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Dialogue producteurs-industriels-distributeurs Ce qu’attendent les éleveurs pour sauver leurs exploitations

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À compter du 8 avril, trois réunions de concertation tenteront de mettre d’accord les agriculteurs, industriels et distributeurs sur la prise en compte des coûts de production. Secteurs concernés : le lait, le porc et la volaille, respectivement les 8, 15 et 18 avril. Entretemps, la FNSEA aura organisé, le 12 avril, une série de manifestations pour délivrer des cahiers de doléances auprès des élus et acteurs professionnels locaux. L’enjeu de la semaine qui s’est ouverte le 8 avril est lourd de conséquences : est-il possible de mettre en place, en France, un mécanisme qui permette aux éleveurs de répercuter leurs coûts de production jusqu’au niveau du consommateur ? Un objectif difficile à atteindre mais pas impossible. Au-delà des questions de prix, ces rencontres, sous la houlette des pouvoirs publics, devaient permettre d’aborder les conditions générales de compétitivité des filières.

La semaine du 8 avril allait-elle contribuer à la mise en place d’un système de prix variable des produits animaux en fonction des coûts de production en élevage ? Tel est bien l’enjeu essentiel des discussions intenses qui se déroulent en ce moment même entre les trois grandes branches des filières alimentaires : agriculteurs, transformateurs privés ou coopératives, grandes surfaces de distribution. Rencontres sectorielles, coups de téléphone, dialogues nourris… au-delà des réunions officielles des 8 avril (pour le lait), 15 avril (porc), et 18 avril (volailles), les concertations allaient bon train pour essayer de trouver une formule acceptable par les grandes enseignes du commerce. Patron de Système U, Serge Papin a intéressé pas mal d’opérateurs en évoquant un mécanisme proche de celui du commerce équitable : constituer, pour permettre aux éleveurs de toucher 3 centimes d’euros de mieux sur leur paie de lait, un pied de facture qui permet d’identifier ces trois centimes en fonction du nombre de litres de lait qui entrent dans la composition d’un produit. Cela, on sait faire. Simple pour les produits laitiers, la chose est plus compliquée pour des produits de volailles ou de charcuterie.

3 centimes emblématiques

En tout cas, ces 3 centimes sont emblématiques. « Il y a d’abord un objectif à atteindre absolument à court terme, lance le président de la FNSEA Xavier Beulin : les 3 centimes d’euros du prix du lait payé aux producteurs ». « Leclerc et Système U semblent en avoir pris conscience, c’est bon signe, affirme Xavier Beulin. Mais cela ne suffit pas ». De fait, tout est question de rapport de force. Quelques jours avant la réunion laitière du 8 avril, Olivier Picot, président de la fédération des industriels (Fnil), haussait le ton : « « Il n’y a aucune possibilité de discuter avec la distribution française alors que le prix haussier dans le monde devrait pouvoir compenser la hausse des charges subie par les producteurs », lançait-il le 4 avril. Et, à l’attention des éleveurs : « Il ne peut y avoir de prix du lait fixé hors prix du marché, sauf dans une économie fermée », s’est-il emporté.
« On est au bord de la rupture », a, de son côté, renchérit Dominique Chargé, président de la FNCL (Fédération nationale des coopératives laitières). Comme Olivier Picot, Dominique Chargé « n’attendait rien » de la réunion du 8 avril. « Il y a eu beaucoup d’annonces mais j’attends de voir, j’attends des actes. Chacun dit qu’il va augmenter si d’autres le font, donc personne ne bouge. C’est trop facile », lâchait Dominique Chargé, agacé. Et de rappeler qu’« entre octobre et février, les négociations avec la distribution ont été affreuses ». Même son de cloche chez Olivier Picot. Pour le président de la Fnil, « il faut absolument décartéliser la distribution en France, on ne peut continuer avec un oligopole pareil ».
Réponse des distributeurs par la voix de la FCD : « Les trois premiers groupes industriels du lait (Sodiaal, Lactalis et Glac) transforment 88% de la production de lait liquide », citant une étude FranceAgriMer. Une façon de suggérer que l’industrie laitière est aussi oligarchique que la distribution.

Débat mal parti

En clair, le débat paraissait mal parti. D’autant qu’il ne peut être question de demander à l’Etat de forcer la main des négociateurs. Un accord qui intégrerait le rôle de l’Etat est juridiquement fragile. « Cela n’aura vraiment un effet que s’il s’agit d’un accord privé, explique le président de la FNSEA. Sinon, c’est juridiquement fragile. » La FNSEA ne se démontait pas trop face aux excès de langage et étudiait, la semaine précédente, la faisabilité du mécanisme proposé par Système U.
De fait, chez les producteurs de lait, le discours est plus diplomate. « Dans les différentes mobilisations départementales que nous avons organisées, les distributeurs ont apporté une réponse favorable », rappelle Thierry Roquefeuil, président de la FNPL (producteurs de lait).
« La distribution s’aperçoit qu’il y a une baisse de la production générale. Sans production ils devront importer et cela leur coûtera plus cher que d’augmenter la rémunération des éleveurs français », assure-t-il. Mais le président de la FNPL reste prudent et n’hésite pas à durcir le ton lorsque l’on évoque un possible échec des négociations à l’issue de la table ronde du 8 avril : « Même si les propos d’Olivier Picot peuvent paraître durs, ils vont dans le sens de ce que nous disons, indique Thierry Roquefeuil, si on n’aboutit pas, cela mettra le feu aux poudres et des actions syndicales auront lieu ». Le 12 avril prochain, la FNSEA a déjà prévu des manifestations d’éleveurs dans toute la France, tient d’ailleurs à rappeler le président de la FNPL. Et si les négociations du 8 avril ne portent que sur une répercussion des charges sur le prix du lait, Thierry Roquefeuil voit déjà à moyen terme et prévient la filière laitière que la hausse des cours des produits laitiers sur le marché mondial devra elle aussi être répercutée dans les mois à venir.
En attendant, si les pouvoirs publics doivent respecter une certaine discrétion, ils ont une arme entre leurs mains : le projet de loi sur la consommation qui devrait plus ou moins obliger les distributeurs à accepter le principe de négociations en cas de flambée des coûts de production agricoles.

Négocier régulièrement l’impact des charges

De fait, au-delà du problème ponctuel du prix du lait, Xavier Beulin demande à ce que la loi qui régit les relations entre producteurs et distributeurs prévoie trois choses : 1. que la négociation des contrats entre producteurs et industriels puisse avoir un impact auprès des distributeurs ; 2. que ces contrats, une fois signés, ne soient pas systématiquement remis en cause ; 3. mais qu’ils n’empêchent pas d’avoir la faculté de renégocier les prix si les coûts de production flambent en amont. Troisième étape de ces discussions, la remise à plat des conditions de compétitivité des filières. Les 15 avril (porc) et 18 avril (volailles), on parlera sans doute plus des conditions de production du porc que des prix à la consommation eux-mêmes.

Vers un régime des Installations classées moins coûteux

« Nous attendons une évolution de la réglementation des installations classées », a déclaré Jean-Michel Serres, président de la Fédération nationale porcine (FNP) le 3 avril. C’est sans doute, l’attente principale des éleveurs de porcs de la réunion de la filière qui aura lieu le 15 avril en présence de Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture. Quatre groupes de travail y feront la restitution de propositions pour la construction du plan d’avenir de la filière porcine. Participante active du groupe de travail « élevage », la filière porcine s’est attelée à trouver un compromis pour faire évoluer la réglementation installations classées. Il s’agira de passer à un régime d’enregistrement. Si ce régime est accepté, ce serait « un soulagement pour le moral des éleveurs, mais aussi pour leur finance ». Et pour cause, les enquêtes publiques liées à un projet d’agrandissement d’exploitation ne seraient plus systématiques. Or, cette démarche peut coûter jusqu’à 20 000 euros pour des procédures de plus de trois ans.
Reste que la proposition n’est pas encore acceptée, elle pourrait l’être à l’issue de la réunion du 15 avril. Et si c’est le cas, Jean-Michel Serres affirme que les mesures concrètes de mise en application du nouveau régime devront être prises rapidement. « Pas question d’attendre encore plusieurs mois ».
Autre attente : la valorisation de la marque Viande porcine française (VPF). La FNP presse la distribution de réorganiser les linéaires pour que les produits estampillés VPF soient visibles facilement par les consommateurs. « Les linéaires sont très longs en hyper et supermarché. La marque VPF devrait pouvoir être visible rapidement par les consommateurs », explique Jean-Michel Serres. D’autant que la démarche est en partie financée par les cotisations des éleveurs. Or, pour le moment, ils ne voient pas forcément dans leur revenu les effets de la démarche. « Dans le Grand Ouest, Leclerc fait des efforts », rapporte Jean-Michel Serres. Mais il faudrait que l’initiative se généralise.

Pour le maintien des restitutions à l’export

« Défendre la capacité exportatrice de la France » arrive en tête des attentes du Comité de liaison interprofessionnel de la filière volailles de chair française représenté notamment par Michel Prugue, président de la Confédération française de l’aviculture (CFA) et par Gilles Huttepain, président de la Fédération des industries avicoles (FIA). Concrètement, la proposition portée est de maintenir les restitutions à l’export dans la perspective de construire de nouveaux mécanismes de soutien aux exportations. L’enjeu stratégique des marchés extérieurs est une des clés du redressement de la filière. « Il nous faut être plus agressif à l’export et aller conquérir des parts de marché », explique Christian Marinov, directeur de la CFA. Les attentes de la filière avicole sont aussi tournées vers la distribution concernant la répercussion de l’augmentation des prix des matières premières. « Les éleveurs sont en quelque sorte protégés par les contrats d’intégration. Mais les industriels sont en grande difficulté », explique Christian Marinov. Les efforts de répercussion qui ont été faits par la distribution en début d’année ne sont pas suffisants. « Il manque 8 à 9% encore à répercuter ». Et, en outre, pour remettre sur pied l’industrie, Christian Marinov avertit : « Ce n’est pas en fermant des abattoirs qu’on sera plus compétitif ». En revanche, valoriser la production française est en partie une solution pour relancer la filière. « Nous attendons que l’indication du pays d’origine (né, élevé et abattu) sur tous les produits avicoles entiers, découpés ou élaborés, deviennent obligatoire ».

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