Des ONG de santé publique ont décidé de démissionner du Forum européen sur l'alcool et la santé, après l'annonce du commissaire européen à la santé des consommateurs, Vytenis Andriukaitis, qu'il n'y aura pas de nouvelle stratégie européenne de lutte contre les méfaits de l'alcool. La décision du commissaire, disent-elles, va à l'encontre des demandes, et des États membres et du Parlement européen, qui ont réclamé une nouvelle action globale en Europe, la stratégie précédente ayant expiré en 2012.
Plus de 20 organisations de santé publique, y compris Eurocare (The European Alcohol Policy Alliance) (1), EPHA (European Public Health Alliance) et le CPME (Comité permanent des médecins européens) ont remis leur démission collective du Forum européen sur l'alcool et la santé, une plate-forme des parties prenantes (présidée par la DG Santé de la Commission européenne) destinée à débattre et à prendre des mesures volontaires en vue de lutter contre les méfaits de l'abus d'al-cool. Motif de la mauvaise humeur des ONG ? La Commission européenne ne tiendrait pas compte des impératifs de la santé publique européenne et privilégierait les intérêts de l'industrie européenne des boissons alcoolisées au détriment de ceux des consommateurs européens. Dans une lettre ouverte au commissaire européen à la santé, Vytenis Andriukaitis, les signataires soulignent leurs « profondes inquiétudes » quant à la négligence de la santé publique et à l'ordre de priorité annoncé par le nouveau commissaire à la santé.
Lors de la dernière réunion du Forum européen sur la santé et l'alcool, le 18 mai 2015, le commissaire Andriukaitis avait en effet annoncé que la Commission n'avait pas l'intention de développer une nouvelle stratégie européenne de l'alcool, après l'expiration de la précédente en 2012. Au lieu de cela, il a proposé d'intégrer l'alcool dans un cadre plus large de l'action de l'UE sur les maladies non transmissibles (MNT). Proposition qui a donné de l'urticaire aux représentants des ONG de la santé publique qui y ont vu « une tendance continue d'ignorer la nécessité d'aborder les dommages liés à l'alcool au niveau de l'UE ».
Les porte-voix d'Eurocare, qui regroupe une soixantaine d'organisations, affirment que « l'alcool n'a pas été un domaine prioritaire dans le plan de travail 2014 du Programme de santé de la Commission » et que cette dernière « n'a pas réussi à produire le rapport promis sur l'étiquetage de l'alcool pour la date limite de décembre 2014 ». Situation pour le moins paradoxale dans l'UE où les consommateurs sont informés des composants mêlés dans une bouteille de lait mais pas de ceux figurant dans un cocktail alcoolisé, du vin ou de la bière. Pire que cela : « La révision des directives sur les droits d'accises sur les alcools a été l'un des premiers éléments à être mis au rebut par la nouvelle Commission Junker ». Dans la lettre envoyée au commissaire européen, les ONG de santé publique considèrent qu'intégrer la politique de l'alcool dans un vaste cadre de maladies chroniques « ne parviendra pas à attaquer de front les nombreux méfaits de l'alcool tels que l'alcool au volant, la violence domestique, la maltraitance des enfants, les accidents et les blessures ». Pour les représentants des ONG, « il n'y a pas eu jusqu'ici de preuves pour montrer que le Forum européen sur la santé et l'alcool a eu un quelconque impact sur la santé publique ». Sans une nouvelle Stratégie européenne sur l'alcool, comme cela était prévu, soulignent-ils, « le Forum européen n'a plus de sens ».
POURQUOI L'EUROPE SE DOIT D'AVOIR UNE STRATÉGIE DE L'ALCOOL ?
Eurocare affirme que l'Europe reste la plus grande consommatrice de boissons alcoolisées du monde et que chaque année, il y aurait plus de 120 000 décès prématurés liés à l'alcool dans l'Union européenne. Le coût social imputable à l'alcool serait quant à lui de 155,8 milliards d'euros par an (coûts pour les services de santé, les coûts associés à la criminalité et à la perte de productivité au travail). Si elle reconnaît que la responsabilité de la politique de santé publique incombe principalement aux États membres, l'ONG estime néanmoins qu'une stratégie de l'alcool de l'UE pourrait soutenir et compléter les stratégies nationales sur l'alcool en se concentrant sur les domaines d'action où le mandat de l'UE peut apporter une valeur ajoutée, par exemple en matière de commerce et de questions transfrontalières. Eurocare rappelle qu'un certain nombre d'appels pour une nouvelle stratégie de alcool de l'UE ont été lancés depuis que la stratégie précédente a expiré en 2012. En particulier une résolution du Parlement européen le 29 avril 2015. Les États membres également ont fait plusieurs demandes pour une nouvelle stratégie européenne : 17 ministres de la Santé ont écrit au commissaire Andriukaitis en soulignant sa nécessité. Le Comité de politique et d'action nationales en matière d'alcool (CNAPA) (établi par la Commission en novembre 2007 pour encourager la coopération et la coordination entre les États membres) a plaidé de son côté à plusieurs reprises en ce sens.
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L'INDUSTRIE DES SPIRITUEUX DÉNONCE L'ATTITUDE DES ONG
Dans une déclaration à la presse, SpiritsEurope (2), le lobby de l'industrie européenne des spiritueux, a regretté « qu'un certain nombre d'ONG de santé se soient retirées du Forum Européen sur la santé et l'alcool ». Paul Skehan, son directeur général, a indiqué que « le dialogue avec ceux qui ont des opinions différentes n'est jamais facile ; mais nous pensons que le dialogue vaut la peine d'être poursuivi surtout si, comme dans le cas du Forum, il est basé sur des actions concrètes sur le terrain ». Celui-ci a expliqué qu' « alors que nous sommes entièrement d'accord avec les groupes de santé publique sur les méfaits liés à l'alcool qui doivent être abordés d'une manière globale et sérieuse au niveau de l'UE et au niveau national, nous ne partageons pas l'avis des ONG qui prétend qu'aborder le problème de l'alcool dans le cadre des maladies non transmissibles est nécessairement une mauvaise chose ». Le patron de SpiritsEurope, estime que, du fait qu'aucun détail n'a encore été publié par le commissaire Andriukaitis sur ses intentions, « il semble très prématuré d'écarter déjà une telle stratégie. Nous avons constamment appelé à une approche plus holistique pour aborder les méfaits de l'alcool ». Il n'accepte pas non plus l'affirmation des représentants des ONG selon laquelle le Forum européen a manqué d'efficacité dans ses travaux. « La stratégie de l'UE en matière d'alcool, y compris les travaux du Forum, ont été évalués positivement par des consultants extérieurs à la Commission », a-t-il souligné, avant de déclarer que « les producteurs de spiritueux continueront à travailler sur des mesures significatives pour réduire les dommages liés à l'alcool, avec la Commission, les États membres, les autorités de contrôle et les organisations de santé publique ». Paul Skehan s'est senti obligé de rappeler que depuis la création du Forum, le secteur des spiritueux a soutenu « 374 initiatives ciblées à travers l'Europe, dont 146 sont toujours en cours. Chacune d'elles a fait l'objet d'un rapport public et a été évaluée par des consultants indépendants. Parmi les recommandations retenues figurent notamment la nécessité d'une meilleure information des consommateurs pour une consommation responsable pour les adultes, des campagnes de sensibilisation pour aider à réduire les activités à risque spécifiques telles que l'alcool au volant ou de boire pendant la période de grossesse, et en favorisant une meilleure application de la réglementation concernant l'âge légal minimum pour acheter des alcools.
(1) Dont fait partie l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA).
(2) Ce lobby représente notamment les groupes bien connus Bacardi Martini, Diageo, Moët Hennessy, Pernod-Ricard S.A, The Absolut Company et The Scotch Whisky Association.