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Bilan Crise sanitaire E.Coli : politiques et scientifiques font les comptes

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Bilan post-E.Coli. L’interprofession des fruits et légumes frais (Interfel) a réuni le 23 octobre l’ensemble des protagonistes décisionnaires en cas de crise sanitaire, pour précisément faire le point, dix-huit mois plus tard, sur les avancées et les enseignements tirés de l’épidémie d’E.Coli survenue en mai 2011, en Allemagne et en France. Experts scientifiques et représentants des politiques publiques s’accordent au moins sur deux éléments : le manque de coordination et les ratés de la communication.

Mai 2011 : 4 000 malades, 900 personnes sous dialyse, 55 morts. Toute crise génère une réflexion. Celle provoquée en France et en Allemagne, avant et durant l’été 2011, par la bactérie E.Coli – ou la gestion ratée d’une crise sanitaire inédite – a nécessairement fait bouger les lignes. Près de dix-huit mois plus tard, les principaux acteurs décisionnaires autour de l’évènement – de l’expertise scientifique aux politiques publiques –, se sont réunis à l’occasion d’une réunion d’information, organisée le 23 octobre, à Paris, par Interfel – l’association interprofessionnelle des fruits et légumes frais. À l’ordre du jour : faire le point et échanger sur les nouvelles mesures  prises par ces institutions, en vue d’améliorer leur dispositif de gestion de crise sanitaire. Car la dernière, en proie à la précipitation et l’émotion, a non seulement fait de nombreuses victimes, mais aussi mis à mal toute la filière des fruits et des légumes, injustement incriminée à travers le concombre espagnol. Quand bien même, des graines germées contaminées continuaient, elles, à réellement sévir.
 
L’Anses renforce son lien avec l’institut de veille sanitaire
À l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), « on a, depuis cet évènement, fait le point », a commencé Marc Mortureux, son directeur. Et ce bilan s’est réalisé dans un premier temps avec leur homologue allemand. Si outre-Rhin, il a surtout été décidé la mise en place d’une plateforme commune entre niveaux fédéraux et niveau national, en France, on a d’abord souhaité renforcer le lien entre l’Anses et l’Institut de veille sanitaire (Invs). Le but : pointer plus rapidement l’origine de l’épidémie. « Nous nous sommes entendus notamment sur les questions à poser aux victimes. Plus elles seront précises, plus on sera sûr de trouver rapidement la source », a expliqué Marc Mortureux. L’autre conclusion est technique : au regard de la multiplication des bactéries, et afin de cerner rapidement celle en cause, les scientifiques prônent de ne plus raisonner par catégorie de pathogènes, comme par exemple E.Coli, mais d’aller directement à l’identification des gènes de défense et des facteurs de pathogénicité, en mesure de mieux caractériser l’élément coupable. Autrement dit, « ce n’est pas le fait que ce soit E.Coli qui ait été important. Par contre, il y avait un certain nombre de gènes très spécifiques qui ont généré la virulence que l’on connaît », a précisé le directeur de l’Anses.
 
L’Europe n’avait pas les armes nécessaires
« Il nous semblait avoir les armes nécessaire pour réagir. Mais ce ne fut pas le cas », a  reconnu pour sa part Eric Poudelet, directeur sécurité de la chaîne alimentaire au sein de la Direction générale de la santé et des consommateurs de la Commission européenne (CE - DG Sanco). C’est la raison pour laquelle, en partenariat avec l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), l’organisme vient d’adopter quatre textes pour les graines germées, applicables à partir de mars 2013, concernant notamment leur traçabilité (voir n°3370 du 22 octobre 2012). Mais la grande leçon à tirer de cette crise, selon Eric Poudelet, relève surtout du manque de coordination entre les autorités médicales et les autorités de contrôle des aliments. C’est pourquoi « nous allons renforcer notre coopération en la matière, entre États membres ». Le constat a aussi été fait du côté des consommateurs : « Ce manque de coordination nous a vraiment frappés », a insisté Charles Pernin, chargé de mission à CLCV (Consommation logement cadre de vie), une association nationale de défense des consommateurs. Mais, selon lui, le nœud de la crise réside dans le décalage entre le temps médiatique et celui de l’expertise. La bactérie en cause était « très spéciale, très pathogène, difficile à cerner », a repris Eric Poudelet. Et donc, « oui, il y a eu ambiguïté entre la rapidité de l’information et sa validité ». La validité des informations transmises au public dépend du sérieux avec lequel ces informations ont été validées, a-t-il poursuivi. Or, dans le cas d’E.Coli, « elles ont été mal validées, on est parti sur le concombre qui a donné lieu à un effondrement de la filière, concombre, tomate, salade... Avec les conséquences que l’on connaît » pour le secteur et pour l’Europe qui a dû verser une subvention de 200 millions d’euros aux États membres. Une avancée est à souligner depuis l’évènement. Au sein de son réseau de laboratoires communautaires de référence spécialisée, la DG-Sanco dispose d’un laboratoire spécialisé en E.Coli, à Rome. Or, celui-ci est récemment parvenu à mettre au point une méthode de diagnostic en 48 heures, contre plusieurs jours auparavant.
 
Le droit aux doutes
D’une façon générale, la communication a été particulièrement condamnée par l’ensemble des protagonistes qui, loin de promettre de mieux faire, ont soutenu une autre voie : si Marc Mortureux de l’Anses a notamment estimé que son organisme a un rôle à jouer auprès des médias, il a ajouté: « Nous ne sommes pas outillés pour faire de la communication grand public ». Et quand bien même, « on peut aussi se permettre de ne pas avoir réponse à tout et de ne pas se plier au timing des médias ». De l’indépendance naît la compétence et dans ce sens une meilleure communication, a rappelé de son côté le représentant des consommateurs. De l’humilité, a enfin défendu Bernard Chevassus-au-Louis, représentant du ministère de l’Agriculture : « On ne peut pas surestimer le système officiel d’analyse du risque ». Que le consommateur reçoive en permanence toute une série d’informations, de désinformations..., il faut l’accepter selon lui, car ce système social de temps en temps, rentre en crise. Il faut aussi accepter, a-t-il plaidé, que les organismes scientifiques n’aient pas toutes les réponses, d’autant plus dans un temps médiatique donné. Bref, la science, autrefois système de certitudes, entend désormais défendre son droit aux doutes, d’autant plus dans un contexte de plus en plus pressant de prêt-à-penser.

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