » et le « coût des traitements » disponible dans des pays en ayant déjà autorisé l’usage. Les auditions auront également permis d’en savoir un peu plus sur les modalités de production et les intérêts en jeu pour une prochaine expérimentation en France.

Le comité d’expert doit rendre le 26 juin prochain un avis à l’ANSM détaillant les « modalités de mise à disposition » dans le cadre de l’expérimentation que l’agence a accepté de mettre en place sur le cannabis thérapeutique. Seules certitudes à ce stade : cette expérimentation concernera une liste précise de situations thérapeutiques, le cannabis viendra en « complément ou remplacement » de traitements existant, et « la voie d’administration fumée » est exclue.

Respect de normes sanitaires

Cela laisse plusieurs modalités possibles : inhalation (vaporisateurs), huiles de cannabis ou voie orale (capsules). Ces solutions sont les plus mises en avant par ces entreprises, certaines les exportant déjà dans des pays européens autorisant le cannabis thérapeutique. Autant de formes d’administration qui nécessitent des moyens industriels de production et d’extraction des molécules de THC (Tétrahydrocannabinol) et de CBD (Cannabidiol) respectant les normes sanitaires pour l’élaboration de médicaments. « Ce que nous voyons dans les pays qui ouvrent le marché au cannabis thérapeutique, c’est qu’Aurora va s’implanter dans une première phase en faisant de l’importation, car il est difficile pour les acteurs locaux d’avoir d’un coup des installations compatibles BPF [Ndlr : Bonnes pratiques de fabrication, normes définies par l’Organisation mondiale de la santé pour la production de médicaments] », a expliqué Helen Moore, directrice générale du canadien Aurora en France.

Les normes BPF sont notamment nécessaires pour l’accès au marché des médicaments dans l’Union européenne. Aurora dispose déjà de trois sites de productions certifiés et prévoit d’en avoir cinq autres à horizon 2020, ce qui lui permettrait de mettre à disposition chaque année près de 175 000 kg de fleurs séchées de cannabis sur le marché européen. Déjà exportatrice vers plusieurs pays européens (Pologne, Italie, Allemagne, Luxembourg…), elle compte deux sites de production au Danemark et devrait bientôt avoir des cultures locales en Allemagne.

Aurora compte déjà deux sites de production au Danemark

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« Nous avons déjà des produits chez nos voisins allemands qui peuvent être facilement mis à disposition en France. Mais nous sommes aussi prêts à des discussions pour des solutions durables, des solutions qui vont être gagnantes pour tout le monde. Pour que dans dix ans, la France devienne éventuellement un pivot, un pôle important de culture et d’exportation de cannabis dans d’autres pays », a indiqué Helen Moore. « Sur l’accompagnement des filières, il y a plusieurs formules qui ont été adoptées : des formules d’alliances stratégiques, des formules où Aurora achète à un producteur local, tout un spectre d’alliance qui peut être fait en fonction de l’intérêt des parties », a-t-elle ajouté, jugeant « qu’il serait encore trop tôt » pour évoquer l’ouverture d’un site de production en France directement par l’entreprise.

« Si nous avons seulement de petites productions, alors ce sera cher »

Sur le marché français, il n’y a « pas de raisons que nous venions produire nous-mêmes si nous pouvons soutenir les producteurs locaux pour faire les choses correctement », a également indiqué Dirk Heitepriem, vice-président du producteur canadien Canopy Growth Corp, soulignant là aussi « que produire sous normes BPF n’est pas une chose simple ». Préalable nécessaire selon lui pour que ce type de partenariats aient lieu : avoir une production qui ne soit pas limitée au marché national. « Il est important que nous ayons des produits pouvant être vendus sur différents marchés européens », a-t-il indiqué. « Si chaque pays fait sa propre production avec sa propre extraction, nous aurons toujours un problème sur le prix. Si nous avons seulement de petites productions, alors ce sera cher », estime-t-il. Un constat qui est, selon lui, d’autant plus vrai que les prescriptions par les médecins ont tendance à augmenter une fois que les lois sur le cannabis thérapeutique sont mises en place, citant notamment le cas allemand. Un argument qui peut sans doute être tempéré dans le cas Français. Si l’Allemagne a autorisé en 2017 le cannabis thérapeutique sans restriction de pathologies, ce n’est pas le chemin que semble prendre la France.

Expérimentation : « 10 000 à 20 000 » patients potentiellement concernées

Parmi les inconnues qui entourent la mise à disposition de cannabis thérapeutique en France, il y a celle du nombre de patients pouvant en bénéficier. Dans une tribune au Journal du Dimanche le 5 décembre 2018, le député LREM de la Creuse Jean-Baptiste Moreau, très actif pour faire de son département un territoire pilote dans la mise en place d’une filière française de cannabis thérapeutique, évoquait le chiffre de « 1 million » de malades d’Alzheimer, de glaucomes, d’anorexies, de cancers ou d’épilepsies pouvant être « soulagés » par le cannabis thérapeutique. Une évaluation tempérée par Nicolas Authier, le médecin présidant le comité d’experts de l’ANSM sur le cannabis thérapeutique. « Cela sous-entendrait que nous traitions presque tous les patients avec du cannabis en première intention. Compte tenu des indications actuelles [Ndlr : pour une expérimentation], si on traite 10 000 à 20 000 personnes, ce sera déjà énorme », a-t-il estimé, interviewé par la revue Sésame, la publication de la mission Agrobiosciences de l’Inra.