Le creusement du déficit commercial avec l’Union européenne, observé entre 2011 et 2018, est principalement le fait de deux filières, le lait et les fruits et légumes, qui ont pourtant peu de choses en commun. Les pertes sur le marché européen semblent davantage subies en fruits et légumes qu’en lait où le solde commercial a par ailleurs grimpé vers les pays tiers. Le décrochage du secteur des boissons, fleuron de l’export français, serait, quant à lui, essentiellement dû aux importations croissantes de bière, dont la consommation progresse en France. Tour d’horizon.
Produits laitiers : les fromages italiens plombent le solde
Le secteur des produits laitiers est celui qui contribue le plus à l’érosion du solde commercial français vers ses plus proches voisins avec les fruits et légumes. « La baisse du solde commercial avec l’UE des produits laitiers est plutôt due à une hausse des importations qu’à une véritable baisse des exportations », observe Mélanie Richard, responsable du service économie au Cniel (interprofession laitière). En cause : l’appétit des Français pour les fromages ingrédients et le beurre. « Les fromages ingrédient, et plus particulièrement les fromages italiens comme la mozzarella, ont le vent en poupe », témoigne l’économiste. Or les industriels français ne sont que très peu à avoir fait le choix de se tourner vers ce type de production. Mozzarella, gouda, cheddar et autres fromages culinaires sont donc importés. Le pays avec qui la France a le plus fort déficit sur les produits laitiers est d’ailleurs l’Italie.
Sur le beurre, « la France est structurellement déficitaire en matières grasses laitières », rappelle Mélanie Richard. Un déficit qui a été accentué depuis qu’elles sont de nouveau plébiscitées. Les Français consomment de moins en moins de produits à 0 % de matière grasse, comme auparavant les yaourts. « Aujourd’hui, on ne retire plus le gras d’un certain nombre de produits, ce qui diminue la quantité de matière grasse disponible ». Couplé à la hausse des prix, la valeur des importations de beurre augmente. Toutefois, il y a beurre et beurre. « La France importe du beurre cube industriel qui est ensuite incorporé dans toutes sortes de préparations et exporte du beurre plaquette à plus haute valeur ajoutée », tempère l’économiste.
Coté exportations, la filière laitière française ne cible que peu le marché européen, qu’elle considère comme mature et où il y a de « sacrés compétiteurs ». D’où la faiblesse des exportations françaises vers l’UE. Et certaines entreprises françaises sont implantées en Europe. Elles n’ont donc pas d’intérêt d’y exporter depuis la France, ni de produire en France ce qu’elle produise juste à côté. Plus globalement si le solde commercial des produits laitiers se dégrade avec l’UE, il progresse avec le reste du monde. Au bilan, il reste encore largement positif au niveau mondial.
Fruits et légumes : les pays de l’est accentuent la concurrence
D’une manière générale, les importations (toutes origines) de fruits et légumes frais en France ont augmenté de 3,2 Mt en 2000 à 5,4 Mt en 2018, indique Interfel. L’UE est l’origine de 74 % de ces importations en 2018, l’Espagne comptant à elle seule pour 2,1 Mt, des proportions qui semblent stables depuis le début des années 2000. Avec une production de fruits et légumes frais comprises entre 5 et 6 Mt par ans, la France reste un petit producteur sur le continent face à l’Espagne (24 Mt dont 12 Mt de fruits) et l’Italie (22 Mt dont 9,6 Mt de fruits), « des gros producteurs qui ont des volumes et un meilleur coût de main-d’œuvre », résume Daniel Soares.
Face à cela, « l’offre française [ndlr : à l’exportation] reste chère, mais avec une certaine valeur », ajoute-t-il. « Ce qui explique notre déficit, c’est aussi un développement dans l’UE de la production d’autres pays », ajoute-t-il, citant notamment le cas de la Pologne « qui a développé sur plusieurs articles sa production », la Roumanie, la Hongrie ou le Portugal. « La Pologne qui produisait 3,5 Mt de pommes il y a 4 ans est passée à une production de 5,2 Mt l’année dernière. Ce qui a complètement déstabilisé le marché européen », donne-t-il en exemple.
Sur ce fruit, « nous avons une balance commerciale excédentaire mais nous avons perdu beaucoup de volumes à l’exportation du fait de cette concurrence », indique-t-il. La pomme représente à elle seule 57 % de la production française de fruits frais et 68 % des exportations. Sur les fruits et légumes, « nous avons perdu des parts de marché dans les pays scandinaves, notamment sur la pomme en volume. C’était des marchés sur lesquels nous exportions de manière conséquente dans les années 90. C’est plutôt la Pologne et l’Italie qui ont pris la place », indique-t-il, citant également le marché allemand.
Même les boissons décrochent, du fait de la bière importée
Le solde exportateur des boissons, fleuron de l’export agroalimentaire français, a fléchi de 115 M€ dans les échanges avec l’UE, entre 2011 et 2018. Ce solde est passé de 3 542 M€ en 2011 à 3 427 M€ en 2018. Ce décrochage, bien que peu significatif (115 M€ ne représentent qu’un écart de 3 % sur une période de huit ans), ne peut qu’attirer les regards. Ce décrochage est principalement dû à l’augmentation des importations de bière. En cause : la consommation de bière augmente en France, indique Maxime Costilhes, délégué général de Brasseurs de France. Les importations de ce produit, qui voyage peu parce qu’il est pondéreux et qu’il a une valeur relativement faible, proviennent d’un pays proche, la Belgique, où la consommation diminue. Les 1 600 micro-brasseries que compte la France sont trop petites pour répondre à l’augmentation de la consommation de bière en France, ou ne sont pas encore en service. Quant aux grandes brasseries, elles sont en phase d’investissement pour relever le niveau de la production française, mais en attendant le recours est l’importation.
Toutefois, il faut relativiser ce fléchissement du solde exportateur des boissons sur l’UE et avoir une vue plus globale : « L’excédent commercial des spiritueux a doublé depuis 2009 », indique une note publiée par la Direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI) en mars 2018. Le solde commercial entre la France et l’UE pour les boissons peut donner une perspective en trompe l’œil, met en garde Nicolas Ozanam, directeur de la FEVS : le premier fournisseur de spiritueux de la France est le Royaume-Uni, qui est (encore) dans l’UE, alors que les premiers clients de la France pour ces produits sont extra-européens.
Porc : les importations à haute valeur ajoutée creusent le déficit
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Depuis le début des années 2000, le déficit avec les pays européens se creuse dans le secteur porcin, à tel point que le solde négatif avec l’UE dépasse les 600 M€ depuis 2017. La relative croissance des exportations vers les pays tiers ne suffit plus à compenser le trou, d’où un solde global négatif depuis 2013. « La première raison qui explique l’évolution du solde, c’est un panier de produits déséquilibré entre importations et exportations, analyse Élisa Husson, économiste à l’Ifip (Institut du porc). La France importe de plus en plus de produits à haute valeur ajoutée », tandis qu’elle exporte de plus en plus de produits à faible valeur ajoutée, comme des abats à destination de la Chine.
L’année 2018 reflète bien cette tendance, avec des importations en hausse pour les produits transformés (+4,7 %) et les pièces désossées (+12 %), d’après l’Ifip. « Ce mouvement s’observe depuis plusieurs années », note toutefois Élisa Husson. Outre le manque de compétitivité du maillon abattage-transformation, l’explication est à chercher du côté de la consommation : « Les Français sont très consommateurs de jambons et l’Espagne sait très bien répondre à cette demande », résume l’ingénieure de l’Ifip.
Les volailles françaises à la peine dans un marché libéralisé de longue date
Longtemps exportatrice nette de volailles, la France a vu son solde commercial devenir négatif en 2018 (à -8 M€), selon Vincent Chatellier (Inra). Un chiffre optimiste pour l’Itavi (Institut de l’aviculture), qui estime le solde à -162 M€, en intégrant les exportations d’animaux vivants. L’histoire récente de l’aviculture française n’est faite que d’irruptions de nouveaux concurrents plus compétitifs et d‘ouvertures forcées du marché à coups d’accords de libre-échange. « Au début des années 2000 ont émergé des filières puissantes et structurées en Allemagne et aux Pays-Bas », raconte François Cadudal, directeur du pôle Économie de l’Itavi.
Grâce à des « outils industriels compétitifs et rationalisés », concentrés sur un nombre réduit de références (découpe notamment), ces pays « ont capté le nouveau marché qui s’est créé en RHD », explique l’économiste. En parallèle, l’Europe a ouvert successivement son marché au Brésil et à la Thaïlande (Gatt en 1994), puis à l’Ukraine (2016). Résultat : « Les contingents brésilien et thaïlandais représentent aujourd’hui 986 000 t, soit presque 10 % de la consommation européenne », affirme M. Cadudal. Et la France, moins compétitive que ses voisins, mange plus de 40 % de poulet importé.
Céréales et sucre : du moins bien en 2018, mais une balance solide
En céréales, l’activité reste largement tributaire de la météo, qui influe sur les volumes de production. D’où un effondrement du solde des échanges après la moisson catastrophique de 2016, avec des effets sur la campagne de vente 2016-17. Grand pays céréalier, la France affiche néanmoins une balance commerciale très positive année après année.
Le sucre représente une autre filière très excédentaire, dont le solde est relativement stable. Un point de bascule est intervenu le 1er octobre 2017 avec la fin des quotas dans l’UE. Premier producteur européen, la France en a profité pour accroître ses volumes. Mais le secteur traverse une crise avec l’effondrement des cours mondiaux. Cela transparaît dans les chiffres de 2018, marquée aussi par une récolte à faibles rendements. L’annonce de la fermeture de deux usines Saint Louis Sucre aura, elle, des répercussions à partir de la campagne 2020-21 : 10 % de la production française sont en jeu, d’après les calculs du syndicat betteravier CGB.
Produits laitiers : l’appétit des Français pour les fromages ingrédients et le beurre
Pommes : La Pologne qui produisait 3,5 Mt il y a 4 ans est passée à une production de 5,2 Mt l’année dernière
Les grandes brasseries françaises sont en phase d’investissement
Porc : les Français sont très consommateurs de jambons