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Distributeur Des exigences de baisses de prix déconnectées des réalités économiques

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Le cycle annuel des négociations commerciales entre fournisseurs et distributeurs doit prendre fin le 28 février. Tous les ans depuis la LME (la loi de modernisation de l’économie de 2008), les négociations devenaient de plus en plus tendues, avec des demandes de baisses de prix par les distributeurs dénoncées par les fournisseurs comme étant de plus en plus agressives. A la clef, des prix toujours plus faibles pour les agriculteurs eux-mêmes. Cette année, si l’ambiance est moins tendue dans ces négociations, la tendance est toujours à la demande de tarifs en baisse, alors que les prix des matières premières alimentaires augmentent rapidement depuis quelques mois. Et que les agriculteurs n’arrivent pas à en profiter.

La grande distribution demande des baisses de tarifs comprises entre 2 % et 8 % aux industriels de l’alimentation dans le cadre des négociations annuelles, a affirmé le 13 février Jean-Philippe Girard, président de l’Association des industries alimentaires (Ania), au micro de France Info. « Les baisses sont de -2 à -8 %, c'est incroyable ! », s’est-il exclamé. Même son de cloche du côté de coopératives. Coop de France devrait prendre position sur ces relations commerciales lors du Salon de l’agriculture. Au moment même où se seront terminées les négociations. En attendant, Jean-Philippe Girard a jugé que, « vu la situation », notamment de l’agriculture française, « c’est inquiétant ». Le responsable de l’Ania a également dénoncé l’inflation des demandes de promotions ou de sanctions sur les questions de logistique (pénalités de retard…).

Les négociations 2017 « ne marquent malheureusement toujours pas un infléchissement notable » dans le sens d’un respect de la loi par les enseignes de la distribution et leurs centrales d’achat, déplore le service économique de l’Ania. Le plus préoccupant est que ces tensions « pourraient s’amplifier en 2017, avec la reprise du prix des matières premières, dans un contexte toujours déflationniste », signale le service économique dans une note. Pour les agriculteurs, cette situation représente une équation sans solution : contrainte par la pression des grandes surfaces, l’industrie agroalimentaire ne peut ou ne veut relever les prix d’achat aux exploitants.

Le gouvernement appelle à tenir compte du contexte de remontée des cours

Après un premier comité de suivi des relations fournisseurs-distributeurs le 20 décembre, Michel Sapin, ministre de l’Économie, et Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, ont réuni le 9 février un nouveau comité de suivi des relations commerciales, en présence de représentants du monde agricole, de l’industrie agroalimentaire, et de la distribution. Les ministres ont rappelé la nécessité que les négociations « tiennent compte, pour l’ensemble des maillons de la filière, du contexte de remontée des cours de plusieurs produits agricoles, en particulier dans les filières laitière, porcine et des produits de la mer », a relaté un communiqué signé des deux ministères le jour même. Ils ont diagnostiqué ainsi la problématique : « Ces hausses, très attendues et importantes pour les producteurs concernés, doivent être pleinement prises en compte dans les négociations en cours afin d’assurer un juste équilibre entre les intérêts des producteurs, des industriels et des consommateurs ». Michel Sapin a rappelé qu’il avait demandé à la DGCCRF (Direction de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) d’être « particulièrement vigilante » et a souligné sa large présence sur le terrain avec plus de 1 600 contrôles réalisés en 2016 sur cette thématique. Stéphane Le Foll a rappelé la nécessité que les négociations en cours s’appuient « prioritairement sur des éléments objectifs de conjoncture ». Des phrases manifestement pas entendues par les distributeurs.

Et pourtant, la FCD, Fédération du commerce et de la distribution, qui représente les enseignes sauf Leclerc et Intermarché, se fait l’écho « de l’avis général » des participants à ce comité de suivi du 9 février : « Les négociations se passent mieux que les autres années, à la fois en termes d’ambiance dans les discussions dans les box (les bureaux de négociation des tarifs) qu’en terme de délai à conclure les contrats ». A la décharge des distributeurs, l’Ania a aussi noté que les comportements abusifs « pouvaient diminuer chez certaines enseignes par rapport à 2016 ».

Exemples de baisses de prix exigées

Il n’empêche. Le groupe agroalimentaire et agroindustriel Avril fustige un « double langage » de la distribution. Son directeur général, Jean-Philippe Puig, s’en est fait le témoin. S’il salue « l’excellente initiative que représente le comité de suivi », il dénonce « la déconnexion entre les exigences de baisses de prix qui s’accompagnent de menaces de déréférencements et les réalités » : la poursuite des baisses de prix demandées alors que les matières premières augmentent." Moins 4 %, c’est ce que demandent les enseignes sur les huiles d’olive et de colza pour 2017, affirme Jean-Philippe Puig alors que les prix payés par les industriels ont grimpé de 16 % » pour les deux produits en 2016 en raison de mauvaises récoltes de graines et d’olives. L’huile d’olive en tant que matière première a pris 60 % de hausse en deux ans, précise-t-on chez Avril. Jean-Philippe Puig lance un cri d’alarme : « Les filières courent à leur perte ». Il va même jusqu’à mentionner le terme de « soumission » pour qualifier la situation des fournisseurs. Ceux-ci « ne dégagent plus de marges suffisantes, et donc innovent moins. Leur rentabilité chute ». Le DG d’Avril suggère qu’un troisième comité de suivi se tienne au lendemain des négociations, pour examiner le déroulement équitable des relations.

Dans la plupart des autres filières, les entreprises, même parmi les leaders, ne veulent pas être citées à propos des pourcentages de baisses demandées par les distributeurs, redoutant des déréférencements. Plusieurs fédérations professionnelles elles-mêmes, quand elles répondent, observent un « no comment » sur le sujet, dans de multiples filières de productions animales et de fruits et légumes transformés. Seule l’interprofession Inaporc annonce un chiffre : la baisse de prix demandée aux salaisonniers est de l’ordre de 5 %, a indiqué Guillaume Roué, président d’Inaporc. Ce dernier fait remarquer que les marques nationales et les PME sont les entreprises qui pâtissent le plus des relations commerciales avec la distribution, contrairement aux industriels fournisseurs de marques de distributeurs. Ceux-ci, qui bénéficient de la réglementation de la loi Sapin II : leurs prix sont indexés sur leurs coûts de revient.

« Moins 4 %, c’est ce que demandent les enseignes sur les huiles d’olive et de colza pour 2017, alors que les prix payés par les industriels ont grimpé de 16 % »

Les marges n’ont pas retrouvé leur niveau d’avant la LME

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Dans le secteur agroalimentaire, le taux de marge « n’a jamais retrouvé le niveau qu’il avait connu avant l’instauration de la LME », souligne le service économique de l’Ania. La libre négociabilité des tarifs, introduite par la LME « limite considérablement la capacité des industriels à passer leurs tarifs ». Ainsi, entre 2009 et 2013, dans le sillage de la LME le prix moyen des produits alimentaires dans la grande distribution n’a augmenté que de 5 % alors que le coût de production a augmenté de près de 25 %. Cette déconnexion entre le coût des intrants et le prix à la consommation, « qui perdure toujours avec la guerre des prix (déflation observable depuis octobre 2013, soit depuis 39 mois au total), a fragilisé la situation financière des entreprises agroalimentaires (une défaillance d’entreprises en moyenne par jours entre 2013 et 2014) », affectant ainsi l’activité et l’emploi des filières alimentaires, décrit l’Ania.

Pratiques abusives : un nouvel arsenal

De nombreuses pratiques abusives « contraires à la loi perdurent et s’intensifient », à en croire l’Ania, qui les détaille :

–- Des demandes imposées, sans négociations possible donc, de budgets promotionnels (« Nouveaux instruments promotionnels » dits « Nip »).

–- Des demandes de budgets additionnels pour la fin d’année intitulés « atterrissages des accords 2016 », à payer avant de pouvoir négocier pour 2017.

-– Des reports de paiements toujours plus importants de traites de fin d’année.

– Une pression financière « sans précédent » liée aux enjeux logistiques : les pénalités logistiques « deviennent une véritable manne financière pour les centrales d’achat qui n’hésitent pas à pénaliser leurs fournisseurs sur la base de nouvelles exigences ».

– Des menaces d’arrêts de commandes, de déréférencements, voire des retraits de produits des rayons à effet immédiat


En regard de ces pratiques, l’Ania a rappelé dans un tweet le 9 février la hausse récente des prix de certaines matières premières alimentaires : blé tendre +16 %, porc +22 %, lait +30 %, beurre +56 %.