Ces éleveurs qui délèguent 100 % de leurs cultures
Face au manque de main-d’œuvre, de plus en plus d’éleveurs confient l’intégralité de leurs cultures à un ou des prestataires extérieurs. Une décision qui vise à se recentrer sur leur cœur de métier et leur gagne-pain : les animaux. Deux évènements y conduisent bien souvent : les départs à la retraite non renouvelés (accrus par la disparition de l’agriculture de couple) et les agrandissements. La situation n’est pas toujours subie et relève de plus en plus d’un choix stratégique, qui recouvre le temps de travail, l’expertise et le capital. Le phénomène concerne surtout le grand Ouest, et en premier lieu les producteurs de porcs : parmi eux, plus d’un éleveur d’un dix externalise totalement ses cultures. Face aux éleveurs, ETA et Cuma – et quelques coopératives en embuscade – opèrent une « montée en gamme » pour répondre à cette demande croissante.
Exit les tracteurs à l’abri sous le hangar ou le déchaumeur qui patiente posé à même le sol. Dans son exploitation porcine du nord de Rennes, Gilles (1) ne possède pour seul matériel qu’un chariot télescopique. Comme lui, de nombreux éleveurs n’hésitent plus à déléguer entièrement la gestion de leurs cultures à un prestataire extérieur – ETA, Cuma ou encore un autre agriculteur. Par manque de temps, de main-d’œuvre, de moyens, mais aussi, de plus en plus souvent, par choix. Le but, en général, reste le même : concentrer ses forces sur l’élevage. Selon le dernier recensement agricole de 2020, environ 6 % des éleveurs étaient dans ce cas. Un niveau comparable à l’ensemble des agriculteurs (7 %).
« Les données du recensement minimisent largement ces pratiques » de délégation, qui sont parfois mal déclarées, voire omises, prévient toutefois François Purseigle. Dans une étude de 2022, le sociologue avait identifié, avec d’autres auteurs, ce phénomène de « délégation intégrale par recentrage ». La question de la délégation a été posée pour la première fois lors du recensement de 2020. Ce qui rend hasardeuse toute analyse de la dynamique de ce phénomène au cours des dernières années. De nombreux acteurs de terrain interrogés par Agra Presse le constatent toutefois : la délégation intégrale progresse chez les éleveurs. Et il pourrait bien s’amplifier avec la vague de départs à la retraite en cours.
Le déclic ? Souvent le départ d’un associé
Dans sa région, « c’est un mouvement amorcé déjà depuis quatre, cinq ans », observe Jérémy Berthomier, conseiller de Geda en Vendée, « surtout par manque de main-d’œuvre, souvent au départ d’un associé ». Pour Freddy Soulard, producteur laitier en Vendée, le déclic a été le départ de ses parents à la retraite, il y a cinq et sept ans. Impossible de trouver un associé, et l’embauche d’un apprenti n’a pas suffi à compenser. En 2019, il a donc délégué à sa Cuma la quasi-totalité des travaux des champs – du temps de ses parents, elle réalisait déjà les semis et la récolte. Sur ses 93 ha de SAU (dont 40 ha de prairies naturelles inondables), l’éleveur a uniquement gardé les opérations les plus simples et les moins chronophages : semis du maïs, épandage du fumier, déchaumage. Tout en se réservant la possibilité de les confier si besoin à sa Cuma. « Les animaux, c’est ma priorité », explique-t-il à Agra Presse. Avec 75 vaches en production, « 90 % du revenu [de l’exploitation] vient du lait ».
Freddy Soulard représente le cas d’école de ces éleveurs qui délaissent « les interventions nécessitant une grande technicité » (phytos notamment), mais qui « continuent d’accompagner la récolte et d’épandre des engrais », comme le remarque Jérémy Berthomier. Pour le conseiller, il s’agit surtout d’agriculteurs exploitant « plutôt des petites surfaces », car, « dans les grosses structures, il y a généralement un associé spécialisé dans les cultures ».
Sans forcément confier à un prestataire l’ensemble des opérations culturales, la délégation peut être « déterminante et stratégique même si elle ne concerne que quelques opérations (semis de maïs, traitement phyto, évidemment ensilage…) », remarque Christophe Perrot, de l’Institut de l’élevage (Idele). Dans une récente étude, il avance que 80 % des polyculteurs-éleveurs « font appel à la sous-traitance (classiquement pour des tâches comme l’ensilage), soit bien plus souvent que dans les fermes sans élevage (58 %) ».
De plus en plus « une décision stratégique »
Pour Sébastien Dondel, qui élève 250 truies à Melesse (Ille-et-Vilaine), la bascule s’est faite au moment de renouveler le pulvérisateur, en 2018. Avec son associé, ils décident de confier les traitements à l’entreprise de travaux agricoles (ETA) qui réalisait déjà leurs semis. Avec un coût « comparable à l’investissement (environ 19 €/ha à l’époque) », les éleveurs peuvent accéder à un matériel « équipé des dernières technologies » et offrant « des débits de chantier importants ». « Dans la foulée, nous avons choisi de déléguer aussi l’épandage du lisier », ajoute l’éleveur breton : en raison d’une augmentation de cheptel, l’épandeur qu’ils utilisaient en Cuma était devenu sous-dimensionné. Aujourd’hui, sur leurs 170 ha, les associés du Gaec du chêne Harel ne réalisent plus que « la préparation du sol, le transport et l’engrais ». Et « nous ne sommes pas près de faire machine arrière », s’enthousiasme Sébastien Dondel.
« La sous-traitance devient de plus en plus une décision stratégique à part entière », note Geneviève Nguyen, économiste à l’Ensa de Toulouse. À côté des éleveurs qui délèguent par manque de moyens, « on voit aujourd’hui des grandes exploitations, notamment laitières, qui ont les moyens de conduire leurs cultures, mais ne souhaitent pas le faire ». Une tendance qu’elle associe à l’émergence de la « multi-spécialisation » en cours dans ces grands élevages, avec la création d’ateliers de production d’énergies renouvelables ou de transformation. Des ateliers de diversification sources de valeur ajoutée, sur lesquels les producteurs ont tendance à « reporter leurs ressources stratégiques ». « L’organisation du travail devient un aspect majeur pour ces grosses fermes d’élevage », observe Geneviève Nguyen.
Directeur de la fédération des Cuma de Bretagne, Vincent Laizé observe la délégation intégrale progresser sur le terrain. « En Ille-et-Vilaine, par exemple, l’augmentation du chiffre d’affaires des Cuma est essentiellement due aux structures importantes avec au moins un salarié permanent. » « On le ressent aussi avec les investissements, complète-t-il. De nombreuses Cuma investissent dans des tonnes à lisier de grande capacité et proposent une prestation complète. Cela amène des adhésions importantes. »
Tendance à la délégation en porcs
D’après plusieurs témoignages recueillis par Agra Presse, c’est notamment en production de lait que la délégation totale gagne du terrain. Les chiffres du recensement 2020 montrent que 5,4 % des producteurs laitiers ont opté pour la délégation intégrale, soit plus qu’en bovins viande (3 %). Mais c’est surtout dans les élevages hors-sol que cette pratique est la plus répandue, avec par exemple 12 % des producteurs de porcs, selon Geneviève Nguyen. En porc, point d’ensilage ni de foin. Or, ces fourrages impliquent souvent un lien plus fort avec les cultures (maïs ou prairies), qui se matérialise par un besoin de maîtriser l’approvisionnement.
D’autres raisons peuvent expliquer la tendance à la délégation des éleveurs de porcs. Les pointes de travail régulières, par exemple : « Il y a des impondérables qu’on ne peut pas décaler, comme le sevrage, détaille Sébastien Dondel. Dans ces moments-là, on n’est pas disponible pour intervenir sur les cultures. » La délégation peut aussi aider à stabiliser les charges liées aux cultures, alors que le prix du porc, lui, a toujours été « extrêmement fluctuant », rappelle Jean-Marc Leroux, directeur de la fédération des ETA de Bretagne. Elle présente aussi l’avantage d’externaliser les aléas (pannes éventuelles), ainsi que leur coût. C’est ce qui a notamment séduit Gilles, en Ille-et-Vilaine. Grâce à la délégation intégrale, il a pu par ailleurs saisir une opportunité foncière et doubler sa surface de cultures (à 200 ha), sans avoir à réinvestir dans du matériel.
« Les compétences nécessaires en grandes cultures et en élevage hors-sol sont très différentes », ajoute de son côté Geneviève Nguyen. Sans oublier la complexité croissante de la réglementation, sur la Pac ou les obligations environnementales par exemple. Comme le note l’économiste toulousaine, « l’obligation de détenir un Certiphyto pour réaliser des traitements a été un déclencheur ».
« Montée en gamme » des prestataires ETA et Cuma
En termes géographiques, la délégation des travaux apparaît plus répandue dans l’ouest de la France. S’appuyant sur une publication du ministère de l’Agriculture, François Purseigle et Geneviève Nguyen décrivent dans leur étude de 2022 une « France agricole partagée en deux ». Dans le Sud-Ouest, l’Ouest et le Nord-Est, « le taux d’exploitations en délégation intégrale peut atteindre 18 % » (toutes productions confondues). Une répartition qui recoupe les grands bassins de polyculture-élevage et d’élevages hors sol.
« L’offre de service disponible à proximité de l’éleveur joue aussi beaucoup », note encore François Purseigle. L’Ouest correspond d’ailleurs au bassin historique d’implantation des Cuma. D’où une « culture » de la délégation probablement plus présente dans ces régions. Selon sa consœur Geneviève Nguyen, le développement de la délégation est « concomitant avec le développement de l’offre de sous-traitance, sa professionnalisation et sa montée en gamme ». Comme le note Philippe Largeau, président de la fédération des ETA de Nouvelle-Aquitaine, les entreprises de travaux agricoles « se sont adaptées à la transformation de l’agriculture », avec – comme leurs clients agriculteurs – « des structures de plus en plus importantes ». « Il y a dix ans, il y avait 20 000 ETA pour 95 000 contrats, aujourd’hui, il y a 22 000 ETA, mais pour 140 000 contrats », pointe-t-il.
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Une offre depuis 2012 chez Euralis
D’autres structures peuvent aussi accompagner les éleveurs dans un projet de délégation intégrale. Dans le Sud-Ouest, Euralis revendique avoir été une des premières coopératives à proposer un service dans ce sens, et ce à partir de 2012. Dans ce territoire caractérisé par des fermes plus petites et plus diversifiées que la moyenne nationale, « les éleveurs étaient en attente d’un accompagnement spécifique sur l’atelier céréales », note Audrey Raynier, responsable marketing au pôle agricole d’Euralis.
Aujourd’hui, quelque 150 agriculteurs (pour 6 000 ha) adhèrent à l’offre « Sérénité » du groupe, qui comporte un conseil agronomique et économique (de l’assolement jusqu’au bilan de campagne). Parmi eux, « plus de 60 % » vont jusqu’à la délégation totale. Dans ce cas, le conseiller de la coopérative « prend la casquette d’un chef de culture, en mandatant et en pilotant une ETA ou une Cuma », explique Audrey Raynier. « Notre offre progresse chaque année, affirme-t-elle. Et elle sera amenée à croître les prochaines années », vu l’évolution sociologique de l’agriculture.
Demain, la question cruciale des RH
Le modèle initié par Euralis ne semble pas encore avoir essaimé partout en France. Contactées par Agra Presse, deux coopératives majeures du grand Ouest – Eureden et la Cooperl – indiquent ne pas proposer de service comparable. Mais les lignes bougent, et les coopératives sont désormais de moins en réticentes à s’aventurer hors de leur pré carré. De son côté, le sociologue François Purseigle estime qu’« il y a un enjeu pour les coopératives laitières et les laiteries à prendre en charge cette délégation des travaux ».
Et demain, la délégation intégrale continuera-t-elle sa percée dans les élevages ? « Ce qui progressera sûrement, c’est l’incapacité des éleveurs à tout faire, avec un recours à la main-d’œuvre familiale qui sera de plus en plus limité », prédit M. Purseigle. Vu l’érosion en cours du nombre d’élevages, « dans tous les territoires – y compris à l’ouest –, il sera de plus en plus difficile de mutualiser des outils destinés aux cultures : on ne peut pas faire des dizaines de kilomètres pour échanger une ensileuse. » « Certes, les éleveurs délèguent de plus en plus. Mais il y en a de moins en moins », tempère Jean-Marc Leroux, de la FREDT Bretagne. Dans la région, « on commence à sentir les effets de la décapitalisation », qui touche aussi désormais le cheptel porcin, ajoute-t-il, notant « une certaine inquiétude chez les ETA ».
Dernier facteur d’incertitude : la pénurie de main-d’œuvre à l’origine du développement de la délégation n’épargne pas les prestataires. À la fédération des Cuma de Bretagne, Vincent Laizé observe des difficultés pour recruter certains profils, notamment « avec des compétences en mécanique ou les chefs d’équipe ». « Les Cuma ont tendance à grossir, et des salariés deviennent manageurs sans avoir reçu de formation », détaille-t-il, assurant que la formation « fait partie des priorités de notre schéma de développement ». « Il faut surtout axer sur l’humain et l’encadrement des équipes, résume M. Laizé, parce que le matériel, lui, suivra toujours. »
YG
Une pertinence économique à évaluer au cas par cas
Chez Sébastien Dondel, à Melesse (Ille-et-Vilaine), les prestations de services (ETA et Cuma) totalisent 400 €/ha pour l’ensemble des opérations (hors travail du sol, transport et épandage d’engrais). « Il faut y ajouter la location du tracteur de tête pour 80 €/ha, le fioul, les pièces usures, etc. », précise l’éleveur de porcs. Gilles, son collègue du nord de Rennes (1), évalue de son côté le coût total « entre 500 et 600 €/ha ». Deux chiffres difficiles à comparer aux coûts de mécanisation, qui varient fortement entre les exploitations. À titre d’exemple, la fédération des Cuma des Pays de la Loire les a estimés à 445 €/ ha en 2021-2022 (pour 85 exploitations en polyculture lait ou viande). Quant aux élevages bovins lait de Bretagne du réseau Inosys (Idele, chambres d’agriculture), ils affichaient en 2017 des coûts de mécanisation de 611 €/ha. Autre exemple en bovins viande, cité dans un rapport du CGAAER (ministère de l’Agriculture) : une moyenne de 144 €/ha en zone herbagère, selon les Cuma de Bourgogne-Franche-Comté. Au milieu de tous ces chiffres difficilement comparables, une chose est sûre : la tendance est à la hausse, notamment en raison du renchérissement du matériel. Rien que depuis 2019, ils auraient pris 30 %, selon Vincent Laizé, directeur de la fédération des Cuma des Bretagne.
(1) Lire ci-dessus
Quand les ETA se mettent à distribuer les fourrages
Pour un éleveur, externaliser des pans de son cœur de métier peut sembler plus difficile que la délégation des cultures. Pourtant, il n’est plus rare de voir des fermes où la distribution de fourrages est réalisée par un prestataire extérieur. Un service historiquement proposé par les Cuma (coopératives d’utilisation du matériel agricole), qui possèdent 194 désileuses automotrices, selon les chiffres 2023 du réseau. Certaines ETA (entreprises de travaux agricoles) s’y sont mises aussi : il y en aurait « une dizaine en Bretagne », selon Guillaume Le Gonidec, de la fédération nationale FNEDT. Une activité de niche qui ne semble pas vouée à être généralisée, car elle nécessite « une zone géographique très dense en élevages » pour rester rentable. Autre contrainte, pour les éleveurs cette fois : celle de devoir parfois réaménager ses bâtiments pour réduire au maximum le temps consacré à l’opération, et donc son coût (facturation au temps passé). Malgré ces freins, la pratique peut s’avérer « économiquement très valable », selon M. Le Gonidec, avec des différentiels de coût entre exploitations (liés au temps de travail) allant de un à cinq.
Délégation ne rime pas avec abandon
Confier les cultures à un prestataire ne signifie pas abandonner totalement leur gestion. En général, les éleveurs en délégation intégrale restent décisionnaires quant à leur assolement. À Melesse (Ille-et-Vilaine), Sébastien Dondel forme « un trio » avec son ETA et le « cabinet indépendant de conseil agronomique Ter-Qualitechs ». « Ils nous préparent l’intégralité des menus (implantation des cultures, choix variétaux, engrais, phytos) et nous apportent un conseil principalement technique », résume cet éleveur de porcs. « Le technicien de Ter-Qualitechs nous met en alerte, ce qui permet l’anticipation nécessaire » pour réserver en avance le passage de l’ETA. Et au moment du chantier, « pour que tout se passe bien, il faut que nous soyons aussi organisés de notre côté », note-t-il. « Quand l’ETA vient traiter, il faut que les menus et les produits phytos soient prêts pour que les salariés perdent le moins de temps possible. Idem pour un semis. Ça nous demande un travail de préparation et donc d’anticipation. »
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