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Compétitivité Comment l’agriculture peut contribuer à la croissance française

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Dans un contexte menacé par une récession économique durable, le monde agricole et ses filières semblent prêts à jouer le jeu d’une meilleure compétitivité, d’une croissance, voire d’une création d’emplois dans certains domaines. À condition, toutefois, que des contraintes soient desserrées. Attentifs au sort de la TVA emploi relancée par Nicolas Sarkozy, intéressés par ses retombées possibles, les professionnels ont d’abord l’œil sur bon nombre de normes juridiques, sociales et environnementales qu’ils perçoivent souvent comme des entraves.

Comment retrouver le chemin de la croissance et conjurer la crise ? De tous bords, patronat, syndicats, PME, commerce, font assaut d’idées et de propositions pour mieux recruter, relancer leur compétitivité et faire tourner plus activement la machine économique. En plaidant à nouveau pour une TVA emploi censée alléger le coût du travail, la FNSEA, en tout début d’année, a voulu montrer que l’agriculture n’est pas en reste. Mais ce dispositif fiscal n’est qu’un élément parmi d’autres. Interrogés, les responsables de grands secteurs de production agricole sont persuadés que leurs filières peuvent faire mieux : recruter, exporter plus, créer plus de valeur ajoutée. Mais à condition que l’on desserre certains étaux qui les contraignent : normes environnementales, non refusées par principe mais souvent jugées plus contraignantes que chez les voisins de l’UE, droit de la concurrence, etc. C’est peut-être cela l’idée d’un nouveau contrat : « Allégez nos contraintes et on vous fera de la croissance ».
Ainsi, même les plus fervents défenseurs de la TVA emploi, comme la FNSEA qui voit en la mesure « sans doute le seul moyen de gagner en compétitivité et de faire reposer sur les produits d’importation une contribution à notre système social », ne négligent pas les autres possibles pour une plus grande performance : « Pour demain nous avons besoin de progrès économiques, sociaux, environnementaux, techniques et scientifiques », a assuré Xavier Beulin, dans une lettre adressée aux candidats à l’élection présidentielle datée du 9 janvier. Le président des chambres d’agriculture Guy Vasseur, a, deux jours plus tard, soutenu la même stratégie, lors de ses vœux à la presse. La seule mesure de la TVA sociale « est nécessaire, mais loin d’être suffisante ». « En Allemagne, il n’y pas de Smic, on fait venir des travailleurs étrangers (européens ou non) et on leur applique les charges sociales du pays en provenance – toujours moindres évidemment : c’est une distorsion de concurrence inacceptable. Une diminution du coût de la main d’œuvre en France ne serait pas suffisante – on s’en rend bien compte – pour s’aligner sur nos voisins. L’écart est trop grand ».

« Les Français en rajoutent »
Pour Guy Vasseur, des normes françaises plus souples, simplifiées, peuvent en revanche agir comme un accélérateur de la compétitivité. « Nous constatons dans ce domaine une autre distorsion de concurrence avec nos voisins européens. Car si, tous, nous adoptons les mêmes directives (européennes), les pouvoirs publics français ont souvent tendance à en rajouter. Et à nous rendre la réglementation encore plus exigeante, donnant lieu à des coûts supplémentaires ». Le président des chambres d’agriculture a, en particulier, pointé du doigt certaines initiatives du ministère de l’Environnement, rejoignant sur ce point Xavier Beulin qui avait fustigé le 5 janvier « l’excès de zèle environnemental » dont les producteurs doivent souvent s’accommoder. C’est le cas notamment pour les installations classées, pour lesquelles la norme française s’applique plus lourdement que la norme européenne. « Cela se produit également en matière de pesticides, a poursuivi Guy Vasseur : certains sont autorisés outre-Rhin et outre-Pyrénées, mais interdits en France – ce qui oblige à considérer une autre solution, le plus souvent plus chère ». Une harmonisation des normes sociales, sanitaires, environnementales... européennes, prônée notamment par le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire comme « indispensable en plus de la réduction des charges du travail », ne signifie donc pas systématiquement un gain pour les agriculteurs français. « Il faut aussi une République indivisible », estime Guy Vasseur : autrement dit, que tous les ministères et services de l’Etat appliquent la même règle. « Trop souvent, les pouvoirs publics français essaient d’être encore meilleur élève que le meilleur élève. Trop souvent l’on fait payer cela à l’agriculture et ça, ça n’est pas acceptable ». Dans le domaine de la méthanisation, c’est EDF cette fois-ci qui se ferait plus exigeant que la norme européenne. Mais pour le cas des bassins d’alimentation de captage instaurés par le Grenelle, c’est à nouveau le ministère de l’Environnement qui va au-delà de la norme continentale. « Remettre la réglementation française au niveau des exigences européennes nous rendrait, c’est certain, plus performants », estime le président de l’APCA.

Chacun veut son paquet lait
Il faut le reconnaître : les exigences environnementales, même si elles sont parfois jugées socialement acceptables, sont ainsi vécues par bon nombre de professionnels comme des freins à leur compétitivité (1). C’est le cas notamment des céréaliers mais aussi de la filière porcine, qui réclame un assouplissement de ces contraintes. Les acteurs de la filière fruits et légumes et du vin se rejoignent, eux, sur les problématiques liées à l’Autorité de la concurrence qui font entrave à leur regroupement. Chacun voudrait son « paquet lait » qui, pour ce secteur, contribue à desserrer un peu les règles de concurrence. La plupart plaident pour l’innovation, la réforme de la fiscalité et la mise en place d’outils de régulation pour tenter de maîtriser les aléas du marché. La méthode pour une plus grande compétitivité n’est en aucun cas le fruit du hasard : si elle repose sur la combinaison de l’ensemble de ces facteurs, elle nécessite aussi, selon le président de la FNSEA, une part de « responsabilité à assumer ».

Entre vocation exportatrice et marché intérieur
Au-delà de ces demandes d’assouplissement des contraintes, c’est peut-être aussi la conception même du rôle de l’agriculture qui est en cause. Observateur du monde agricole depuis bon nombre d’années, Jean-Marie Séronie (responsable de la veille économique au sein du réseau CER France) s’interroge : après avoir vanté la vocation exportatrice de la France en agriculture, n’a-t-on pas ramené le balancier sur une position trop exclusivement consacrée au marché intérieur ? Et, du coup, rabaissé les ambitions de la France. Une position confortable : le risque économique sur le marché intérieur est bien moindre qu’à l’exportation. Mais en même temps, les retombées pour l’économie sont plus modestes. Jean-Marie Séronie alimente son observation avec des sociétés comme Lactalis, Bongrain ou encore Bigard. Chez les deux premières, l’objectif n’est pas d’exporter des produits issus du lait français. S’ils ont une stratégie internationale, elle consiste en implantations ou achats d’outils industriels orientés vers les marchés locaux. Quant à Bigard, sa faible part de viandes exportées est connue. Le N°1 français de la viande cherche avant tout à mieux saturer ses outils locaux pour les rentabiliser. Ce qui est difficile au vu de la faiblesse actuelle du cheptel français.
Le responsable veille économique de CER France est cependant persuadé qu’au niveau du pays, une stratégie n’exclut pas l’autre. Certaines filières s’orienteront vers le marché intérieur, d’autres vers l’export. Aux pouvoirs publics d’adapter leurs politiques.

La contrainte des quotas
Le cas de l’Allemagne est exemplaire, selon Jean-Marie Séronie. Au temps des prix bas qu’a connu le secteur laitier, Allemands et Français réagirent de manière radicalement différente. En France, place à une meilleure maîtrise de la production laitière afin d’assécher le marché et relancer les prix. En Allemagne, on continuait à ce moment à produire plus. « La question du prix n’en était pas une », constate Jean-Marie Séronie. Avec ce volume, on partait conquérir de nouveaux marchés. Marchés conservés encore aujourd’hui.
A ces choix, qui pourraient être à revoir, s’ajoutent certaines contraintes. Le lait, encore : les quotas en France sont liés au foncier ; ils ne sont pas négociables contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays de l’UE. Un éleveur qui veut développer sa production est donc contraint de trouver une surface, donc d’être soumis au contrôle de structures, etc. En Allemagne, il suffit qu’il aille sur le marché des quotas pour en trouver. Jean-Marie Séronie ajoute à cela une fiscalité mal adaptée aux travaux en commun, fiscalité pour laquelle le réseau CER France a proposé plusieurs adaptations. Sur tous ces sujets, c’est peut-être justement une question de choix qui se pose. Si la France avait fait le choix durable de privilégier la croissance et les marchés extérieurs, peut-être aurait-elle adapté les différents outils de politique (fiscal, foncier, etc.) à cet objectif. Et l’agriculture du pays n’aurait sans doute pas cédé à ce point du terrain au profit de ses voisins européens.

(1) lire ci-dessous

 

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