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Clé 10 : l’hypothèse des « modèles entrepreneuriaux »

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Roger Le Guen et Serge Cordellier ont essayé de décrire, en 2010, comment les conceptions de l’entreprise agricole proposées par chacune des organisations syndicales pouvaient expliquer les choix électoraux des agriculteurs.

Dans l’ouvrage collectif Les mondes agricoles en politique (2010), Serge Cordellier et Roger Le Guen proposent une grille de lecture pour comprendre le vote des agriculteurs aux élections des chambres d’agriculture : pour les deux chercheurs, les « modèles entrepreneuriaux » (rapports capital/travail, relations avec le marché, dimension d’exploitation, rôle des aides publiques…) sont au centre de leurs choix, et la confrontation de ces modèles avec les attentes des agriculteurs (être protégé, investir, répondre aux demandes des consommateurs…) peut expliquer une partie de l’évolution des scores.

Les « entrepreneurs et paysans » de la FNSEA

Selon les deux auteurs, la FNSEA a connu « des fluctuations de conceptions importantes » sur ce sujet. Les années 80 constituent un premier tournant. Jusqu’alors, « le caractère familial de l’exploitation qu’affirmait la FNSEA depuis sa naissance prenait son sens dans une opposition à deux autres modèles d’entreprises : capitaliste et socialiste d’État ».

Au cours des années 1980, le contexte change et la notion « d’entreprise à responsabilité personnelle (équilibrant capital et travail) » devient le « tronc commun de la réflexion de l’organisation syndicale sur l’exploitation agricole ».

Enfin, lors du congrès de 2005, un virage est définitivement pris, selon les chercheurs. Le président de la FNSEA Jean-Michel Lemétayer affirma lors du discours de clôture de ce congrès : « Nous voulons simplement nous revendiquer pour ce que nous sommes, c’est-à-dire des entrepreneurs. Des entrepreneurs et des paysans ». Et le rapport d’orientation précise que « la finalité n’est pas de se constituer un patrimoine mais d’exercer un métier fondé sur un projet économique afin de dégager un revenu ».

Les « paysans » de la Conf’, entrepreneurs malgré eux

Avec son concept d’« agriculture paysanne », la Confédération paysanne est parvenue à dépasser ses deux tendances fondatrices, CNSTP et FNSP (voir encadré), en proposant « une approche holistique du développement », estiment Cordellier et Le Guen.

Les deux auteurs définissent « l’agriculture paysanne » comme « encourageant des formes de production moins intensives, plus respectueuses de l’environnement, valorisant mieux les ressources locales des territoires, répondant à une logique plus durable, avec le souci de favoriser de meilleures relations entre producteurs et consommateurs ».

Pour Le Guen et Cordellier, ces démarches sont en rupture avec la FNSEA, mais « constituent aussi des manières d’entreprendre autrement, dimension qui n’est pas toujours perçue (ou assumée) par ses acteurs. Certains responsables sont ainsi passés d’une identification à un statut de travailleur exploité à celui d’entrepreneur promouvant des principes d’autonomie et d’agriculture durable ».

L’entrepreneur agricolo-agricole de la CR

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Chez la Coordination rurale, le métier d’agriculteur est « envisagé en termes de statut et d’identité menacés », estiment les deux auteurs. Les menaces sont de plusieurs ordres : « Une logique politique libérale, faisant disparaître le protectionnisme, un étatisme écologique et fiscal, l’idéologie professionnelle FNSEA-JA de l’intégration industrielle. »

Pour la CR, la question environnementale n’existe pas vraiment, dans la mesure où une garantie de la liberté économique amènerait les agriculteurs « à révéler et à respecter la nature », analysent Cordellier et Le Guen. Pour eux, on retrouve dans cette organisation une pensée de type physiocratique : « La seule activité fondamentalement créatrice de richesses productives est l’agriculture. »

Selon eux, le modèle d’exploitation promu par la CR comporte d’ailleurs « une visée quelque peu autarcique par rapport à l’industrie (valoriser à partir de la ferme, s’autonomiser autant que possible du commerce et du conseil en amont et pouvoir s’intégrer dans des marchés protégés par la puissance publique pour assurer l’indépendance alimentaire européenne) ».

« L’exploitant familial » du Modef

Pour expliquer la conception de l’entreprise chez le Modef, les deux auteurs rappellent que cette « organisation, liée à la gauche laïque, notamment communiste en ce qui concerne ses dirigeants » s’est opposée aux lois d’orientation de 1960-62 qui, selon elle, entendaient « liquider l’exploitation familiale et la petite paysannerie laborieuse ». Originellement, rappellent-ils, l’emploi de l’expression « exploitation familiale » était assez équivalent à la formule « petits et moyens paysans ».

En 1984, Frédéric Lindenstaedt, alors secrétaire général du Modef, écrivait ainsi : « La vocation du Modef est d’éclairer les esprits et de grouper tous les petits et moyens paysans (90 % du total) dans la lutte pour leur survie et même pour un nouveau développement d’une agriculture à base familiale modernisée ».

Le « travailleur paysan » de feu la CNSTP

La Confédération paysanne a été fondée sur deux courants, expliquent Serge Cordellier et Roger Le Guen. La CNSTP (très marquée en ses débuts par le leader syndical Bernard Lambert) « considérait que les paysans modernisés et endettés avaient été prolétarisés dans le cadre de l’exploitation familiale ».

À compter d’avril 1982, des responsables de la CNSTP ont commencé à revendiquer un « statut de travailleur paysan » qui ne serait « ni celui d’un chef d’entreprise ni celui d’un salarié. Ce projet de statut empruntait notamment au modèle des baux de carrière et à celui d’une sorte d’intégration d’État,‘le travailleur ne serait plus soumis à l’obligation de capitaliser », expliquaient Le Guen et Cordellier.

L’autre courant dont est issu la Conf’, celui de la FNSP, était « héritier des conceptions de l’ancienne opposition interne du syndicalisme majoritaire », qui « défendait pour sa part des conceptions économiques antilibérales (régulation, planification, réduction des inégalités, demande d’intervention publique). »