Candidate malheureuse à l’entrée au Parlement européen, l’ancienne ministre Corinne Lepage, présidente du mouvement Cap 21, se félicite néanmoins de la percée d’ « un électorat républicain et écologiste au centre de l’échiquier politique », nous confie-t-elle. Loin de s’en tenir aux problèmes environnementaux, elle joint sa voix au débat sur l’obésité et la santé, et appelle à une relance de la recherche publique en France. A propos du principe de précaution, elle regrette que ses opposants ne veuillent ni la précaution, ni la responsabilité.
Agra Industrie : Au lendemain des élections européennes, quelle analyse faites-vous du taux d’abstention ? Selon vous, les Européens ont-ils suffisamment conscience de l’impact des décisions bruxelloises sur leur vie quotidienne ?
Corinne Lepage : Les citoyens européens, français en particulier, ne se rendent pas compte de l’importance des décisions prises par la Commission et de la nécessité de disposer d’un Parlement fort. En cela, les hommes politiques ont une responsabilité considérable. Dans l’Hexagone, ils montrent une fâcheuse tendance à mélanger problèmes intérieurs et communautaires. De surcroît, ils entretiennent un certain flou sur leurs projets. Hormis Charles Pasqua et les Verts qui avaient fait part de leurs positions sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, les autres partis sont restés très ambigus sur une question qui pourtant intéresse beaucoup nos concitoyens. Le constat vaut pour nombre d’autres sujets.
A. I. : Contre toute attente, les OGM n’ont pas fait parler d’eux. Les Verts promettaient une campagne active sur la « malbouffe », mais ils l’ont tout juste évoquée. N’a-t-on pas manqué là une occasion de débattre ?
Corinne Lepage : Diserts sur le mariage gay, les Verts se sont au contraire montrés discrets sur des sujets tels que l’alimentation et l’environnement. Leur ancrage très à gauche explique sans doute le score mitigé qu’ils ont réalisé, alors que leurs homologues allemands peuvent se féliciter d’un résultat à deux chiffres.
Pour ce qui est des OGM, Cap 21 en avait fait un sujet de campagne. Cela dit, le problème est beaucoup plus vaste : nos gouvernements successifs ne manquent pas d’attribuer à l’Europe les difficultés qu’ils rencontrent. Les finances publiques dérapent ? L’industrie se délocalise ? A en croire nos gouvernants, la faute revient toujours à l’Europe, alors que dans la réalité c’est tout le contraire. Accoutumés à ce son de cloche, les électeurs doutent des avantages qu’ils peuvent attendre de l’Europe.
A.I. : L’écologie est votre premier cheval de bataille, mais on vous a aussi entendue récemment condamner le message publicitaire d’une célèbre barre chocolatée pour les enfants. Alors que le débat sur l’obésité fait rage, comment comptez-vous y contribuer ?
Corinne Lepage : Il y a deux manières de s’y prendre pour qui veut intéresser les Français à la politique : préférer le langage de la vérité au mensonge et à la langue de bois, et tisser des liens constants entre leur vie au quotidien et la politique. Parler d’obésité amène à s’interroger sur la réglementation en vigueur et son fonctionnement, sur les modes de production et de distribution, la publicité, le rôle des lobbies… Mais il s’agit d’expliquer le problème le plus simplement possible au lieu de confisquer le débat par un discours compliqué.
A.I. : Où situez-vous les responsabilités de cette épidémie ?
Corinne Lepage : Les causes de l’obésité sont multiples. Comme l’ont démontré bien des études, elle découle de la pauvreté, de la méconnaissance de certains parents de l’alimentation à donner à leurs enfants, mais aussi de la publicité adressée aux enfants, que je juge choquante. Le souci qu’ont les industriels de faire tourner leur entreprise ne les autorise pas à faire n’importe quoi. Nous sommes confrontés aujourd’hui à un vrai problème humain. Sans parler du coût économique qu’il représente pour la sécurité sociale.
A.I. : Quels remèdes préconisez-vous ?
Corinne Lepage : Nous devons revenir à une politique de prévention en matière de santé publique. Cessons de vouloir résoudre le problème de la sécurité sociale avec des solutions comptables. Les dépenses augmentent car la population vieillit, mais aussi parce que les pathologies et le mal-être se développent. C’est pour lutter contre ces maladies, et particulièrement contre le cancer, que j’ai signé « l’appel de Paris ».
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A.I. :Bien que beaucoup s’y soient opposés, le principe de précaution est inscrit en toutes lettres dans la Charte de l’environnement. D’aucuns lui reprochent d’instaurer une obligation de savoir dans un univers de probabilités. Que leur répondez-vous ?
Corinne Lepage : On ne peut obliger personne à savoir, mais on peut contraindre quelqu’un à ne pas prendre le risque de tuer des gens. Et s’il choisit envers et contre tout de courir ce risque, qu’il l’assume ! Or les opposants au principe de précaution ne veulent ni la précaution, ni la responsabilité. Une telle position n’est pas supportable dans un univers d’incertain.
A.I. : Un récent ouvrage Santé, mensonges et propagande. Thierry Souccar et Isabelle Robard. Ed. Seuil. remet en cause l’indépendance de nombreux experts en matière de nutrition et de santé. Vous semble-t-il justifié que l’expertise scientifique soit de plus en plus contestée ?
Corinne Lepage : Il se pose un réel problème d’expertise en France. Comme tout un chacun, les experts ont des opinions, mais celles-ci ne doivent pas être tenues par des intérêts financiers. Or, la plupart des experts n’ont pas l’indépendance voulue. La question de la pauvreté de la recherche publique se repose, qui constitue un véritable drame économique à court et long termes et un drame de société. Faute d’une recherche publique digne de ce nom, nous sommes incapables de défendre la santé et l’environnement des personnes.
A.I. : Est-ce là une des raisons de la levée du moratoire sur les OGM, sans qu’aient été levées les interrogations sur les effets de ces organismes sur la santé ?
Corinne Lepage : Songez que 98 % des budgets de recherche consacrés aux OGM en France sont dédiés à la mise au point de nouveaux organismes, et 2 % seulement à des études sur l’impact de ces organismes sur la santé et l’environnement. Le moratoire n’a servi à rien. Il n’a pas été l’application du principe de précaution qui veut que l’on gère au mieux le temps entre le moment où le problème est posé et celui de sa résolution. Or nous n’avons pas avancé dans les connaissances au cours des cinq années qu’aura duré le moratoire. Des protocoles avaient été envisagés, mais aucune recherche n’a été menée, faute des moyens nécessaires.
A.I. : Dans les jours précédant l’adoption de la charte de l’environnement, vous dénonciez l’imposture du compromis qui se profilait. Vous félicitez-vous néanmoins de ce pas en avant ?
Corinne Lepage : A mes yeux, le seul progrès qu’introduit cette charte réside dans son article un. Affirmer que chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et favorable à sa santé est une innovation. Mais pour le reste, le texte final marque une régression juridique en ce qu’il supprime le principe du pollueur-payeur. Le pollueur ne contribuera donc que partiellement à la réparation des dommages qu’il aura occasionnés. On peut le regretter.
Je déplore également que le principe de précaution ne s’applique pas aux questions de santé et qu’il soit limité à l’action publique au lieu de s’étendre aux entreprises. Partis d’une idée généreuse, nous avons finalement abouti à un instrument d’une hypocrisie totale.
A.I. : Alors que les Etats-Unis traînent des pieds lorsqu’il s’agit de limiter les émissions polluantes de leurs industries, vous vous montrez optimiste sur leur volonté de basculer dans l’économie du développement durable. De même, pour la Chine. En revanche, votre jugement sur l’Europe est sévère. Que craignez-vous ?
Corinne Lepage : Ma position est pragmatique. Je constate que les Etats-Unis investissent lourdement dans les énergies renouvelables. Je pense aussi que la Chine, grâce à sa culture collectiviste, respectera son objectif de 10 % d’énergie renouvelable dans les cinq ans. En revanche, je suis inquiète pour l’industrie européenne qui prend un retard énorme dans les écotechnologies qui constitueront dans l’avenir un secteur majeur de développement économique.