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En direct avec Christian Paly, président de la CNAOC

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Agra alimentation : Suite à la présentation par Bruxelles de sa proposition de règlement pour la réforme du secteur du vin, l'industrie et le commerce du vin ont applaudi en estimant que les dispositions proposées sont à même d'assurer la nécessaire compétitivité et le développement durable de la filière tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'UE. Ce n'est pas exactement votre position sur ce dossier ?

Christian Paly :Comme l'ensemble de la filière, nous sommes d'accord avec la Commission européenne sur la nécessité d'une réforme et sur les enjeux : amélioration de la compétitivité, approfondissement de la politique de qualité, reconquête des marchés, équilibre offre/demande. Toutefois, là où nous divergeons, c'est sur les instruments que la Commission propose pour y arriver. Si la potion libérale de la Commission peut contribuer à aider le secteur des vins de table à améliorer sa compétitivité, elle est dangereuse pour le secteur des vins à appellation d'origine.

La remise en cause d'un modèle reconnu

Les vins d'appellation européens constituent toujours le principal atout de la filière et bénéficient d'un capital image fort à travers le monde. En proposant une définition imprécise de l'appellation d'origine, une libéralisation des plantations et une libéralisation des règles d'étiquetage, la Commission prend le risque de remettre en cause ce modèle original.

Q : Vous en conviendrez, l'UE continue de produire trop de vins de basse qualité qui finissent à la distillation (aux frais du contribuable) en alcool de bouche pour être revendus ensuite à bas prix à l'industrie des spiritueux. Les solutions présentées par la Commission ne vont-elles pas finalement dans le bon sens ?

R : Nous approuvons la suppression de certaines distillations qui occupent une place « budgétivore » dans l'actuelle OCM (environ 500 millions d'euros sur un budget total de 1,3 milliard d'euros). Toutefois, nous pensons qu'il faut maintenir un outil de gestion de crise exceptionnel au niveau national pour faire face à d'éventuelles récoltes trop importantes. L'application de cette mesure doit pouvoir être rendue obligatoire par les Etats membres et se faire sans financement. Nous souhaitons également le maintien de la distillation dite des prestations viniques pour des raisons qualitatives et environnementales. Cette distillation évite en effet le surpressurage du raisin et permet d'éliminer les sous-produits de la vigne (lies de vin et marcs de raisins). Enfin, nous considérons que les instances professionnelles régionales (organismes de filière) doivent disposer de moyens pour réguler au mieux le marché. Pour cela, elles doivent disposer d'une palette d'outils (mise en réserve, retrait, stockage ...) et de la capacité d'en rendre l'application obligatoire.

Une définition imprécise de l'origine

Q : En tant que président de la Confédération nationale des producteurs de vins à appellation d'origine contrôlée, comment appréciez-vous les propositions de la Commission sur la définition des appellations d'origine ?

R : La définition proposée par la Commission est inacceptable car elle est dangereuse pour les vins avec indication géographique. Pour la Commission, l'origine des raisins suffirait à conférer l'appellation d'origine indépendamment du lieu de transformation des raisins en vin : 100 % des raisins issus de la zone = AOP, 85 % = IGP. Cette proposition n'est pas acceptable car elle remet en cause plus de 200 ans d'histoire. On doit maintenir un lien fort avec le terroir et refuser que la vinification puisse se faire à des centaines ou des milliers de kilomètres de la zone de récolte des raisins.

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Q : Pour promouvoir la commercialisation du vin en Europe et sur le marché international la Commission prévoit un budget total de 123 millions d'euros dont 120 pour l'extérieur de l'UE et 3 millions pour le marché intérieur. C'est une somme suffisante à votre avis pour relever le défi ?

R :Non, la proposition de la Commission manque d'ambition. Les budgets proposés ne sont pas à la hauteur des attentes de la filière : seuls 6 % du budget actuel de l'OCM seront alloués à la promotion. De plus, la Commission propose une diminution progressive du pourcentage consacré à la promotion dans les enveloppes nationales (de 19,26 % en 2008 à 14,34 % en 2014). Il faut une proposition plus dynamique et ambitieuse qui permette une reconquête des marchés qui comptent, en particulier le marché intérieur. En effet, la Commission concentre tous les moyens sur les marchés extérieurs. Elle néglige totalement le marché intérieur, marché de prédilection pour les producteurs européens, qui représente plus de 67 % du marché mondial de consommation de vin !

Q : Afin que la politique de qualité du vin européen gagne en clarté et en efficacité, la Commission a proposé de simplifier les règles d'étiquetage en instaurant un cadre juridique unique applicable à l'ensemble des différentes catégories de vins et aux mentions y afférentes. Pensez-vous que de telles propositions sont à même de répondre aux besoins des consommateurs ?

R :Non, le secteur vin dispose de règles spécifiques en matière d'étiquetage depuis 33 ans. Depuis toujours, la notoriété des vins de qualité s'est construite autour de mentions traditionnelles comme cépage, millésime, vendanges tardives et de mentions valorisantes telles que le millésime et le cépage. Nous considérons que la proposition de la Commission qui vise à libéraliser l'étiquetage va à l'encontre de l'intérêt des consommateurs. Ces derniers risquent de ne plus faire de distinction entre les vins qui répondent à un cahier des charges contraignant (les vins avec Indication Géographique) et les autres vins qui bénéficient d'une grande liberté de production.

Encadrer les plantations reste un impératif

Q : Quelles seraient d'après vous les principales conséquences sur le secteur des vins à appellation d'origine d'une libéralisation des plantations à partir de 2014 ?

R : La libéralisation des plantations présente un risque de déstabilisation de l'économie de nombreuses régions viticoles de l'UE, notamment dans les zones de production des appellations d'origine. Actuellement, les aires sur lesquelles il est possible de produire des vins à appellation d'origine sont strictement délimitées sur la base de critères historiques et de critères liés à la nature du sol et du climat. En pratique, les surfaces plantées à l'intérieur de ces zones sont très inférieures à la surface des aires délimitées : l'écart entre aires délimitées et superficies plantées est aujourd'hui de plus de 1 million d'ha (rappel : le vignoble européen représente 3,4 millions ha). Quelques exemples concrets : la surface plantée en Côtes-du-Rhône pourrait passer de 61 000 à 120 000 hectares, en Chianti de 17 000 à 35 0000 ha, en Rioja de 60 000 à 350 000 ha et en Porto de 45 000 à 250 000 ha. La libéralisation des plantations aurait des conséquences dramatiques sur le secteur des vins d'appellation d'origine : surproduction, chute des prix, perte d'emplois, perte de valeur patrimoniale des terrains, remise en cause des efforts qualitatifs et délocalisation qui ne manqueront pas de ruiner des milliers de viticulteurs. La Commission européenne considère que le cahier des charges de chaque appellation d'origine permettra de contrôler l'évolution des plantations, mais cette analyse est totalement erronée car le cahier des charges se base sur la zone délimitée et non sur la zone plantée. Aujourd'hui, le vignoble n'est pas figé mais se heurte au problème de la circulation des droits de plantations. Dans certains Etats membres, des producteurs ayant des débouchés ont du mal à obtenir de nouveaux droits. Il faut donc autoriser la libre circulation des droits de plantations au sein des Etats membres tout en maintenant un encadrement des plantations qui permette aux appellations et aux exploitations qui ont des marchés en croissance de se développer et d'éviter les dérapages.