Abonné

Tempête Des millions de m de bois à terre, et pas de marché

- - 8 min

Si la tempête de 1999 s’était produite dans un climat économique porteur pour le marché du bois, il n’en est rien aujourd’hui. La tempête Klaus qui a balayé le 24 janvier les régions Aquitaine, Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon a mis à terre des millions de tonnes de bois, dans un marché déjà morose depuis plusieurs mois. Le pin maritime et le peuplier sont les deux essences forestières les plus lourdement touchées. Les propriétaires exigent au plus vite des indemnisations. Il faudra « plusieurs semaines » pour échafauder des mesures d’aides aux sylviculteurs, répond Michel Barnier.

Trente millions de mètres cube à terre ? Des centaines de milliers d’hectares touchés ? Les premières estimations de dégâts de la tempête Klaus font frémir les forestiers. Selon le ministère de l’Agriculture, les surfaces concernées dépassent les 300 000 hectares et sont touchées à plus de 40%. Les dégâts sont particulièrement importants autour de l’axe Arcachon – Mont de Marsan – Agen. Trois à quatre années de récolte de bois du massif des landes de Gascogne seraient à terre. Or, cette région représente le quart de la production française de bois d’œuvre et de bois d’industrie (pâte à papier, panneaux).

Les chiffres avancés par les coopératives forestières du Sud-ouest corroborent ces premières estimations : ainsi, entre 200 à 300 000 hectares de pin maritime ont été frappés (environ 50 millions de m3), soit 6 à 7 ans de récolte à terre, selon les coopératives. Les gros bois, ceux plantés après l’incendie de 1949, sont principalement touchés, dans une tranche de 20 à 60 ans. Du côté des épicéas la situation est également noire : deux à trois ans de récolte est à terre (1 million de m 3), principalement des bois moyens et de gros bois, plutôt sur plantation de 4 ans. Beaucoup de bois sont couchés (chablis), brisés ou vrillés.

Pin maritime et peupliers

Les résineux ne sont pas les seuls concernés. De 50 à 70% des peupliers de Haute Garonne ont été touchés par la tempête, 50% en Lot et Garonne, soit 5 à 6 ans de récolte mise à terre. Tous les bois âgés de plus de 7 à 8 ans sont touchés, en particulier dans les zones inondées ou détrempées par les récentes intempéries. Le chêne Armagnac n’est pas épargné mais aucune donnée précise n’est encore disponible. En Languedoc-Roussillon, les régions montagneuses ont été violemment frappées par les rafales de vent, dans trois départements particulièrement (l’Aude, les Pyrénées-Orientales et l’Hérault). Les plantations résineuses (pin sylvestre et cèdre) du Vallespir sont très touchés dans les Pyrénées-Orientales, note la Fédération nationale des syndicats de forestiers privés.

Les forestiers craignent un bilan plus dramatique qu’en 1999 où environ 1 million d’hectares de forêt avaient été détruits… dans toute la France. Là, la majorité des dégâts est concentrée dans le Sud-ouest, une région forestière encore convalescente. « On avait encore 30 000 hectares de la tempête de 1999 à reboiser », rappelle Bruno Lafon, président du CRPF (Centre régional de la propriété forestière) d’Aquitaine. Avec le passage de la tempête Klaus, la filière se retrouve du jour au lendemain avec des millions de mètres cube de bois à terre. Or, ce bois est périssable. Les forestiers ont quelques mois – d’ici l’été – pour dégager les parcelles et stocker les grumes sur des sites dotés de systèmes d’aspersion d’eau, seule technique à même d’assurer la conservation des bois.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Une première enveloppe de 5 millions d’euros

Sur le terrain, la main d’œuvre et le matériel semblent disponibles. « On a dans la région 250 machines opérationnelles et qui peuvent entrer en action, alors qu’on en avait que 50 en 1999 » explique, confiant, Gérard Napias, le président des Entrepreneurs du territoire, une fédération professionnelle qui rassemble les entreprises de services agricoles, forestiers et ruraux. Cinq millions d’euros ont été débloqués dans l’urgence par le ministère de l’Agriculture pour soutenir les associations et entreprises de travaux forestiers spécialisées dans le dégagement des arbres tombés. Et 500 bucherons et agents de l’ONF (Office national des forêts) sont actuellement sur le terrain, fait savoir le ministère de l’Agriculture. Pour ces entreprises de travaux forestiers, cette tempête est presque une aubaine. « Il n’y a avait pas pléthore de travail pour ces entreprises jusqu’à maintenant ; c’est l’occasion de les mobiliser. Il y en a au moins pour trois ans de travail, entre le nettoyage des parcelles et le stockage », estime Bruno Lafon, le président du CRPF Aquitaine. « Le problème ne sera pas de sortir le bois, mais de l’écouler », fait remarquer Gérard Napias. « Stocker permet d’amortir quelques mois, mais à quel moment l’économie va-t-elle redémarrer ? C’est la grande interrogation », confirme Yves Lesgourgues, directeur du CRPF d’Aquitaine.

Qui va acheter les bois tombés ?

Qui va acheter les bois tombés ? Telle est la question centrale aujourd’hui. La tempête arrive en effet dans un contexte économique morose pour le marché du bois. Nombre d’entreprises ont été obligées de mettre leurs équipes en chômage partiel ces derniers mois, en raison notamment du ralentissement du marché de la construction. « Les carnets de commande sont quasiment vides, des stocks importants sont chez les scieurs et les exploitants, la trésorerie des entreprises est exsangue », soulignent les responsables de la Forêt privée française. Ces derniers mois, le chiffre d’affaires des entreprises de la filière a connu une baisse moyenne de 25 à 40%, note l’Union des coopératives forestières françaises (UCFF). Et le marché espagnol, qui avait permis en 1999 de limiter les baisses de cours, est aujourd’hui aux « abonnés absents », précise Janine Boisgontier, délégué générale de l’UCFF.

« Si il n’y a pas de marché, on ne peut pas sortir les chablis », résume Christian Pinaudeau, secrétaire général du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest (SSSO). Face à cette absence de marché, les sylviculteurs font de l’indemnisation des dégâts un impératif. « Si aucune mesure indemnitaire et d’accompagnement n’est décidée dans les 8 jours, la sylviculture n’existera plus dans les régions touchées », lâche Henri Plauche-Gillon, président des propriétaires forestiers privés. Le massif des Landes compte plus de 30 000 propriétaires forestiers de plus de 4 hectares. « Si on n’a pas d’indemnisation, on n’incitera pas les propriétaires à reboiser ; on laissera faire. Les Assises de la forêt avaient indiqué qu’il fallait sortir des millions de m3 de bois supplémentaires ? Eh bien, qu’ils viennent les chercher », lance Christian Pinaudeau. Les professionnels cultivent la méfiance à l’égard des grands discours compassionnels qui font suite aux catastrophes naturelles. « On sait que dès que l’électricité est rétablie, la forêt est oubliée », remarque amèrement le secrétaire général du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest. Et d’ajouter : « Je ne suis pas sûr qu’au-délà de l’émotion, les autorités aient mesuré la réalité de la situation ». Pour les professionnels, la solidarité nationale doit d’autant plus jouer que la forêt n’est pas éligible au régime des catastrophes naturelles. Le Conseil interprofessionel du pin maritime a confié à Yves Lesgourgues, directeur du CRPF d’Aquitaine, la responsabilité d’élaborer un plan « post-tempête ». Les grandes lignes en seront les suivantes : obtenir de la part de l’Etat une indemnisation des sylviculteurs. « Entre les risques d’incendie l’été prochain et l’impact que peut représenter pour le tourisme un paysage dévasté, il n’y a pas à hésiter : il faut indemniser », indique Yves Lesgourgues. Deuxième volet : un accompagnement en trésorerie des entreprises de travaux forestiers. Troisième action : stocker le bois, voire l’exporter.

La prochaine réunion avec les pouvoirs publics est prévue la première semaine de février. Il est peu de dire que les professionnels en attendent… beaucoup.