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Déforestation et maladies infectieuses, une frontière scientifique

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Dans une étude parue dans la revue Environmental Research Letters en avril, une équipe de chercheurs d’Inrae, du Cirad, de l’IRD et de l’institut Pasteur de la Guyane conclut que les dynamiques de l’émergence des infections sur les marges de déforestation tropicale, liées à l’agriculture ou à l’exploitation de bois d’œuvre, sont encore mal comprises. Pour formuler des solutions durables, des études plus approfondies seront nécessaires.

Il est le premier à être surpris de l’actualité de cet article paru dans Environmental Research Letters, intitulé « Forêts et maladies infectieuses émergentes : libérer les monstres ». « C’est une coïncidence qu’il paraisse à cette période », assure Jean-François Guégan, directeur de recherche dans une UMR mixte Inrae-Cirad.

L’étude en question fait partie de la famille des méta-analyses, « de la recherche sur la recherche », comme le résume Jean-François Guégan. Lui et ses collègues ont interrogé des bases de données d’articles scientifiques sur toute une série de mots-clés – zoonose, déforestation, infections, entre autres – pour déterminer l’état des connaissances concernant les dynamiques d’émergence des agents infectieux sur les zones marginales des forêts tropicales. Dans une première phase, 565 publications ont été retenues. Puis, après lecture attentive, 165 seulement ont finalement été sélectionnées.

Encore peu de preuves empiriques

Sur la base du corpus retenu, Jean-François Guégan et ses co-auteurs ont montré, comme ils l’écrivent dans l’article, que « le sujet des émergences d’infections liées à la déforestation n’est actuellement pas appuyé par beaucoup de résultats empiriques ». Comme le résume Jean-François Guégan : « Des chercheurs travaillent sur les insectes, les primates ou les chauves-souris qui hébergent les pathogènes, mais très peu d’études se penchent sur ce que nous cherchions à comprendre : les mécanismes précis de transmission de ces pathogènes à l’homme dans un contexte de déforestation ».

S’il se permet d’être critique, c’est peut-être parce qu’il a lui-même participé, en 2016, à décrire comment la déforestation, en réduisant la biodiversité autour d’écosystèmes aquatiques en Guyane, facilite l’émergence de l’ulcère de Buruli, une maladie cutanée. « Amy Vittor et ses collaborateurs ont analysé de la même manière, en 2009, comment la déforestation dans la partie amazonienne du Pérou désorganise les communautés d’espèces, et entraîne une recrudescence du paludisme », souligne Jean-François Guégan.

Le rôle de l’agriculture

« L’émergence d’une maladie est le produit de la rencontre entre un réservoir qui héberge des virus et bactéries – un animal, un insecte ou les deux à la fois – et des pratiques humaines comme la chasse ou l’agriculture. Ce phénomène est d’autant plus critique qu’il se déroule dans des zones densément peuplées où la possibilité d’adaptation du virus ou de la bactérie à une transmission inter-humaine est rendue plus facile », rappelle Jean-François Guégan.

Or cette conjonction, poursuit-il, se rencontre aujourd’hui dans de nombreuses régions de la bande intertropicale. À Manaus au Brésil, à Lagos au Nigeria, ou encore à Bangkok en Thaïlande, des arbres sont abattus pour cultiver du palmier à huile, du soja, pour élever des bovins, ou encore trouver du bois d’œuvre. Et ces activités, à l’interface avec les grands biomes forestiers tropicaux, facilitent la libération « des monstres », exposant des agriculteurs et des villageois à de nouveaux agents microbiens, jusque-là dissimulés dans les forêts.

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Faut-il alors incriminer certaines cultures ou certains types d’élevage ? « Que vous fassiez du maïs, du sorgho, ou des ananas, le problème demeure identique. Ce qui compte avant tout, c’est le processus de déforestation en lui-même, l’augmentation des contacts avec ces dangers microbiens et la dimension que cela prend aujourd’hui. Peu importe ce que vous cultivez derrière, c’est le volume d’empiétement sur les forêts primaires qui compte », estime Jean-François Guégan.

Les solutions

Que faire, alors, pour éviter une nouvelle pandémie telle que celle que nous connaissons ? « Il faut retravailler sur les interactions entre zones sanctuarisées, zones d’agriculture et conurbations dans ces régions du monde », estime Jean-François Guégan. Le problème, tel qu’il l’envisage, dépasse le sujet médical, pour faire appel à la biologie, à la géographie, à l’anthropologie ou à l’économie.

« Si vous regardez une carte du Brésil près de Manaus, vous verrez que les marges de déforestation forment un système fractal, c’est-à-dire qu’elles ressemblent à des arêtes de poissons, ce qui maximise les contacts entre les écosystèmes et les communautés qui exploitent ces environnements », raconte Jean-François Guégan.

Au-delà de la maîtrise urgente du volume de déforestation, l’une des idées pour nous prémunir contre de nouvelles crises pourrait être alors de mieux organiser les zones de contacts entre les écosystèmes et les populations, en tentant de conserver des marges rectilignes, grâce aux apports des différentes disciplines. Et en intensifiant, comme le préconisent certaines associations, les zones déjà déforestées.

La solution, quelle qu’elle soit, nécessitera une coordination entre spécialités scientifiques, et entre États. En conclusion de leur étude, Jean-François Guégan et son équipe préviennent ainsi que notre capacité à nous prémunir des futures menaces sanitaires dépendra « de programmes de surveillance au long terme, et d’une gestion des maladies infectieuses coordonnée à l’échelle régionale et mondiale, prenant en compte à la fois les changements d’utilisation des sols, les enjeux sociaux, la conservation de la biodiversité et le respect des populations qui sont souvent parmi les plus pauvres ».

« Un phénomène est d’autant plus critique qu’il se déroule dans des zones densément peuplées »

« Les marges de déforestation forment un système fractal, ce qui maximise les contacts  »