Chef de culture, l’inconnu de la Ferme France
Depuis son apparition au XIXe siècle dans les exploitations agricoles de la noblesse et de la bourgeoisie, le métier de chef de culture n’a cessé d’essaimer au sein des plus grandes exploitations agricoles. Et à mesure que la Ferme France continue de se concentrer, comme l’a montré le dernier recensement agricole, le rôle du chef de culture, bras droit du propriétaire, est promis à devenir de plus en plus important. Pourtant, ni l’administration, ni les professionnels ne savent précisément combien ils sont et en quoi consiste leur activité. Une thèse inédite de sociologie est parue fin 2020, qui éclaire enfin ce métier méconnu. Pratiqué principalement par des hommes issus du monde agricole, pour un salaire médian de 2000 euros, il est, à leurs yeux, très attractif, quoique parfois challengé par l’arrivée du numérique.
« Un chef de quoi ? » C’est une réponse qu’a bien souvent entendu le jeune sociologue Loïc Mazenc, durant son enquête sur le métier de chef de culture, terminée en novembre 2020. Si leur nombre ne cesse d’augmenter, les salariés agricoles permanents, et singulièrement les chefs de culture, sont bien souvent peu connus du grand public, voire du monde agricole.
Il n’existe d’ailleurs aucune statistique publique les concernant. Lors des recensements agricoles du ministère de l’Agriculture, ils sont rattachés à la catégorie des « salariés permanents non familiaux », ou plus précisément des « cadres » salariés. Soit des métiers, des statuts, des responsabilités et des pratiques très variées, qui vont du conducteur de tracteur jusqu’au mécanicien. Cette absence de chiffrage « participe à leur invisibilisation », estime Loïc Mazenc.
Pourtant ce métier est au cœur des mutations de la Ferme France, notamment l’agrandissement des exploitations et l’essor du travail salarié au détriment de la main-d’œuvre familiale. C’est pour palier ce manque que Loïc Mazenc a choisi ce sujet pour sa thèse de doctorat en sociologie. Intitulée Les chefs de culture : des interprètes contrariés du nouveau capitalisme agricole, elle a reçu un prix de l’Académie d’Agriculture de France en 2021 (Médaille Dufrenoy).
Un travail salué par le sociologue des mondes agricoles François Purseigle, qui rappelle qu’il n’y avait jusque-là pas eu de travaux sur « ces figures managériales » souvent « en première ligne », alors même qu’ils sont amenés à occuper « une place de plus en plus centrale » dans les exploitations agricoles.
« Je ne connaissais pas ce poste avant d’atterrir dedans », reconnaît Claire-Marie Desruelles Isnard (32 ans), chef de culture au domaine arboricole (pêches, nectarines, abricots) de la Cabanasse à Saint-Martin-de-Crau (Bouches-du-Rhône). Ingénieure agronome, diplômée de Purpan à Toulouse, elle a commencé par un emploi de commerciale dans les fruits et légumes. Afin de se rapprocher du terrain, elle devient responsable de production dans le Gard quatre ans plus tard, avant de passer chef de culture en février 2022.
Historiquement rattaché au rôle de second au sein des exploitations agricoles, le chef de culture jouit pourtant depuis le XIXe siècle d’une position privilégiée parmi les salariés agricoles, retrace Loïc Mazenc. Ils bénéficient de l’appui des nobles ou bourgeois propriétaires qui les emploient, le plus souvent dans de grandes exploitations modernes.
Une position privilégiée qui s’est ensuite renforcée grâce à l’institutionnalisation de la profession, avec la création de fermes-écoles dans un premier temps, puis par leur inscription au milieu du XXe siècle dans la catégorie des cadres. Cette appartenance conduira à la création du syndicat national des cadres d’exploitation agricoles en 1945. Contactée, la SNCEA ne dispose pas de chiffres concernant les chefs de culture. Selon Loïc Mazenc, le syndicat n’arrive d’ailleurs pas à « attraper les chefs de culture, parce qu’ils n’ont pas cette culture du syndicat ».
Encore aujourd’hui, le chef de culture est le bras droit du gérant d’un exploitant agricole ou d’un viticulteur au sein de « firmes agricoles » qui ont émergé dans les années 1980 en France. Celles-ci dévoilent des caractéristiques économiques et sociales uniques, comme le rappelle Loïc Mazenc, parmi lesquelles un chiffre d’affaires conséquent pour le secteur agricole, des centaines ou des milliers d’hectares, un nombre important de salariés, et l’effacement du chef d’exploitation dans la gestion quotidienne de la production au profit du chef de culture.
« Les structures sont assez conséquences dans le chablisien, ce qui demande aux vignerons de déléguer, souligne François Ménin (31 ans), chef de culture depuis 2017 au domaine viticole William Fèvre à Chablis (Yonne). Ils ne peuvent pas être au four et au moulin. Ils doivent être représentés par des gens de confiance, et c’est là que les chefs de culture interviennent ». Car ils peuvent être plusieurs sur une exploitation, comme le précise Loïc Mazenc : « Dans celles où j’ai enquêté, ils étaient en moyenne entre trois et six, avec parfois des assistants chefs de culture. »
Souvent originaires du milieu agricole, ces « bras droits » répondent à deux profils-type comme a pu l’observer Loïc Mazenc au cours de son enquête. Dans un premier cas, il s’agit très souvent de jeunes hommes diplômés d’un master en ingénierie agronomique, pour qui le salariat n’est qu’une étape dans leur carrière avant de devenir agriculteur indépendant. Ils sont 7 % en moyenne parmi les ingénieurs agricoles à se diriger vers la production agricole (comme exploitants ou salariés), et seraient très recherchés par les firmes agricoles, note Loïc Mazenc dans sa thèse.
Elle-même fille de producteurs de pêches, Claire-Marie Desruelles Isnard s’est interrogée sur la possibilité de reprendre l’exploitation familiale au sortir de l’école mais a finalement préféré opter pour le salariat, en raison notamment de la très bonne entente qu’elle entretient avec son patron.
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Dans un second cas, les chefs de culture sont d’anciens agriculteurs et agricultrices qui s’orientent vers cette carrière afin de poursuivre leur activité professionnelle au sein d’une exploitation. Ici, ce ne sont pas les diplômes qui entrent en compte dans leur embauche, mais davantage leur socialisation professionnelle et leurs expériences en tant qu’agriculteur.
Face à ces deux profils-types, François Ménin fait figure d’exception. Titulaire d’un BTS viticulture œnologie à la Viti de Beaune, il n’a toutefois pas baigné dans le monde agricole depuis sa plus tendre enfance. Quant à reprendre un domaine, il ne le conçoit pas. « Aujourd’hui, c’est devenu impossible d’acheter des vignes, cela se chiffre en millions dans le chablisien. Et puis, je me sens bien dans l’entreprise. »
Chef de culture ne veut pas dire exploitant, mais ces deux métiers ont beaucoup de traits communs, telle que la diversité des missions. « Aucune journée ne ressemble à une autre », comme le rappelle Loïc Mazenc. En plus d’organiser les travaux de productions en vue d’obtenir des résultats techniques maximaux, le chef de culture est chargé de la gestion de la main-d’œuvre, saisonnière et permanente.
Une polyvalence qu’apprécient Claire-Marie Desruelles Isnard et François Ménin. « C’est un luxe de ne pas avoir un travail redondant. En ce moment, par exemple, je m’occupe de la question des logements des salariés, j’apprends énormément de choses, mais cela demande d’être flexible, de prendre des décisions, d’aller chercher l’information », souligne la chef de culture. Quant au rythme de travail, il varie selon la saisonnalité, alternant entre période creuse et période dite de « rush ».
« Pour les fruits à noyaux, tout se passe l’été, c’est là qu’il faut cravacher. Les journées sont longues parce que l’on travaille avec le soleil avec horaires qui s’étendent de 6 h 30 à 19 h 00. Cette saisonnalité fait qu’on est monopolisé à 100 % mais c’est tellement passionnant. En hiver, on travaille de 8 h 00 à 17 h 00 avec plus de temps passé au bureau. C’est un rythme qui me convient », souligne Claire-Marie Desruelles Isnard.
Une alternance de saison que vit également François Ménin, qui ne compte pas ses heures pendant les « rushes ». « S’il faut prendre un tracteur la nuit, vous y allez, vous démultipliez les efforts avec des journées qui peuvent commencer à 5 h 00 du matin et se terminer à 19 h 00 ».
Du fait de leur fonction d’encadrement et de leur statut de cadre, les chefs de culture gardent une place à part dans la Ferme France. Ils font partie des rares salariés en CDI au sein des exploitations agricoles. Et la situation paraît de plus en plus fréquente. Au niveau national, le nombre de salariés en CDD est d’ailleurs en perpétuelle augmentation. Depuis dix ans, leur nombre a augmenté de 27 % sur la Ferme France, tandis que le nombre de CDI baissait de 6,2 %, rappelle un rapport du CGAAER de 2021, sans toutefois apporter des détails sur les postes occupés.
Quant au salaire médian, il se situe aux alentours de 2 000 euros net par mois, selon Loïc Mazenc, qui a analysé les offres d’emploi disponibles sur Internet. Si Claire-Marie Desruelles Isnard, seule cadre du Domaine de la Cabanasse, et François Ménin conviennent à demi-mot qu’il s’agit d’un « poste privilégié » au sein des exploitations agricoles, ils pointent tous deux du doigt les responsabilités qui accompagnent le métier, avec des résultats à maintenir. « Vous êtes sous pression permanente d’avril jusque septembre », prévient le chef de culture. « Tous les ans, c’est une compétition où je me dois d’être le plus performant et le plus précis possible, parce que l’on a besoin d’avoir une qualité et une traçabilité la plus haute possible. »
Des responsabilités qui n’empêchent pas les chefs de culture d’être des passionnés. « J’essaie d’attirer les jeunes ingénieurs à ce métier, parce que je m’éclate vraiment dans ce que je fais », se réjouit Claire-Marie Desruelles Isnard. Or avec l’augmentation des grandes exploitations, les patrons sont prêts à embaucher. « Je m’en suis rendue compte lorsque j’ai changé de poste, avec des personnes qui me disait avoir entendu que je voulais changer de crèmerie. »
Au-delà des missions traditionnellement dévolues aux chefs de culture, on voit apparaître un processus de « gestionnarisation » au sein des firmes agricoles, constate Loïc Mazenc. « Certaines tâches qui incombaient aux chefs de culture sont aujourd’hui sous-traitées à des outils de gestion, qui seraient plus fiables selon les dirigeants des grandes exploitations, explique le sociologue à Agra Presse. Or, ce sont des tâches qui représentent le cœur du métier des chefs de culture ». Autre problème, celui d’une augmentation des choses à intégrer aux logiciels de gestion. Cela sous-entend plus de temps passé derrière un bureau, et moins dans les champs alors que le métier est souvent choisi pour éviter la sédentarité qu’implique un travail de bureau. Si François Ménin confirme avoir choisi ce métier pour éviter de passer sa vie « derrière un bureau », il estime que ces logiciels sont indispensables en matière de traçabilité, par exemple, d’autant plus que le domaine William Fèvre est en conversion bio. Même son de cloche du côté de Claire-Marie Desruelles Isnard, pour qui ils sont « complémentaires » à l’observation, et qui lui permettent de simplifier son quotidien sans nécessairement l’éloigner du terrain. « Ce n’est pas parce qu’un logiciel nous dit de traiter, qu’il faut absolument le faire ».
Le groupe professionnel des chefs de culture est un groupe très majoritairement masculin, comme l’a observé Loïc Mazenc, au cours de sa thèse. Une observation que confirme Claire-Marie Desruelles Isnard, chef de culture au domaine arboricole (pêches, nectarines, abricots) de la Cabanasse à Saint-Martin-de-Crau (Bouches-du-Rhône) : « Les premières fois où je suis passée du commerce à la production, pour devenir responsable, je me suis fait recaler. Les exploitants avaient peur que ce soit compliqué de mettre une femme à la tête de tous ces bonshommes, que je ne sois pas respectée ». « Et lorsque les femmes réussissent à accéder au groupe professionnel, celles-ci font pour beaucoup l’expérience de sexisme », précise Loïc Mazenc. N’ayant rencontré « aucune difficulté » lorsqu’elle a postulé à Saint-Martin-de-Crau, la chef de culture estime néanmoins six années plus tard que les choses sont en train de changer, avec un nombre plus important de femmes qui rejoignent la profession.
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