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Royaume Uni et UE Ce que le Brexit impliquerait pour l’agriculture française

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Peu mobilisée sur l’issue du référendum britannique du 23 juin concernant son maintien dans l’Union européenne (Brexit), l’agriculture française s’interroge néanmoins. Dans la dernière ligne droite de la campagne électorale britannique, certains secteurs de production livraient à Agra leurs préoccupations. La baisse éventuelle de la livre, l’hypothèse de nouveaux droits de douane, la réduction possible de l’offre, la désorganisation du commerce sont sources d’inquiétude pour plusieurs secteurs de production : la viticulture, la production ovine, les pommes, sont en première ligne.

Enfant terrible de l’Union européenne, ardent défenseur d’un libéralisme dérégulateur, le Royaume Uni est pourtant devenu un horizon et un marché familier pour les agriculteurs français. Certains secteurs de production se font du souci. Demandez aux producteurs de pommes ou de fruits en général. Ou encore, au secteur ovin qui s’était tant battu jadis contre les Britanniques dans leur "guerre du mouton". Aujourd’hui, ils se prennent à regretter l’éventuelle absence des Anglais.

Fruits : le Royaume-Uni, largement déficitaire en fruits et légumes, augmente ses volumes d’importations d’année en année. Il a importé 3,7 millions de tonnes de fruits en 2015, dont 120 000 tonnes de pommes environ à la France. Il constitue ainsi notre premier client pour ce marché, et représente environ 20 % de nos exportations en volume et 25 % en valeur.

Un Brexit pourrait avoir des conséquences sur les producteurs de pommes français, estime Daniel Sauvaitre, président de l’Association nationale pommes poires (ANPP). Il craint en effet le « premier effet » à savoir la « tempête sur les marchés » qui pourrait découler du départ du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Le président de l’association estime qu’une dévalorisation de la Livre sterling, et par conséquent un pouvoir d’achat amoindri du Royaume-Uni, pourrait conduire à une baisse des commandes vers la France. Cela pourrait être un « booster pour la production nationale » britannique, développe-t-il encore.

La deuxième crainte de l’ANPP concerne les contraintes administratives supplémentaires qui pourraient résulter d’un Brexit, et handicaper les échanges. Enfin, à partir du moment où « le cordon ombilical » serait coupé – ce qui pourrait arriver dans un second temps – il faudrait mettre en place des accords bilatéraux qui sont aujourd’hui encore bien incertains, selon l’ANPP.

Accords bilatéraux incertains

Cette hypothèse d’accords bilatéraux nouveaux inquiète. « Dans les deux ans qui viennent, rien ne changerait concernant les dispositions intracommunautaires, estime le président de la FNSEA Xavier Beulin. Mais des discussions intenses s’engageraient pour renégocier des accords bilatéraux. À l’issue des deux ans, cela peut être négatif dans les deux sens. » Pour lui, l’agriculture française « regarde le Royaume Uni de manière offensive, car c’est un marché de consommation important ».

Avec l’Irlande et les Pays-Bas, la France est le principal partenaire commercial du Royaume-Uni pour le secteur de l’alimentation. Selon les données 2015 du Defra (le ministère de l’agriculture britannique), l’Hexagone est la deuxième destination pour les exportations d’alimentation humaine et animale du Royaume-Uni, avec 2 milliards de livres (2,5 milliards d’euros), après l’Irlande (3 milliards de livres) et devant les Etats-Unis. Dans l’autre sens, la France est le troisième fournisseur du Royaume-Uni (3,9 milliards de livres) derrière l’Irlande (3,9 milliards de livres) et les Pays-Bas (4,7 milliards de livres). La France a un solde positif vis-à-vis de la Grande Bretagne. D’éventuels droits de douane ou dévaluations de la livre pourraient en rendre l’accès plus difficile.

Dans le commerce de la viande, « un Brexit bouleverserait la donne », estime Paul Rouch, directeur délégué du syndicat d’industriels, Culture viande, qui s’attend par exemple à la mise en place de barrières douanières. Il associe également cette perspective à « un imbroglio juridique, des conflits à l’OMC ». Le secteur le plus concerné par les échanges entre les deux pays est aujourd’hui la viande ovine : la France est la première destination du Royaume-Uni pour l’agneau et le mouton ; elle représente 54 % des exportations britanniques pour ces produits.

« Oui, le Brexit aura un impact », affirme Michèle Baudoin, présidente de la Fédération nationale ovine (FNO). Déjà en déficit de production en France, elle craint qu’avec l’absence de l’agneau anglais sur le marché, « la consommation ne chute encore plus ». Certes, les Français verraient un concurrent devenir moins pugnace mais, en première ligne, « l’agneau français risque de devenir très cher », observait Michèle Baudoin. D’où un risque de désaffection du consommateur. Autre hypothèse, un surcroît de compétitivité britannique si le taux de change de la livre dégringole.

Flux commerciaux désorganisés

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Les producteurs et surtout les industriels savent bien qu’une désorganisation des flux commerciaux n’est jamais bonne pour les marchés. C’est pour cela que les inquiétudes ne concernent pas que l’agneau. Le Royaume-Uni est également un gros importateur de viandes porcine, bovine et de volailles. Certes, la France ne compte pas parmi ses principaux fournisseurs. Les principaux fournisseurs du Royaume-Uni sont pour la viande bovine l’Irlande (68 % des importations), pour la volaille les Pays-Bas (43 %) et la Pologne (15 %) et pour les produits préparés à base de volaille la Thaïlande (38 %) et le Brésil (13 %). Un éventuel ralentissement de ces flux peut provoquer des reports sur le marché français ou sur les pays clients de la France. C’est ce qui s’est d’ailleurs passé après l’embargo russe qui a coûté cher, même à ceux qui n’exportaient pas directement en Russie.

Sur de grands secteurs du potentiel agricole français, la sérénité est cependant de mise. Ni les producteurs de lait, ni ceux de légumes ou encore de grandes cultures ne sont vraiment inquiets. Le Royaume Uni n’est qu’un marché parmi d’autres qui, de toute façon devra continuer à s’approvisionner. Et, par sa proximité ou sa tradition, la France a un avantage indéniable.

Viticulture sereine

Le secteur viticole français, gros fournisseur du Royaume Uni, est lui-même relativement serein, même si une sortie du Royaume-Uni de l’UE ne laisserait sans doute pas intact le marché britannique des vins et spiritueux : le Royaume-Uni est le deuxième marché de la France pour ce secteur. D’une valeur de 1,4 milliard d’euros en 2015, il représente 11,8 % des exportations françaises, selon la Fédération des exportateurs français de vins et spiritueux (FEVS). Mais il s’agit d’un marché déjà relativement stable par comparaison avec les grands espoirs placés dans les zones asiatiques ou américaines. De plus, les exportateurs français n’entrevoient pas de bouleversement de la politique fiscale ou douanière de Londres, le pays ne faisant pas partie de la zone euro et ayant déjà une politique relativement autonome.

S’il ne faut pas sous-estimer les inquiétudes de certains secteurs, l’éventuel Brexit ne représenterait pas un bouleversement pour l’agriculture française. Et, au fond, voir les Britanniques quitter l’Union européenne permettrait de compter un partisan de moins pour la dérégulation de la politique agricole commune. Mais jamais rien n’est écrit par avance et le monde agricole reste attentif à l’issue de cet enjeu.

PAC : la fin du couple germano-britannique ?

En matière politique, le président de la FNSEA, Xavier Beulin, voit dans le Brexit un bénéfice évident. « Depuis sept ou huit ans, la Grande-Bretagne et l’Allemagne se sont retrouvées sur des orientations de compétitivité et de marché, explique-t-il. Tous les instruments de la Pac, de gestion et de régulation des marchés sont passés à la trappe sous cette influence de l’Allemagne et du Royaume-Uni ». Xavier Beulin note l’étonnante capacité des Britanniques à rallier à leurs positions des personnes dans les rangs de « mes homologues allemands », mais aussi à placer leurs représentants à des positions stratégiques de l’appareil européen. Leur départ de Bruxelles pourrait laisser plus de place à l’influence française.

Les inquiétudes des négociants viticoles… britanniques

Paradoxalement, c’est outre-Manche que les professionnels s’inquiètent le plus. Le 23 mars, le Premier ministre David Cameron a invité les représentants de l’Association des négociants en vins et spiritueux (WSTA) du pays qui tentent de développer une activité d’exportation ou de réexportation de vins et spiritueux. L’objet de cette consultation était de recueillir les réactions sur les conséquences d’un éventuel Brexit. Les membres de la WSTA sont à 90 % pour le maintien du pays dans l’UE, à 2 % en faveur d’une sortie, tandis que 8 % sont indécis. Ses représentants ont exposé leur inquiétude de voir compromis les coûteux investissements réalisés pour développer leur activité. Si l’enjeu du secteur anglais est surtout représenté par les distilleries de whisky, la consultation a révélé les ambitions des « wine makers », autrement dit les vignerons anglais. Ces derniers misent sur un décuplement de leurs exportations, du fait du réchauffement du climat : l’exportation de vin passerait ainsi de 250 000 bouteilles à 2,5 millions dès 2020, et celle de gin britannique dépasserait le milliard de livres (1,27 milliard d’euros) en 2025. À condition qu’un bouleversement des conditions d’exportation ne vienne pas remettre en cause leurs projets.