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Covid-19 : « Aucune preuve de pénurie alimentaire dans le monde mais il y a toujours un risque »

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Si aucune pénurie alimentaire ne se fait encore jour, la pandémie de Covid-19 affectant tous les maillons du système alimentaire mondial, engendre de facto de nombreux risques dont celui d’aggraver considérablement la faim dans le monde en particulier dans les pays dépendant des importations de denrées alimentaires. C’est le cas de nombreux pays africains. Le point sur la situation avec Marco V. Sánchez Cantillo, directeur adjoint de la Division de l’économie du développement agricole au sein de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Agra Europe : À votre avis, y a-t-il un risque de pénurie alimentaire en 2020 ?

Marco V. Sánchez Cantillo : À l’heure actuelle, nous ne voyons aucune preuve de pénurie alimentaire généralisée dans le monde mais il y a toujours un risque. La pandémie de Covid-19 a accru ce risque, en particulier pour les pays à faible revenu qui ne sont pas suffisamment autosuffisants pour produire les aliments qu’ils consomment et qui dépendent fortement des importations de denrées alimentaires, dont beaucoup se trouvent en Afrique. Un signe positif est que les récoltes ont été bonnes et que les perspectives pour les cultures de base sont prometteuses. La production de cultures de base telles que le blé, le maïs, le riz et le soja a été moins touchée par les mesures de confinement, car leurs récoltes sont largement mécanisées. Par rapport à la crise des prix alimentaires de 2007-2008, les stocks mondiaux de denrées alimentaires de base sont nettement plus élevés aujourd’hui, avec plus du double de ce qu’ils étaient à l’époque. Cependant, la disponibilité des cultures dites de grande valeur, comme les fruits et légumes frais, dépend davantage des personnes, et non des machines, pour les récolter, les traiter et les emballer. Les fruits et légumes sont également périssables, de sorte que les problèmes logistiques menacent encore plus leur approvisionnement. Les problèmes de transport perturbent également la circulation des denrées alimentaires. Alors que la nourriture était généralement disponible jusqu’à présent, la capacité des gens à y avoir accès a diminué, car les mesures de confinement et les ralentissements économiques dans le monde entier réduisent les revenus des gens et leur accès physique à la nourriture.

Quel est, selon vous, le principal facteur qui pourrait aggraver la situation de la faim dans le monde ?

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La récession économique, conséquence directe des mesures de confinement nécessaires pour contenir la pandémie de Covid-19, est sans aucun doute la principale menace d’aggravation de la situation de la faim à l’échelle du globe. Le choc macroéconomique est déjà visible dans les pays à faible et moyen revenu où les systèmes économiques souffrent de perturbations commerciales et sont déstabilisés notamment par les importantes sorties de capitaux, la diminution des envois de fonds ou encore la chute massive du prix du brut pour les pays exportateurs de pétrole. Par ailleurs, l’effondrement des devises par rapport au dollar, qui rend le coût du service de la dette en dollars presque insoutenable, malgré une période de taux d’intérêt bas, pourrait déclencher une inflation des prix des denrées alimentaires dans les pays importateurs de denrées alimentaires. En raison des inégalités existantes, les populations les plus vulnérables et les plus pauvres subissent ainsi les pires conséquences de ces événements économiques et se retrouvent incapables d’accéder à la nourriture.

Quelle serait la réponse politique la mieux adaptée pour réduire les risques d’une multiplication des crises alimentaires dans le monde en 2020 et au-delà ?

Les gouvernements doivent d’abord maintenir la chaîne d’approvisionnement alimentaire en fonctionnement, intervenir pour s’assurer qu’il y a suffisamment de travailleurs et empêcher les marchés alimentaires mondiaux de paniquer. Quelle que soit la situation du pays, la relance économique (qu’elle soit grande ou petite, nationale ou provenant de sources d’aide internationale) doit viser à maintenir le fonctionnement des chaînes d’approvisionnement alimentaire, tout en protégeant l’accès à la nourriture, et à renforcer la résilience pour protéger les économies contre les ralentissements et les récessions futurs. Le Covid-19 ne connaît pas de frontières, pas de nationalités, et peut potentiellement affecter les plus riches et les plus pauvres en même temps. La réponse à la crise humanitaire et économique anormale que nous traversons doit aller au-delà de la géopolitique et des tensions bilatérales. Si les gouvernements nationaux travaillent ensemble de manière coordonnée, avec des politiques synchronisées, de nombreuses pénuries alimentaires seront évitées.