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Des États généraux pour redonner un élan à l’agriculture française

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Tout le monde était au rendez-vous de la journée de lancement des États généraux de l’alimentation, le 20 juillet. Il manquait juste quelques ministres – qui étaient pourtant annoncés jusqu’à la veille –, et le président de la République, qui a dû aller rassurer les troupes suite à la démission du général de Villiers. Une journée où de larges plages horaires étaient consacrées à la prise de parole des 600 participants, qui ne s’en sont pas privés. Cette journée a permis d’établir un premier diagnostic commun : les agriculteurs font face à des profondes difficultés auxquelles il est urgent de remédier, et l’agriculture française dans son ensemble a besoin de retrouver un élan qu’elle a perdu. Mais ensuite, les avis divergent sur la méthode, sur la nécessité ou non de légiférer, sur la répartition de la valeur, sur les modèles d’agriculture… Pour autant, globalement, l’ambiance était plutôt apaisée, avec une écoute respective. Il ne reste plus qu’à connaître les noms des présidents des 14 ateliers pour que tout le dispositif soit en place pour la fin août.

Les États généraux de l’alimentation ont débuté le 20 juillet, avec une déception : Emmanuel Macron n’est pas venu clôturer les travaux, étant en déplacement sur la base militaire d’Istres. Édouard Philippe qui a introduit les États généraux, a précisé que le président de la République interviendrait en octobre, au moment des conclusions du premier chantier consacré à la « création et à la répartition de la valeur » et avant le démarrage du second chantier consacré à assurer une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous.

Mais Emmanuel Macron n’était pas le seul qui manquait à l’appel. Le ministre de l’Économie et des finances, Bruno Le Maire, absent. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, absente. Pour le jour de l’inauguration des États généraux de l’alimentation, seuls deux bons élèves du gouvernement étaient présents : Nicolas Hulot et Stéphane Travert. Ce qui a inquiété certains des 600 participants. « Est-ce que cela veut dire que ces États généraux de l’alimentation n’ont pas d’intérêt ? », a demandé Audrey Pulvar, présidente de la Fondation de la nature et de l’homme (FNH) fraîchement rebaptisée (ex-fondation Nicolas Hulot). Stéphane Travert a assuré qu’il n’en était rien, mais que les ministres absents avaient d’autres obligations. Les responsables agricoles, eux, ne s’en sont pas offusqués.

Ne pas continuer à se battre en ordre dispersé

Dans son discours introductif, Édouard Philippe a rappelé les « défis » de ces États généraux : retrouver une « répartition équitable de la valeur » mais aussi rétablir la confiance dans les produits agricoles français qui perdent des parts de marché à l’international. « Nous ne manquons pas de structures mais notre efficacité laisse à désirer, a-t-il expliqué. On ne peut pas continuer à se battre en ordre dispersé ». Une confiance à rétablir aussi auprès des consommateurs. « La peur du manque n’existant plus, les peurs sur les produits alimentaires se sont déplacées. Fondées ou non, il faut trouver les mots justes pour les affronter », a-t-il poursuivi. L’autre défi à relever est celui de la transition écologique, sur lequel Nicolas Hulot est revenu. « Ce n’est pas simple de modifier ses pratiques, mais le prix, le crédit et la valeur future des productions en dépendent », a-t-il souligné.

Sans aucun doute, ce qui a été le plus martelé le 20 juillet, c’est que les agriculteurs n’arrivent plus à vivre de leur métier. « On ne survit même pas avec 350 euros par mois », a insisté Bernard Lanne, le président de la Coordination rurale qui rappelle que le seuil de pauvreté est fixé à 850 euros par mois. « Si je ne devais retenir qu’un chiffre, ce serait celui du résultat net par actif qui a baissé de 21,9 % par rapport à 2015 », a souligné Stéphane Travert, qui a rappelé « la succession des crises, parfois conjoncturelles, souvent structurelles », et évoqué les agriculteurs de sa région Normandie qui souffrent. « Allons-nous continuer comme cela ? » Selon lui, depuis trop longtemps, on est dans la « confrontation » plutôt que dans le « compromis ». C’est ainsi qu’en France, sur 100 euros dépensés dans l’alimentation, seulement 6,20 euros reviennent au secteur agricole, contre 15,40 euros pour le commerce, 14,30 euros pour les services et 11,70 euros pour l’industrie agroalimentaire, selon l’observatoire des prix et des marches, a rappelé Christine Avelin, directrice de FranceAgriMer. « Le plus inquiétant est le fait que nous étions à 8,40 euros pour l’agriculture il y a deux ans, puis 7,60 l’an passé. La destruction de valeur est dramatique et pénalise les revenus des agriculteurs », a expliqué Christiane Lambert, présidente de la FNSEA. « La photo de l’agriculture française est encore belle, mais l’image se dégrade. Il faut nous ressaisir », a-t-elle insisté.

« Il ne doit y avoir que des gagnants »

« C’est dans ce contexte que nous lançons ces États généraux », a insisté Stéphane Travert qui a insisté sur le lien étroit qui existe entre la santé économique des agriculteurs et la vitalité des territoires ruraux. « Nous devrons travailler pour construire des compromis solides et acceptés. […] Il ne doit y avoir que des gagnants » : les agriculteurs, mais aussi les territoires, l’industrie et ses exportations, l’image de la France à l’international « et tout simplement les consommateurs ».

Le ministre a rappelé les principaux objectifs de ces États généraux : relancer la création de valeur et en assurer l’équitable répartition ; permettre aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail par le paiement de prix justes ; accompagner la transformation des modèles de production afin de répondre davantage aux attentes et aux besoins des consommateurs ; promouvoir les choix de consommation privilégiant une alimentation saine, sûre et durable. Des objectifs très ambitieux, et très divers. Et la méthode avec les 14 ateliers, et la mise en service d’une "plateforme participative" pour lancer une consultation publique (egalimentation.gouv.fr). Celle-ci vise à "associer le citoyen et l’ensemble des parties prenantes au débat" et à alimenter les 14 ateliers tout au long des États généraux.

« Plus vert, c’est plus cher »

Création ou répartition de la valeur, quelle est la priorité ? « Dans l’intitulé du chantier 1, je voudrais inverser les deux mots pour mettre en avant la répartition de la valeur en premier, car c’est bien là que le bât blesse », considère Claude Cochonneau, président de l’APCA. « Depuis des décennies, tous les gains de productivité sont entièrement captés par les autres acteurs de la filière et par les consommateurs ». Pour Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, « il faut faire comprendre aux consommateurs de la qualité a un prix », et que, comme elle aime à le dire, « plus vert, c’est plus cher ». C’est donc sur le prix au consommateur qu’il faut agir. C’est aussi la position de l’Association nationale des industriels de l’agroalimentaire (Ania). Céline Beliot, de Danone, a pointé du doigt la perte de marge des industriels et la perte de valeur dans les filières « alors que le consommateur est prêt à payer plus ». Ce n’est pas du tout l’avis de Laurent Pinatel, président de la Confédération paysanne. « Est-ce que l’industrie agroalimentaire souffre ? Non. Il y a des profits indécents et les producteurs sont les dindons de la farce ».

Il a été question des différents types d’agriculture à développer. « Nous croyons en tous les modèles et nous ne les opposerons pas parce qu’ils sont complémentaires », a assuré Stéphane Travert. « Derrière ces mots, j’entends du bio pour les bobos et des perturbateurs endocriniens pour les autres. Si on veut arrêter que les agriculteurs soient stigmatisés, il faut trouver un moyen que tous les agriculteurs fassent la transition écologique », a lancé Marc Dufumier, ancien enseignant-chercheur d’AgroParisTech. Jean Verdier, président du syndicat national des entreprises bio, a mis en avant la réussite du bio grâce à l’engagement commun des industriels, des agriculteurs et de la distribution.

Légiférer n’est pas la solution privilégiée

Autre grande question soulevée : faut-il passer par le législatif ? « On a senti une hésitation dans la journée » quant à la nécessité ou non de légiférer, a relevé Dominique Potier, député de Meurthe-et-Moselle. « Je ne crois pas du tout que la grande distribution et les industries agroalimentaires vont ressortir des États généraux culpabilisées au point de rehausser le prix d’achat aux producteurs. Il faudra passer par le législatif. » Les ONG veulent aller plus loin. « Nous demandons un troisième chantier qui soit politique, auquel nous voulons être associés, et nous voulons des engagements sur le temps long, a réclamé Audrey Pulvar, FNH. Un agenda des solutions, c’est une bien petite ambition. » À chacun son rôle, lui a répondu en substance le ministre de l’Agriculture.

« La loi ne doit pas tout régler », s’est exclamé Benjamin Griveaux, secrétaire d’État au ministère de l’Économie et des finances, lors de son allocution, remplaçant Bruno Le Maire. Il considère que le recours systématique au législatif est « un mal bien français ». « Un petit amendement vient faire s’écrouler une belle intention législative », a-t-il souligné, espérant que les échanges au sein de ces États généraux seront suffisants pour éviter « un cadre plus contraignant ». « Nous avons besoin dès aujourd’hui de savoir que ces États généraux ne sont pas une vaste opération de communication ! », a lancé Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace. Réponse assurée de Stéphane Travert : « Des décisions politiques seront prises. Le politique est là pour ça ! ».

La dimension européenne a été oubliée

Pour Thierry Roquefeuil, outre le législatif, il y a d’autres solutions à envisager, par exemple en redonnant « un rôle plus moderne et plus efficace » aux interprofessions et les moyens d’agir. « Par exemple, dans le lait, si nous travaillons sur un contrat tripartite producteur-industriel-distributeur, l’interprofession pourrait élaborer des contrats types » Pour lui, la dimension européenne a été la grande oubliée de cette première journée. « L’agriculture française est dans un cadre européen, et même international. Ne soyons pas naïfs. Nous ne pouvons pas raisonner entre nous comme si nous étions un village gaulois ! ».

NO, ED

"La photo de l’agriculture française est encore belle, mais l’image se dégrade. Il faut nous ressaisir"

"Nous devrons travailler pour construire des compromis solides et acceptés"

"Nous ne pouvons pas raisonner entre nous comme si nous étions un village gaulois ! »

Les Régions veulent être au cœur de la création de valeur

Les Régions de France, qui estiment que « la création de valeur ne se décrète pas au niveau national mais sur les territoires », attendent, à l’issue de la journée d’ouverture des États généraux de l’alimentation, que ces derniers « soient l’occasion d’installer durablement un dialogue sincère, équilibré et renouvelé » que ce soit entre les acteurs privés ou les acteurs publics. Régions de France demande que les régions aient « la capacité institutionnelle de piloter et coordonner de véritables stratégies alimentaires régionales », mais également de se voir confier « totalement, le pilotage de l’accompagnement des entreprises, notamment le soutien aux investissements ».

Christiane Lambert : "Il faut redonner du pouvoir aux interprofessions"

La présidente de la FNSEA se dit heureuse que tous les acteurs sont réunis pour débattre d’alimentation et d’agriculture. "Et je suis heureuse que le Premier ministre ait salué l’excellence de l’agriculture française", ajoute-t-elle. "Mais notre agriculture a des faiblesses et il faut l’accompagner". Pour Christiane Lambert, il faut avoir une fiscalité plus adaptée, segmenter les productions, monter en gamme, et être mieux organisés en tant que producteurs. "Cela passe par une révision des politiques publiques, notamment vis-à-vis du droit de la concurrence". Pour elle, il faut donner la possibilité de renouveler les missions des interprofessions, car en France, c’est là où peuvent discuter tous les acteurs de la chaîne alimentaire. "Il faut redonner du pouvoir aux interprofessions", insiste-t-elle. Le fait de ne plus pouvoir discuter de prix en leur sein a été un recul préjudiciable. "Il faut faire en sorte que les interprofessions puissent discuter, non pas de fixation de prix, mais de références, d’indicateurs de prix, en tenant compte des évolutions de marché et des coûts de production" ajoute la présidente de la FNSEA.

Nicolas Hulot : « Je rêve d’un pacte entre le consommateur et les paysans »

« Je rêve d’un pacte entre le consommateur et les paysans », a déclaré Nicolas Hulot lors de son intervention durant la journée d’inauguration des États généraux de l’alimentation, le 20 juillet. « Prenons le temps de le faire », a-t-il insisté. Il « rêve d’associer l’intelligence de l’Homme avec l’intelligence de la Nature », en citant sa dernière visite à l’Inra. Il s’agit pour lui de « sortir de l’horizon un peu plat et dogmatique du toujours plus ». Dans le domaine climatique, les « agriculteurs peuvent être des victimes, tout comme des solutions », selon lui. Il a également mis en avant la nécessité de tendre « vers une souveraineté alimentaire » de la France, rappelant au passage que le ministre de l’Agriculture et lui « s’entendent très bien ».

Guillaume Garot milite pour "une politique alimentaire"

Le président du conseil national de l’alimentation, Guillaume Garot, a eu la confirmation qu’il présiderait l’atelier sur le gaspillage alimentaire, un thème qui lui tient à cœur. Ce sera l’occasion de tirer le bilan de ce qui a été mis en place depuis la loi qu’il a fait voter, et de définir les étapes suivantes. Mais il a d’autres ambitions concernant l’alimentation. "Je milite pour que l’on définisse une politique alimentaire, et c’est celle-ci qui déterminerait l’ensemble des politiques agricoles, de santé et de formation à l’alimentation", explique-t-il. Pour lui, l’approche est "quelle politique agricole pour quelle alimentation", et non le contraire. "Aujourd’hui, la place des consommateurs n’est pas prise en compte, il faut repartir de leurs attentes", explique-t-il, en insistant sur le fait que "la course au prix bas est une course délétère", pour tout le monde, surtout pour les agriculteurs. Et ce raisonnement est valable au niveau européen. Guillaume Garot plaide aussi "pour une justice alimentaire" car "l’alimentation est le miroir des inégalités", ce qui est très net au niveau du territoire français. "L’éducation doit jouer un rôle capital".

Trouver le bon pas de temps pour les États généraux de l’alimentation

Le temps est un thème qui est revenu régulièrement dans les échanges lors de la journée d’inauguration des États généraux de l’alimentation entre les acteurs du monde agricole ; des États généraux qui ont déjà pris plusieurs semaines de retard par rapport aux annonces d’Emmanuel Macron et du ministère de l’Agriculture. Pour Jehan Moreau, directeur de la Fédération des industries laitières (Fnil), « il est astucieux d’organiser ces États généraux en début de mandat », car les grandes orientations pourront être travaillées durant cinq ans, même si cela « ouvre une boîte de Pandore ». « Il faut accepter de perdre du temps », a précisé Laurent Pinatel, porte-parole de la confédération paysanne, quitte à ce que tout ne soit pas clos pour les prochaines négociations commerciales. « Mais, cela permettra d’avancer pour l’année prochaine », souligne-t-il. Bernard Lannes, président de la Coordination rurale, évoque « du moyen et long terme ». « C’est tout un chantier à mettre en route », relève-t-il. « Je m’inscrirai dans le temps long pour continuer la réflexion », a prévenu Stéphane Travert, même si les syndicats agricoles rappellent l’urgence de la situation pour les agriculteurs.