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Déforestation : « La réglementation de l’UE interfère avec notre souveraineté »

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À l’occasion d’une visite de l’agence brésilienne pour la promotion du commerce et de l’investissement (Apex-Brésil) en France, Agra Presse s’est entretenu avec trois représentants de l’agriculture brésilienne en octobre : Felipe Louis Ody Spaniol, coordinateur du plaidoyer de la Confédération de l’agriculture et de l’élevage du Brésil (CNA), Luiza Bruscato, membre du comité exécutif de la Table ronde brésilienne sur l’élevage durable (GTPS), et Evandro Gussi, p-d.g. d’Única, l’association brésilienne de l’industrie de la canne à sucre. Ils ont exprimé leurs inquiétudes face aux nouvelles réglementations mises en place par l’UE, parmi lesquelles celle sur la déforestation. Autre point d’insatisfaction, celui du protocole additionnel de l’accord Mercosur-UE publié en mars.

Quelle est la place de l’UE dans votre stratégie d’exportation ?

Felipe Louis Ody Spaniol (CNA) : L’UE est un partenaire commercial important pour le Brésil, puisqu’il s’agit de la deuxième destination des exportations agricoles brésiliennes, avec une part de 16 %. Nous pensons qu’il y a de la place pour faire encore croître ces échanges. Pour autant, les deux parties devraient toujours viser des processus de libre-échange, et ne pas mettre en place de nouvelles barrières commerciales. D’un point de vue des investissements, il y a également des possibilités pour les entreprises françaises d’opérer au Brésil, et vice versa.

Qu’attendez-vous des négociations en cours sur le protocole additionnel que l’UE et le Mercosur espèrent finaliser avant la fin de l’année ?

F.S. : Les négociations ont été conclues en 2019, et le secteur privé brésilien était favorable à la mise en œuvre rapide de cet accord commercial UE-Mercosur. Depuis, beaucoup de choses ont changé. De nouvelles réglementations ont été mises en place par l’Union européenne (UE).

L’une d’elles est la régulation européenne sur la déforestation, mise en œuvre en juin 2023. Elle ne tient pas compte des lois nationales déjà existantes dans chaque pays. Elle impose des produits exempts de déforestation, même si le pays a la possibilité légale de déforester. Pour être clair, le Brésil est totalement contre la déforestation illégale, mais la régulation européenne interfère avec notre souveraineté, sachant que l’UE définit unilatéralement le niveau de risque de déforestation (élevé, standard ou faible) de chaque pays. L’UE ne peut juger le monde entier selon sa propre vision.

La deuxième est le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Pour l’heure, il n’affecte pas les produits agricoles, mais il pourrait s’étendre à ces derniers. Cela changerait la façon dont le commerce s’effectue entre le Mercosur et l’UE, en augmentant nos coûts d’exportation sans qu’il existe un système de compensation par ailleurs.

La troisième concerne la lettre annexe que les négociateurs européens ont présentée au Mercosur en mars dernier, et qui inclut de nouvelles conditions pour la mise en œuvre de l’accord commercial. Cela a changé l’équilibre que nous pensions avoir atteint en 2019, et met en danger ce que nous avons réalisé. Ces nouvelles conditions modifient les règles de compétitivité, et imposent des règles différentes de celles négociées. C’est pour cela qu’il doit être réévalué par l’ensemble des partis.

Luiza Bruscato (GTPS) : Le protocole additionnel au texte original a une vision étroite de ce qu’est la durabilité, car il ne tient compte que de la déforestation, en oubliant la question des niveaux d’émissions de gaz à effet de serre, l’augmentation de la productivité, la sécurité alimentaire ou encore la résilience de la production alimentaire. Or, nous avons beaucoup à offrir sachant que 66 % de notre territoire est couvert par la forêt, dont 33 % se situent au sein des propriétés privées. Il s’agit de réserves légales que les agriculteurs se doivent de conserver. Les coûts supportés par les agriculteurs ne sont pas pris en compte, alors qu’ils prennent soin de ces zones pour l’ensemble de la planète. Par ailleurs, aucunes subventions ne sont accordées aux agriculteurs brésiliens. Quelqu’un doit payer cette facture.

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La France souhaite imposer des clauses miroir dans le cadre des accords de libre-échange et de l’OMC. Qu’en pensez-vous ?

L.B. : Qui produit ce genre de pesticides ? Ce sont des entreprises européennes, donc elles pourraient commencer par arrêter de les produire…

F.S. : L’avantage des clauses miroir, c’est qu’elles peuvent fonctionner dans les deux sens. Le Parlement européen a adopté une loi sur la restauration de la nature, visant à restaurer 20 % des zones terrestres et marines de l’UE. Imaginez si l’UE devait restaurer 80 % de ses terres, comme au Brésil. Que dirait le secteur privé ? Par ailleurs, le Brésil est un pays tropical, qui doit affronter des maladies que vous ne connaissez pas en Europe. Or, lorsque l’on analyse l’utilisation des pesticides au Brésil par rapport à sa productivité, on constate que le pays utilise moins de pesticides que les pays européens. Nous sommes troisièmes pour l’utilisation totale de pesticides, mais en matière d’hectares, nous nous situons à la 25e place, derrière Chypre, les Pays-Bas, Malte, l’Italie, l’Irlande, la Belgique, etc. (étude de la FAO, 2018).

Evandro Gussi (Única) : Au cours du dernier siècle, l’Europe a développé un merveilleux système pour l’agriculture et la sécurité alimentaire. De son côté, le Brésil est la première agriculture réussie dans une zone tropicale. Avec une perspective européenne, il est impossible de comprendre l’agriculture au Brésil, avec des récoltes doubles voire triples. Lorsque vous mesurez la quantité de pesticides et d’engrais utilisés, il faut la diviser par le nombre de récoltes menées.

En matière de production de sucre, comment percevez-vous l’UE ? S’agit-il d’un concurrent sérieux ?

E.G. : Nous ne considérons pas le marché européen comme un concurrent, car nos droits de douane diffèrent. Au Brésil, nous n’avons pas de droit de douane à l’importation du sucre. Il s’agit d’un marché libre. En Europe, vous avez la taxe d’importation du sucre la plus élevée au monde. Nous n’y avons donc pas d’ambition, même si nous avons défendu un marché libre pour le sucre. Nous pensons que ce pourrait être la bonne chose à faire, surtout pour les personnes défavorisées.

Quelle est la place de Tereos au Brésil ?

E.G. : Tereos est une entreprise très importante au Brésil, très engagée en matière de durabilité. Recevoir une coopérative française telle que Tereos a été un cadeau pour le Brésil, car elle nous a apporté des pratiques durables, qu’elles soient environnementales ou sociales.

En matière d’élevage bovin, quels animaux souhaitez-vous exporter vers l’UE ? S’agira-t-il de filières créées spécialement pour répondre aux normes européennes ?

L.B. : Le bétail que nous exportons est déjà conforme à la législation européenne. Nous n’utilisons pas d’antibiotiques de manière préventive, mais uniquement lorsque les animaux sont malades, et n’avons pas recours aux hormones dans la production. De manière générale, nous souhaitons augmenter notre productivité afin d’être plus durable. À l’heure actuelle, nous utilisons moins de terres, moins d’intrants, et nous avons réduit nos émissions de gaz à effet de serre. Nous avons également amélioré la génétique de notre bétail, pour pouvoir l’abattre en moins de temps, ce qui est bon pour l’environnement puisqu’il n’émet pas autant de méthane. Nous prenons également en compte les cinq principes du bien-être animal mentionnés par l’Organisation mondiale de la santé animale. Par exemple, 80 % du bétail vit en plein air, est élevé dans des pâturages.

« L’UE ne peut juger le monde entier selon sa propre vision »

« Qui produit ce genre de pesticides ? Ce sont des entreprises européennes »

« L’avantage des clauses miroir, c’est qu’elles peuvent fonctionner dans les deux sens »