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La filière laitière française Des restructurations en perspective dans la filière laitière française

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L’industrie laitière mondiale est dominée par un nombre de plus en plus restreint d’entreprises, privées et coopératives, qui n’ont de cesse de prendre du poids. La plupart d’entre elles concluent des alliances, voire des fusions, et investissent fortement dans leurs stratégies de marketing. La croissance, en volume et en valeur ajoutée, semble nécessaire pour assurer une performance élevée et durable. Les entreprises françaises se trouvent à mi-chemin de cette évolution.

Dans un environnement qui se modifie rapidement – la Politique agricole commune, les accords du GATT, l’OMC, oeuvrent dans le sens d’une plus grande libéralisation de l’agriculture – les entreprises laitières françaises demeurent nombreuses, souvent très spécialisées. A l’opposé, en Europe du Nord, quelques géants laitiers ont vu le jour qui dominent leur marché et possèdent un portefeuille global de produits. Dès lors, dans un marché très concurrentiel, les transformateurs hexagonaux vont se voir contraints de développer de nouvelles stratégies (concentration, différentiation, internationalisation), de créer de nouvelles structures (unions, partenariats) et de trouver de nouvelles sources de financement.

Une concentration engagée

L’industrie laitière est la seconde de l’agroalimentaire français avec un chiffre d’affaires de 22 milliards d’euros en 2002. Elle recense plus de 700 entreprises qui emploient quelque 60 000 salariés. Le degré de concentration du secteur est relativement élevé puisque six entreprises collectent 60 % du lait français (23 milliards de litres en 2002). 70 % des litrages sont transformés en produits de grande consommation, les fromages représentant 45 % du chiffre d’affaires de l’industrie quand les produits frais en pèsent le quart et les laits liquides 15 %. Le reste de la collecte est dédié aux produits industriels, principalement aux beurres et poudres, qui engendrent 15 % du chiffre d’affaires des transformateurs (source: Cniel).

En 2003, les produits laitiers ont représenté un chiffre d’affaires de près de 14 milliards d’euros, en augmentation de 3,1 %. Cette évolution, qui marque un ralentissement par rapport à l’augmentation de 4 % enregistrée en 2002, reflète le dynamisme du segment des yaourts (+ 2,7 %). Les ventes de fromages et de laits liquides (respectivement +0,1 % et 0,5 %) sont, pour leur part, restées stables (source : Euromonitor). Les quatre principaux acteurs se sont arrogés 37,6 % du marché en valeur, en 2002. Le leader, Danone, présent sur le marché dynamique de l’ultra-frais, détient une part de 14,1 % qu’il n’a de cesse d’améliorer (13,2 % un an plus tôt). Il est suivi de Lactalis (11,5 %) dont l’activité est davantage tournée vers les fromages, le beurre et le lait aux marchés plus atones. Sodiaal, et ses filiales Cedilac, Yoplait et Riches Monts occupe la troisième place avec 10 % environ du marché. Quant à Bongrain , dont les spécialités fromagères constituent 60 % de l’activité, il s’attribue 6,9 % du marché total des produits laitiers.

Parmi les grands catégories de produits, Cedilac-Candia et Lactalis réalisent 41 % du chiffre d’affaires du lait de consommation en 2002. La concentration est un peu moins avancée dans les fromages puisque les trois principaux opérateurs, Lactalis, Bongrain et Fromageries Bel, totalisent 38 % du chiffre d‘affaires en 2002. Enfin, sur le marché des yaourts, Danone, Yoplait et Nestlé s’attribuent 71,9 % des ventes.

Compétition à l’exportation

Avec 4 milliards d’euros en 2002, la France apparaît comme le deuxième pays de l’Union européenne pour ses exportations de produits laitiers (à comparer à 2 milliards d’importations). Elle est aussi, selon la Sopexa, le deuxième exportateur vers les pays tiers avec plus de 1,2 milliard d’euros, soit près de 20 % des exportations totales de l’Union. Entre 1996 et 2001, ses ventes aux pays tiers ont augmenté de 30 % en valeur et de 6.7 % en volume. Si cinq pays représentent aujourd’hui 80 % de ces exportations en valeur, les Proche et Moyen-Orient et le Maghreb en représentent à eux seuls 40 %. Les trois principaux produits concernés sont la poudre de lait, le beurre et le fromage fondu, qui dépendent des restitutions.

Les Etats membres de l’Union se livrent entre eux à une forte compétition, notamment les Pays-Bas et l’Allemagne, qui réalisent respectivement 22 % et 14 % des exportations communautaires en valeur. La France subit aussi une forte concurrence néo-zélandaise sur les marchés du fromage et des poudres qu’autorise un prix du lait à 0,15 euro environ.

En 1984, les quotas laitiers ont été introduits pour éliminer les stocks de l’UE et augmenter le prix du lait sur le marché mondial. Pour autant, le prix du lait a continué à baisser en francs constants pour cause d’internationalisation et de progrès technologiques. Face à ce déclin, la Pac garantissait le prix et la marge nette en ajustant les volumes de production. L’accord de Berlin de mars 1999 a prévu de nouvelles chutes des prix. Il envisageait une réduction des prix d’intervention, compensée pour moitié par des aides directes basées sur les volumes de production et une augmentation de 1,5 % des quotas laitiers. La plupart des changements étaient planifiés pour être mis en place en 2005. Le nouvel accord de Luxembourg de juin 2003 va plus loin, permettant la conversion des aides directes en une aide découplée à l’exploitation. L’objectif de la réforme de la PAC est de réduire les subventions et permettre aux prix européens de se rapprocher du cours mondial.

Vers une guerre des prix

Depuis 2001, les produits industriels sont structurellement valorisés à perte en France en raison de l’excès de lait, d’une stagnation de la consommation de produits laitiers, des contraintes du GATT limitant les exportations et de l’augmentation des importations imposées par les mêmes accords du GATT. La nouvelle PAC devrait diminuer encore le prix des produits industriels et pourrait mettre en difficulté les entreprises fortement impliquées dans cette activité. Celles-ci pourraient se réorienter vers les produits de grande consommation mais si ce processus est trop rapide, il risque de déstabiliser le marché des PGC et entraîner une guerre des prix.

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Après une vague de restructuration dans les années 1990, le secteur laitier a connu un ralentissement des opérations inter-entreprises. Dans les années à venir pourtant, le processus devrait reprendre car le nombre élevé de laiteries françaises est un handicap face aux entreprises très concentrées du Nord de l’Europe. Une grosse coopérative par bassin de production semble être le schéma optimal financièrement. L’on pourrait imaginer que subsiste ainsi une unique coopérative, auprès de laquelle cohabiteraient quelques autres spécialisées dans des niches de marché.

Cela étant, l’industrie laitière française est loin de ressembler à celle du Nord de l’Europe. Elle est partagée équitablement entre les coopératives et les entreprises privées. Les coopératives qui engendrent 14 % seulement du chiffre d’affaires du secteur, se montrent plus actives dans la collecte de lait, la première transformation et les approvisionnements que dans les activités proches des consommateurs. Par conséquent, la valeur ajoutée est moins importante dans les coopératives laitières que dans les entreprises privées.

Des coopératives puissantes en Europe du Nord

Dans le Nord de l’Europe, le secteur laitier est très fortement dominé par les coopératives. Arla Foods collecte plus de 90 % du lait suédois et plus de 60 % de la production danoise. En Finlande, Valio assure 70 % et davantage de la collecte. Aux Pays-Bas, Friesland Coberco et Campina dominent largement le marché.

Ainsi, dans un contexte difficile et dans un marché de plus en plus mondialisé, les coopératives laitières françaises résistent. Au cours des dernières années, l’essentiel de leurs restructurations a consisté en des alliances stratégiques. Et si elles se sont implantées à l’étranger (10-15 % des opérations), leur expansion a été bien moindre que celle des entreprises privées dont les acquisitions hors de France ont représenté la moitié de leurs rachats en 2000.

Les coopératives laitières françaises disposent de quelques marques nationales célèbres – Yoplait, Candia, Soignon, Paysan Breton – en compétition directe avec des marques de Lactalis, Danone, Bongrain ou Nestlé, mais elles ont quelque mal à adopter une telle stratégie en raison des barrières d’entrée dans la grande distribution et des coûts promotionnels. Nombre de grosses coopératives (Sodiaal, Laïta, Unicopa) ont développé une grande part de leur activité sur le marché de la marque de distributeur et du maxidiscompte.

L’orientation vers les produits « traditionnels » ou portant un signe de qualité (AOC, Label Rouge,…) pourrait être une opportunité intéressante de débouchés pour les années à venir. Ce créneau fournissant de « faibles » volumes, ne demande pas un haut degré de concentration et semble plus adapté aux laiteries locales.

Electrochoc

La filière laitière est aujourd’hui en ébullition. Les agriculteurs revendiquent le maintien du prix du lait. De nombreuses entreprises, fabriquant des produits industriels, ont achevé l’exercice 2003 dans le rouge. Dans ce contexte, l’application de la nouvelle politique agricole commune, avec la baisse de prix et des restitutions, va créer un nouvel électrochoc dont les effets vont conduire à des restructurations sans doute douloureuses, notamment en France.