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LAIT/STRATÉGIE Changement de cap à la Prospérité Fermière

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Le groupe coopératif laitier du Pas-de-Calais revoit sa stratégie. Il privilégie la différenciation des débouchés, plutôt que le développement des volumes à tous crins, met en veilleuse ses investissements « en attendant des jours meilleurs » et passe actuellement « au screening » l'ensemble de ses projets de recherche-développement. Il présentera ses nouveaux axes stratégiques aux adhérents et salariés à l'automne. Le groupe vient d'être secoué par une grave crise de gouvernance qui met au grand jour l'existence de certaines visions opposées entre administrateurs depuis 2009. Le challenge de la nouvelle directrice générale est capital.

Pour la Prospérité Fermière, une collecte annuelle de 800 millions de litres de lait par an n'est plus l'objectif à atteindre, même si la coopérative laitière du Pas-de-Calais l'avait pourtant inscrit noir sur blanc dans son projet d'entreprise baptisé Cap 2025 ! Douze mois plus tard, le président Gilles Desgrousilliers estime en effet que cette période de fin de quotas, marquée par une grande volatilité des marchés mondiaux, est facteur de risques. « Adopter la stratégie des volumes peut être dangereux à moyen terme », expliquait-il ainsi lors de la conférence de presse suivant l'assemblée générale du 18 mai dernier qui s'est tenue à Arras (62) dans une ambiance tendue.

MIS EN SOMMEIL

Depuis peu à la tête de la direction générale du groupe Prospérité Fermière-Ingredia (PFI), Sandrine Delory, précédemment DAF, confirme ce virage. « Il ne s'agit pas de collecter un milliard de litres de lait, mais bien de développer de la valeur ajoutée sur des marchés de niches, tout en adaptant nos investissements. Celui de la dernière tour de séchage est remis à plus tard en attendant des jours meilleurs », poursuit-elle. « Car la première des deux tours prévues, et mise en service début 2014, n'est toujours pas arrivée à saturation », rajoute-t-elle.

Le dossier est donc mis en sommeil. « Par contre, d'autres ateliers associés sont arrivés à saturation, ce qui va nous contraindre à investir très rapidement ». Pour limiter au maximum la volatilité, « il faut que les volumes collectés soient attachés à une valorisation », explique de son côté Gilles Desgrousilliers tout en précisant : « Ce sont nos adhérents qui donneront désormais le tempo de notre marche en avant ! ».

ANCRAGE TERRITORIAL

Apparemment rien de changé donc dans ce qui fait la force du groupe depuis qu'il s'est lancé dans le cracking du lait voici plus de 35 ans : la valorisation optimale des protéines laitières et des ingrédients laitiers. Ce qui faisait écrire récemment au Canard Enchaîné à propos de cette entreprise: « le lait, c'est de l'or ! ». Pas question non plus d'abandonner ses positions à l'export qui génèrent plus de 60% du chiffre d'affaires. L'ancienne DAF du groupe, qui a succédé à Matthieu Arguillière, révèle néanmoins que PFI veut resserrer tous ses projets de recherche-développement (un budget annuel de 4M€). « Nous les optimiserons en fonction de la valorisation du lait de l'adhérent et en fonction des investissements consentis ».

Par ailleurs, le conseil d'administration a fait le choix d'accompagner un groupe de sept adhérents développant les circuits courts à travers une coopérative d'éleveurs (Les prairies du Boulonnais). « La Prospérité Fermière est prête à en soutenir d'autres… », explique le tandem président-directrice.

Plus habituée à parler marchés internationaux et nouveaux produits, PFI, dont beaucoup soulignent la force de l'outil industriel, marque ainsi un retour vers « un ancrage territorial ». Serait-ce un véritable tournant stratégique pour « ce crack du lait » ?

Au conseil régional, on a beau dire que « les nouvelles orientations stratégiques en cours de mise en œuvre portent sur une volonté de recentrer l'activité sur la valorisation des produits locaux en mode circuit court en délaissant la production de poudre de lait dédiée aux marchés mondiaux », le président Desgrousilliers affirme ne pas se reconnaître dans une telle orientation affichée par les politiques régionales !

DU LAIT « PROSPÉRITÉ »

Par contre, disposant d'une chaîne de conditionnement d'une capacité annuelle de 90 millions de litres de lait, PFI se tourne à nouveau vers le lait de consommation sous la marque Prospérité. Le groupe a renégocié ses contrats avec Sodiaal (30 millions de litres) et avec Orlait, contrôlé par Sodiaal, (30 millions de litres) qui commercialise du lait MDD sous la marque « J'aime le lait d'ici ». Une renégociation effectuée cependant dans des conditions moins favorables qu'à l'origine.

PFI a dû également renégocier son contrat de livraison « historique » de crèmes signé dès l'implantation arrageoise d'Häagen-Dazs en 1992 et faire, pour la livraison de la crème, une place à Sodiaal, copropriétaire de Yoplait aux côtés d'un General Mills… propriétaire d'Häagen-Dazs !

Pour saturer son outil industriel, PFI dispose désormais d'un volant de production de 30 millions de litres. Le groupe embouteille actuellement moins de 4 millions de litres pour des marchés de proximité hors GMS pour des enseignes comme Gamm Vert, O'Tera ou Clairvoie. « On cherche également des marchés à l'exportation », révèle Sandrine Delory en évoquant des débouchés potentiels asiatiques, à l'image de ce qu'a négocié Lact'Union, son voisin immédiat.

PFI pourrait également commercialiser des laits enrichis, type lait enrichi de « lactoferrine », pour le marché des laits infantiles.

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Mais pour s'engager dans cette stratégie industrielle, il faut préparer dès à présent l'avenir sur le terrain de la production. Il y a en effet urgence, puisque le quart de la collecte de PFI aura changé de main dans 8 ans. « Notre voulons maintenir nos points de collecte dans des territoires différenciés (1 020 points de collecte pour 1 600 adhérents) pour alimenter notre outil Ingredia », précise Gilles Desgrousilliers.

Pour lui, la coopérative est aujourd'hui placée devant une alternative : soit tracer sa route avec une certaine partie des adhérents, soit travailler plus collecti-vement en tenant compte des handicaps territoriaux de certains de ses éleveurs (NdlR : le Boulonnais notamment). « Une coopérative doit s'intéresser à tous ses adhérents ! », martèle-t-il. Est-ce un retour des éleveurs aux commandes de leur coopérative ? Le début de nouveaux liens à renouer entre éleveurs et leur outil coopératif ?

CRISE DE GOUVERNANCE

Autant dire que cette « inflexion stratégique », ne s'est pas faite dans la plus grande sérénité. Elle a même été accompagnée d'une véritable crise de gouvernance révélée en novembre 2014 à l'occasion de la remise du rapport de Coopertise ! Prestation d'ordre professionnel spécifique à la coopération visant la comptabilité, le droit, la fiscalité ainsi que la conformité coopérative (éthique, valeurs et gouvernance), son rendu aurait été le prétexte à sceller le départ de Matthieu Arguillère, l'ancien directeur général, à qui l'on reprochait, semble-t-il, des problèmes de gouvernance.

Cette crise de gouvernance, qui a atteint son paroxysme le jour de l'assemblée générale en actant le départ de 3 des 15 administrateurs, pose néanmoins un certain nombre de questions.

Premièrement sur le départ de Matthieu Arguillère survenu en février dernier. Pur produit maison, celui qui a développé le secteur des ingrédients fonctionnels et qui fut le directeur commercial du secteur « poudres », avant d'accéder en mai 2013 à la direction générale a été remercié 20 mois plus tard, au moment même où la coopérative était celle qui payait le lait le mieux en France ! « La coopération agricole a-telle les moyens de se passer des talents de ses capitaines d'industrie ? », s'interroge-t-on dans certains milieux nationaux de la coopération. Pourquoi ne pas avoir alors engagé à ses côtés un directeur général adjoint dédié aux relations avec l'amont ?

RAYONNER SUR LE MONDE

Outre les questions de gouvernance, le rapport de Coopertise mettait également l'accent sur le manque de formation des administrateurs. Pour la deuxième année consécutive, la coopérative vient de dégager un budget de formation de 10 000€/an. Sera-t-il suffisant pour pallier le manque de formation des administrateurs souligné par le réviseur ?

La coopérative devra aussi sûrement s'interroger sur les influences politiques et syndicales qui court-circuitent parfois les instances gouvernantes du groupe coopératif laitier, notamment dans la fixation du prix du lait que beaucoup veulent voir moins dépendants des « commodités ». « Le prix du lait sera décidé en conseil d'administration », rappelle le président Desgrousilliers. Autre sujet de préoccupation : la recherche-développement. L'abandon éventuel de certains sujets de recherche n'est-il pas de nature à éloigner certains des 40 cadres et techniciens du service recherche et développement ?

En tout cas, PFI va devoir pallier très vite le départ de certains de ses principaux cadres : la DRH a quitté l'entreprise, Sandrine Delory qui assumait la fonction de DAF a pris celles de DG et devra également être remplacée…

Ce sont autant de véritables sujets qui n'entament pas l'optimisme de Gilles Degrousilliers : « Notre groupe coopératif doit rayonner sur le monde, mais tout en gardant son ancrage territorial », concluait-il à l'issue de la conférence de presse du 18 mai dernier.

2015, ANNÉE DE LA RÉORIENTATION STRATÉGIQUE

Mars-avril 2015 : diagnostic effectué de l'entreprise par le cabinet parisien Debussy Conseil.

12 mai 2015 : rendu au conseil d'administration puis présentation aux instances représentatives du personnel.

Juin 2015 : travail sur les nouveaux axes stratégiques de la coopérative. Automne 2015 : restitution auprès des adhérents et salariés de l'entreprise.