Sur certains territoires, des coopératives françaises s'appuient sur leur filiale négoce pour aller « croiser le fer » avec leurs homologues voisines. Ces dernières reprochent aux premières de s'affranchir des règles coopératives sous le prétexte d'aller conquérir de la valeur et de la croissance. Ces pratiques ont interpellé jusqu'au plus haut niveau de Coop de France, qui a déposé une saisine au Haut conseil de la coopération agricole. On attend ses recommandations avant le congrès de Coop de France qui s'ouvrira le 16 décembre prochain.
En évoquant « les guerres fratricides entre coopératives céréalières implantées au nord de la Loire », Philippe Mangin se doutait bien qu'il provoquerait de multiples réactions (1). Ni officiellement, ni directement bien sûr ! Mais le président de Coop de France savait qu'il serait contraint d'ouvrir tôt ou tard un débat plus que nécessaire ! Même s'il ne date pas d'hier (il avait déjà été mis à l'ordre du jour lors d'une séance de la FFCAT en 1995), ce débat se devait d'intervenir, notamment à la demande pressante de certains de ses mandants, qui assistaient impuissants à quelques pratiques difficilement supportables qu'ils considéraient comme de véritables opérations de dumping. Or, si les propos de Philippe Mangin en ont rassuré certains, ils en ont étonné, voire surpris d'autres.
Luc Desbuquois, président de la fédération régionale des coopératives Nord-Pas de Calais, s'est dit « surpris » des propos du président de Coop de France. « On ne comprend pas ce qu'a voulu dire le président de Coop de France », témoigne ce responsable du Pas-de-Calais, par ailleurs administrateur à Coop de France. Bertrand Magnien, président de la fédération régionale des coopératives de Picardie, temporise. « Je ne partage pas du tout ce terme de guerre fratricide ». Selon lui, « il faut d'abord regarder la réalité du terrain avant de tirer des conclusions hâtives. Il n'y a aucun modèle à condamner, pas plus qu'il n'y ait de modèle à suivre ; tout tient dans la réalité des territoires sur lesquels la coopération doit s'adapter ».
UNE BALLE DANS LE PIED
Les négoces, filiales de coopératives ou de groupes coopératifs de plus en plus puissants, sont considérés pour certains d'entre eux comme de véritables bras armés partis à la conquête de nouveaux adhérents en défrichant de nouveaux
territoires. Sur le terrain, ces derniers se livrent à des guerres commerciales sans merci avec les coopératives voisines, évoquant au passage l'intérêt suprême de l'adhérent de base, mais négligeant parfois les dimensions humaines, sociales ou éthiques formant le socle même de la coopération ! Sûr que ceux-ci sont en train de relever à leurs manières les défis du capitalisme coopératif ! (2)
Au nord de Paris, les hostilités ont commencé dans le département de l'Aisne dès l'automne 2014 puis se sont étendues dans la Somme à partir du printemps 2015. La grande région nord (allant du nord de Paris à la frontière belge et de la Seine-Maritime jusqu'à la Champagne) n'est pas la seule concernée. De telles confrontations s'observent également entre la Marne et la Bourgogne. « La coopération est en train de se tirer une balle dans le pied », se désespère un président d'une coopérative du nord de Paris.
Le phénomène est assez grave pour que le bureau de Coop de France réuni le 10 septembre dernier ait saisi le Haut Conseil de la Coopération Agricole (HCCA). Une première depuis la création du HCCA en janvier 2006 ! Présidé par Henri Nallet, le HCCA est donc chargé d'examiner la question de « la concurrence que se livrent les négoces, filiales de coopératives ou de groupe coopératifs, avec les coopératives voisines ». Le haut conseil devra rendre « ses recommandations » dans les semaines qui viennent. On suppose au plus tard le 16 décembre 2015, date à laquelle s'ouvrira le prochain congrès de Coop de France.
ANCRAGE TERRITORIAL
« La majorité des coopératives françaises possèdent désormais leur filiale négoce », fait néanmoins remarquer un proche du dossier en poursuivant : « La collecte de certains négoces de coopératives implantées au sud ont d'ailleurs parfois une collecte de 2 à 3 fois supérieure à celle de la coopérative de base ! ». Alors, « n'est-on pas en train de focaliser le nord de Paris pour régler des situations plus délicates au sud ? », poursuit-il. En tout cas, en déstabilisant toute une filière économique, une telle stratégie mettrait à mal l'unité coopérative.
Les plus critiques font remarquer que l'intervention du président de Coop de France arrive au plus mauvais moment, précisément à quelques semaines de son départ de la présidence alors que le sujet empoisonne depuis fort longtemps des relations entre coopératives sur certains territoires. Dans ce débat, le HCCA aura sûrement à cœur de rappeler les fondements de la coopération qui régissent sa raison d'être, à savoir : la primauté du capital humain, la gouvernance démocratique (via le principe un homme une voix et les réserves impartageables), l'ancrage local et leur capacité d'innovation et de réponse aux nouveaux besoins.
Un autre président fait néanmoins remarquer : « pourquoi nous opposer l'ancrage territorial des coopératives dans notre démarche, alors que certains groupes parmi les plus puissants scellent des accords avec des sociétés étrangères ? (3)
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LE DOSSIER EST SUR LA TABLE DU HCCA
Ce débat met néanmoins en exergue deux stratégies coopératives de plus en plus divergentes : les groupes coopératifs adeptes des fusions-acquisitions, véritables partisans de la croissance à tout prix au mieux de leurs intérêts, et ceux qui promeuvent et déve-loppent des partenariats raisonnés entre coopératives voisines. En clair, cohabitent des coopératives qui estiment que leurs filiales peuvent aller chercher à loisir de la valeur ajoutée sur les terres des coopératives voisines en pratiquant un véritable dumping et celles qui mettent en avant le respect des règles fondatrices de la coopération, quitte à se pénaliser sur le long terme. Les débats risquent d'être animés dans les semaines qui viennent.
Le HCCA n'aura pas forcément la tâche facile. À partir de ses recommandations, Coop de France devrait surtout apaiser quelques tensions bien réelles qui existent sur le terrain et se déterminer clairement sur les voies d'avenir à suivre…
(1) Agra-Alimentation du 1er Octobre 2015.
(2) (Se reporter à l'ouvrage de Georges Lewi et de Pascal Perri paru en 2009 aux éditions Pearson Education France). (3) Il est notamment fait allusion ici aux accords récents passés entre Terrena et Dawn Meats ou ceux passés entre Agrial et le hollandais Van Oers United. Mais d'autres exemples ne manquent pas, notamment dans la filière sucre !
Promoteur d'un dialogue constructif, que ce soit dans la filière céréalière ou betteravière, le président de la fédération régionale des coopératives de Picardie met en avant les spécificités des situations rencontrées sur les territoires. Et relativise cette puissance des négoces filiales de groupe coopératifs : ce n'est pas la majorité des situations rencontrées en France, explique-t-il.
« Depuis que l'on assiste à la volatilité des marchés céréaliers, nos coopératives ont adapté leurs offres qui n'ont plus rien à voir à ce qui existait auparavant. Conséquence directe : les coopératives ont regagné des parts de marché qu'elles avaient abandonnées aux négoces locaux.
« Il n'en demeure pas moins que les rapports entre coopératives et négoces font partie des sujets épidermiques. Mais il n'y a pas de conflit ouvert entre coopératives.
« Le dialogue n'est pas rompu…mais il convient de regarder la réalité en face.
« Il y a des territoires où les concurrences entre coopération et négoce sont exacerbées. Le nord de la France à proximité de la frontière belge en est le plus bel exemple ».