Les ministres de l’agriculture de l’UE qui se retrouvent le 14 mars pour prendre des décisions face à la crise de l’élevage et aux difficultés du secteur des fruits et légumes trouveront sur leur table une série d’orientations préparées par la présidence néerlandaise du Conseil, en collaboration avec la Commission européenne. Ces orientations, qui sont autant de points de « convergence » selon la présidence, et que recoupe en grande partie une « déclaration conjointe » de la France et de l’Allemagne, contiennent peu de surprises : augmentation temporaire des quantités de poudre de lait pouvant être portées à l’intervention (mais pas du prix), mesures volontaires de gestion de l’offre de lait par les organisations de producteurs (mais avec quel financement éventuel ?), stockage privé de la viande porcine, amélioration du système de retrait des fruits et légumes, flexibilité dans l’interprétation des aides d’État (y compris pour des plans de restructuration), ouverture des marchés (et efforts accrus pour faire lever l’embargo sanitaire russe), crédits à l’exportation. Reste à trouver des fonds européens, qui, en dernier ressort, pourraient être pris sur la réserve de crise.
Basés sur la centaine de propositions présentées par les Vingt-huit (1), les travaux préparatoires des experts du Comité spécial agricole (CSA), le 7 mars, ainsi que l’intervention, le même jour à Strasbourg, de Phil Hogan devant la commission de l’agriculture du Parlement européen, ont donné un premier aperçu des orientations que pourrait proposer l’exécutif et approuver les ministres lors de leur Conseil du 14 mars consacré à la crise de l’élevage et aux difficultés du secteur des fruits et légumes.
Le commissaire européen a tenu à remarquer que, à ce stade, à peine dix États membres avaient mis en œuvre les mesures bénéficiant de l’enveloppe financière d’un montant total de 420 millions € qui leur a été distribuée en 2015 par Bruxelles. Il a aussi rappelé que l’ensemble des soutiens mobilisés par le budget agricole de l’UE, soit plus de 1 milliard €, avaient été financés sans puiser dans la réserve de crise, ce qui a permis de reverser sur les deux dernières années aux exploitants les 900 Mio € résultant de la retenue sur les aides directes effectuée pour constituer cette réserve.
L’utilisation de cette dernière pour des nouvelles dispositions n’est pas exclue, mais en dernier ressort, si les marges budgétaires s’avèrent insuffisantes, selon la majorité des Vingt-huit.
Interventions sur le marché et limitation volontaire de la production
Si elle exclut toujours une augmentation des prix d’intervention des produits laitiers, qui ne fait d’ailleurs pas l’unanimité au sein du Conseil, la Commission peut envisager un relèvement du plafond de ces achats publics. L’aide au stockage privé a déjà été prorogée jusqu’à fin septembre.
Pour le porc, la dernière aide au stockage privé a été très peu utilisée dans certains États membres, la France notamment, et il faut déterminer pourquoi, a souligné Phil Hogan, tout en reconnaissant la nécessité d’agir d’ici quelques mois si les prix ne se reprennent pas et en notant que la Banque européenne d’investissement (BEI) peut intervenir pour alléger la dette dans ce secteur.
Le commissaire européen n’est pas opposé à l’utilisation de l’article 222 du règlement de l’OCM (dérogations pour les décisions des organisations de producteurs en cas de déséquilibres graves sur les marchés) pour des arrangements volontaires visant à limiter la production de lait. Reste, a-t-il ajouté, que les services de la concurrence de la Commission auront leur mot à dire, que seulement 15 à 20 % de la production sont couverts par les organisations de producteurs et coopératives et que d’autres voudront continuer à produire.
Aides d’État et instruments financiers
Une majorité d’États membres demande plus de souplesse pour l’autorisation des aides d’État, et notamment un relèvement du seuil de minimis, sur lequel travaillent les services européens. Les soutiens ainsi apportés au niveau national pourraient éventuellement être utilisés pour une restructuration du troupeau laitier ou de la production de porc.
De nouvelles solutions de financement sur-mesure et non bureaucratiques sont également réclamées, par le biais de la BEI notamment, la Commission notant le rôle que devrait pouvoir jouer le Fonds européen d’investissement dans le cadre des programmes de développement rural.
Phil Hogan a aussi insisté sur les possibilités offertes par ces programmes pour promouvoir la mise en place d’instruments de gestion des risques.
Crédit à l’export et obstacles aux échanges
De nombreux États membres plaident pour la création d’un système européen de crédit à l’exportation, quatorze d’entre eux utilisant déjà un tel outil au niveau national, pas seulement pour les produits agricoles. La Commission y est favorable, soulignant que la BEI pourrait y être impliquée.
L’intensification des pressions pour la levée des obstacles non tarifaires aux échanges avec les pays tiers, et surtout de l’embargo sanitaire russe sur les produits du porc européens, est bien entendu réclamée par les Vingt-huit, de même que le renforcement des mesures de promotion.
Phil Hogan a admis la difficulté d’avoir des pourparlers constructifs avec un ministre de l’agriculture russe qui est sur la liste noire de l’UE (2). Et il a de nouveau déploré le manque de progrès dans les négociations de libre-échange avec les États-Unis (3).
Observatoire des marchés, marges et coût des intrants
La Commission est prête à envisager la mise en place d’un observatoire du marché pour les viandes porcine et bovine, à l’image de celui existant dans le secteur du lait, notamment pour la viande.
Le commissaire européen, comme plusieurs États membres, cherche aussi à s’attaquer aux abus commerciaux au sein de la chaîne d’approvisionnement alimentaire au détriment des agriculteurs. Phil Hogan juge inacceptable que les marges des exploitants baissent d’année en année. Une question que la task force qu’il a créée sur les marchés agricoles traitera dans le rapport qu’elle doit rendre après l’été.
Il a annoncé par ailleurs que, pour diminuer les coûts de production, l’exécutif réfléchissait à une exemption temporaire des droits de douane de l’ordre de 40 €/tonne sur les engrais.
Paris veut « faire bouger les lignes en Europe »
Une « déclaration conjointe » a été adoptée en vue du Conseil de l’UE du 14 mai par la France et l’Allemagne à l’issue d’un entretien le 8 mars à Berlin entre leurs ministres de l’agriculture, Stéphane Le Foll et Christian Schmidt (voir encadré).
Le ministre français devait, pour « faire bouger les lignes en Europe », s’entretenir ensuite le 10 mars avec ses homologues slovène Dejan Zidan à Ljubljana, et polonais Krzysztof Jurgiel à Varsovie, et le lendemain à La Haye avec le ministre néerlandais Martjin Van Dam, président en exercice du Conseil.
Le président français François Hollande a souligné le 4 mars, à l’occasion d’un entretien avec Angela Merkel à Paris, la nécessité, face à la crise du lait et du porc, de « décisions qui doivent engager immédiatement l’ensemble des pays européens ». Ce dossier sera également traité au sommet européen des 17 et 18 mars, a-t-il précisé.
« Nos ministres de l’agriculture travaillent ensemble très étroitement […] pour trouver des solutions communes, aussi avec la Commission », a déclaré pour sa part la chancelière allemande. « Et ceci est un signal important pour les agriculteurs concernés », a-t-elle ajouté.
Berlin pour une nouvelle enveloppe financière européenne
Dans sa contribution pour les débats du Conseil de l’UE, datée du 4 mars, l’Allemagne plaide pour une nouvelle enveloppe financière du même type que celle de 2015, répartie entre les États membres, destinée à alléger les problèmes de trésorerie des exploitations et financée par le budget agricole de l’UE sans recourir à la réserve de crise. Elle s’oppose à toute « régulation lourde et rigide » de la production, ainsi qu’à une augmentation des prix d’intervention dans ce secteur.
L’Allemagne préconise aussi le relèvement du seuil de minimis pour les aides d’État à la production agricole ainsi que de celui pour les investissements des PME agroalimentaires qui, selon elle, devraient bénéficier également d’un soutien de la Banque européenne d’investissement (BEI).
Enfin, l’Allemagne est favorable à des aménagements des règles de concurrence pour améliorer la position de négociation des agriculteurs dans la chaîne d’approvisionnement alimentaire et à la création d’un groupe à haut niveau consacré au secteur laitier.
Lait : la Lituanie demande 75 millions €
La Lituanie a d’ores et déjà demandé à la Commission un soutien supplémentaire de 75 millions € pour son secteur laitier, niveau estimé des pertes que celui-ci a enregistrées l’année dernière à cause de la fermeture du marché russe et de la chute des prix mondiaux. Si des fonds lui sont effectivement octroyés, elle versera elle-même un montant équivalent.
Dans le cadre de l’enveloppe européenne de septembre dernier, la Lituanie avait reçu 12,63 Mio € pour ses producteurs de lait, y ajoutant 12,23 Mio € pris sur son budget national.
« Nous demandons de réguler la production de lait en ce moment car certains pays ont considérablement augmenté la leur, et c’est pourquoi les excédents sont aussi importants », a par ailleurs déclaré la ministre lituanienne de l’agriculture, Virginija Baltraitiene.
Fruits et légumes : propositions de sept États membres
Sept États membres préconisent, dans leurs contributions pour le Conseil du 14 mars, des mesures pour faire face aux difficultés sur le secteur des fruits et légumes : Espagne, Italie, Grèce, Portugal, Slovénie, Roumanie, Bulgarie.
Leurs demandes concernent : le régime actuel, par exemple le relèvement des prix des retraits (Grèce, Espagne) et leur révision pour les tomates en fonction des différentes catégories de commercialisation (Italie), la réforme du système des prix d’entrée pour les importations (Grèce), la possibilité pour la Commission d’adopter elle-même des mesures de sauvegarde à la demande d’un État membre (Italie) ; les mesures temporaires exceptionnelles, notamment l’accroissement des quantités de produits éligibles (Grèce) ; l’application de droits de douane sur les tomates marocaines (Italie) ; des dispositions à long terme, y compris un filet de sécurité pour le revenu des producteurs, éventuellement sous la forme d’un soutien direct (Grèce).
(1) Voir n° 3536 du 07/03/16
(2) et (3) Voir même numéro
Les points de convergence, selon la présidence du Conseil de l’UE
Dans un document du 10 mai destiné à préparer la réunion du 14 mai des ministres de l’agriculture, la présidence néerlandaise du Conseil de l’UE juge qu’« il y a un degré significatif de convergence » sur les éléments suivants :
- « l’utilisation complète et la possible poursuite de plusieurs éléments du paquet adopté en 2015 et actuellement en vigueur, notamment en ce qui concerne le stockage privé de la viande porcine et une augmentation temporaire des plafonds quantitatifs (d’intervention) pour la poudre de lait écrémé ».
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- « étudier comment améliorer le système de retrait pour les fruits et légumes ».
- « une flexibilité accrue dans l’interprétation des règles sur les aides d’État, et, dans ce contexte, la possibilité pour les pays membres d’octroyer un soutien temporaire pour la restructuration, la réduction de l’offre ou des mesures de soutien de la trésorerie sur une base volontaire (un appui financier de l’UE devant être envisagé/discuté par le Conseil agricole) ».
- « un relèvement temporaire du plafond actuel pour le soutien de minimis (aides d’État) ».
- « envisager la possibilité d’un soutien spécial dans le cas des États membres en crise ».
- « rendre possibles des mesures volontaires des opérateurs, organisations de producteurs, organisations interprofessionnelles et coopératives pour la gestion de la production et de l’offre, sur la base des articles 221 et 222 du règlement de l’OCM ».
- « des mesures pour traiter les questions liées à la concurrence (par exemple le marché des engrais, un étiquetage amélioré de l’origine, une équité renforcée dans les relations au sein de la chaîne alimentaire, etc.) ».
- « renforcer la stratégie européenne pour la promotion et augmenter les fonds à cet effet ».
- « intensifier les efforts pour ouvrir de nouveaux marchés ».
- « intensifier les efforts de la Commission et de la présidence pour lever l’interdiction sanitaire sur les porcs et la viande porcine ».
- « développer un instrument de crédit à l’exportation au niveau de l’UE, avec un rôle possible pour la BEI (Banque européenne d’investissement), y compris un instrument financier approprié, par exemple des outils de crédit à l’exportation ».
- « plus de flexibilité dans l’application des mesures de soutien couplé volontaire ».
- « la création d’un observatoire européen du marché de la viande ».
- « attention renouvelée aux spécificités du secteur laitier avec le travail de la task force sur les marchés agricoles et dans le contexte de la révision du paquet lait ».
- « ajuster les programmes de développement rural pour les rendre plus réactifs aux crises ».
- « tenir une réunion spéciale de la task force sur les marchés agricoles consacrée aux solutions pour améliorer la situation du marché du lait ».
- « convenir d’une réunion à haut niveau des représentants des États membres avec la task force ».
- « des efforts renouvelés de simplification de la Pac ».
Pour le financement des mesures qui pourraient être décidées, la présidence néerlandaise constate des convergences sur « une meilleure utilisation des marges budgétaires existantes, tandis que le recours à la réserve de crise ne devrait être qu’en dernier ressort », ainsi que sur « une meilleure utilisation des possibilités offertes par la BEI et un appel à celle-ci pour fournir des solutions plus adaptées aux besoins du secteur agricole ».
En introduction à cette liste de mesures potentielles, la présidence expose des « principes directeurs » : « toute initiative convenue devra être mise en œuvre dès que possible et être clairement fondée sur les principes d’orientation vers le marché et de solidarité, en particulier en relation avec l’embargo russe, être facile à appliquer et respecter les principes du marché intérieur éviter de nouveaux systèmes de quotas ou autres mécanismes similaires et éviter une augmentation des prix d’intervention ».
« Déclaration conjointe » franco-allemande
La France et l’Allemagne ont arrêté une « déclaration conjointe » en vue du Conseil de l’UE du 14 mars, à l’issue d’un entretien le 8 mars à Berlin entre leurs ministres de l’agriculture.
Lait
Ce texte propose, pour le secteur laitier, « l’adaptation du stockage privé à la situation actuelle du marché » et « l’augmentation du plafond de 109 000 tonnes pour l’intervention sur la poudre de lait écrémé dès qu’il sera atteint ». Il souligne aussi que « des mesures supplémentaires doivent être instaurées, permettant aux États membres d’utiliser le plus de flexibilité possible pour traiter les problèmes de marché ».
Paris et Berlin demandent à la Commission « d’organiser une table-ronde avec les principaux représentants du secteur laitier afin de souligner l’importance de modérer/réduire de façon urgente le niveau de production dans l’UE ». Selon les deux parties, « des mesures volontaires seront arrêtées dans le but de donner aux agriculteurs et à l’industrie laitière des instruments pour modérer/réduire leur production. Aux termes du traité et des articles 221 et 222 de l’OCM, la Commission devrait autoriser provisoirement les organisations de producteurs, les organisations interprofessionnelles ainsi que les autres opérateurs (coopératives, entreprises laitières, par exemple) à conclure des accords pour modérer/réduire la quantité de lait et de produits laitiers qu’ils mettent sur le marché ». « Un financement de l’UE sera nécessaire afin d’aider les États membres à soutenir les agriculteurs », souligne la déclaration, précisant qu’« un programme accordant une aide exceptionnelle temporaire aux exploitants dans les secteurs agricoles de l’Union, par exemple un programme pour la trésorerie, est jugé adapté ».
Porc et observatoire du marché
La France et l’Allemagne estiment que « la mesure de stockage devrait être réactivée » pour le porc, mais aussi que « l’observatoire du marché du lait devrait être étendu aux secteurs du bœuf et du porc ».
Aides d’État
« Afin de faciliter le soutien des agriculteurs par les États membres », le texte conjoint propose de « relever le seuil de minimis (des aides d’État) pour la production primaire de produits agricoles à 30 000 € (au lieu de 15 000 € actuellement) sur trois années fiscales et d’ajuster en fonction le seuil de minimis national ».
Exportation
La France et l’Allemagne « soutiennent la mise en œuvre d’un régime simplifié de promotion » et considèrent que la Commission « devrait évaluer la faisabilité d’un système de crédit/assurance à l’exportation de l’UE conforme à l’OMC pour compléter les systèmes nationaux existants ».
Elles demandent aussi à la Commission « d’entreprendre toutes les actions appropriées pour lever les barrières non tarifaires », la priorité devant être donnée « aux marchés potentiels dans les pays tiers, en particulier le marché russe, et notamment pour le lait et le secteur du porc ».
Chaîne alimentaire et groupe à haut niveau sur le lait
Enfin, les deux parties « jugent important d’intensifier les travaux en vue de renforcer la position des producteurs agricoles dans la chaîne d’approvisionnement alimentaire ». « Compte tenu des problèmes spécifiques dans le secteur laitier, elles souhaitent que « les forums existants, le forum à haut niveau pour un meilleur fonctionnement de la chaîne alimentaire et la nouvelle task force (sur les marchés agricoles) établis par la Commission, soient complétés par un groupe à haut niveau pour le lait ».
Lait : baisse du taux directeur néo-zélandais pour favoriser les exportations
La banque centrale néo-zélandaise (RBNZ) a pris le 10 mars la décision de baisser son taux directeur, induisant un décrochement du dollar néo-zélandais. Elle a averti par communiqué que d’autres baisses pourraient suivre. Cette stratégie vise à favoriser les exportations, notamment du lait.
La veille, le ministre néo-zélandais des finances, Bill English, avait indiqué que l’industrie laitière de son pays était confrontée à un scénario « grave ou extrême », tout en excluant un plan d’aide aux éleveurs.
« La question est, outre la détresse de l’industrie laitière, l’impact de ses difficultés sur l’économie. […] Tout indique qu’elles auront un impact, mais bien moindre que sur le secteur », a-t-il dit.
Les autres points à l'ordre du jour
Si la crise de l'élevage occupera la plupart des débats de la réunion des ministres de l'agriculture de l'UE le 14 mars, d'autres points seront néanmoins abordés : la simplification de la Pac (à la demande du Royaume-Uni) ; les résultats d'une réunion à haut niveau tenue le 26 février à Tallinn sur la peste porcine africaine ; l'étiquetage nutritionnel des denrées alimentaires (système des feux tricolres).