Samedi 26 février : le salon international de l’agriculture ouvre ses portes avec, au cœur des préoccupations, des interrogations sur le métier agricole. A l’heure où la société réclame des mutations importantes de la part du monde paysan, il n’est pas étonnant de voir celui-ci réfléchir à ses « fondamentaux. » Qu’est-ce que produire, et produire quoi ? Comment en vivre ? Quel avenir face à une révolution aussi importante que la réforme de la Pac ? Que peut apporter une nouvelle loi d’orientation agricole ? L’agriculteur doit-il être demain un commercial ou un technicien ? Que peut apporter la recherche et que lui demander ? Quel sera le rapport entre l’exploitant et la terre ? Entre l’acte de produire et l’acte de conserver la nature ? etc. La réflexion ne s’arrêtera pas à la semaine du salon : le congrès de la FNSEA qui suivra, quelques jours après, planchera, entre autres, sur la notion d’entreprise agricole et sa capacité à remplacer le vieux modèle d’exploitation de type familial. Un rapport provisoire jette les bases de cette discussion (lire page 6). Les débats s’annoncent très intenses. Non moins denses seront les préparatifs de la future loi d’orientation qui devra déboucher sur un type d’agriculture pouvant continuer à se développer dans le contexte de nouvelle Pac (politique agricole commune). Les cadres classiques pourraient craquer : une nouvelle agriculture est à inventer, tant dans son activité productive que dans ses rapports avec le reste de la société et la nature. Et pourtant, à regarder les dix dernières années, la mutation a déjà été considérable. Inventaire avant mutation.
Depuis dix ans, les agriculteurs n’ont cessé de produire plus en vendant moins cher tout en étant moins nombreux. Une équation qui montre à quel point le contrat passé avec la société a été rempli. Même après la réforme de la Pac en 1992, qui a donné un premier coup de canif au soutien des produits par les prix, la production est, après quelques années d’hésitation, repartie à la hausse. Les prix, qui avaient semblé moins baisser que par le passé, ont recommencé à chuter. Tout a fonctionné comme si l’agriculture avait un potentiel considérable à exprimer : elle respecte des pauses, subit des hésitations, notamment lorsque le contexte de marché est incertain, mais elle repart toujours de plus belle.
1. La production.
La capacité à produire plus est le premier enjeu du monde agricole pour les années à venir. Entre 1994 et 2004, l’indice de production, en volume, est passé de 100 à 113. A-t-il encore des capacités de croissance ? Oui, énormes de surcroît. Les résultats exceptionnels de la production en 2004 ont bien montré comment cette capacité a réussi à s’exprimer. Pour demain, des champs nouveaux s’ouvrent : ce sont les biocarburants et bioproduits ; ce sont aussi les OGM qui, qu’on le veuille ou non, commencent à s’introduire en Europe, à l’instigation de la commission européenne. Si les productions animales semblent destinées à plafonner, concurrencées par des pays ayant des atouts compétitifs importants (faibles coûts de main d’œuvre), les grandes cultures semblent encore receler des potentiels de croissance importants (la fin des soutiens publics à l’exportation devrait cependant s’avérer pénalisante pour certaines productions comme les céréales). Pour les premières, il leur faudra sans doute adopter les voies d’une agriculture de terroir, fondées notamment sur des appellations pour trouver une parade à l’abaissement de la préférence communautaire.
2. Les prix.
Le prix est le deuxième enjeu auxquels sont confrontés les agriculteurs. Entre 1994 et 2004, l’indice des prix a diminué, passant de 100 à 86 en termes réels. Inlassablement, les organisations agricoles demandent une revalorisation des prix agricoles, sans succès réel. Avec l’ouverture des frontières européennes aux produits d’importation, le phénomène de baisse des prix a toute chance de s’accentuer. Ce qui conduira, affirment bon nombre de conseils en gestion, les agriculteurs à travailler, désormais, sur leurs coûts de production pour relever le niveau des marges brutes. D’où des efforts pour réaliser des économies d’échelle, en se regroupant notamment.
3. Le revenu.
En dépit des progrès de productivité, le résultat courant avant impôt et par hectare a été en baisse depuis 1994. Il est passé d’environ 510 euros par hectare en 1994 à 397 euros en 2004. Les agriculteurs ont donc « sauvé » leur revenu en accroissant le nombre d’hectares cultivé. Le phénomène s’amplifiera dans les années à venir avec, aussi, un recours à la spécialisation, voire à la sous-traitance. La mise en commun des assolements est en marche et bon nombre d’agriculteurs pourraient confier des parcelles à exploiter à des exploitants plus performants ou bien des entreprises de travaux agricoles tout en gardant leurs primes (DPU) européennes.
4. Le nombre d’exploitations.
C’est une des grandes inconnues des années à venir. Le nombre d’exploitations qui était de 798 000 en 1994 s’est réduit à 602 000 en 2004. Si l’on ne tient compte que des exploitations dites professionnelles, le taux de réduction est du même ordre, ce qui amène la France à ne disposer que de 357 000 exploitations en 2004. Tous les experts sont d’accord pour dire que ce mouvement va se poursuivre. mais jusqu’à quel niveau ? Va-t-on vers quelques très grandes exploitations de formes sociétales entourées d’une myriade de petites unités ? Ou s’oriente-t-on vers une majorité d’exploitations tournant autour de la moyenne de 100 hectares. Là, les experts divergent. Se doutaient-ils, d’ailleurs, en 1990, que la surface moyenne allait quasiment doubler dans les dix ans à venir ?
5. L’installation.
Celle-ci a fortement diminué. En 1994, selon le CNASEA (Centre national pour l’aménagement des structures des exploitations), le nombre d’installations a été de 12 603 dont 7 246 étaient aidées par une DJA (Dotation aux jeunes agriculteurs). En 2003, ce nombre est descendu à moins de 10 000 avec 5 668 ayant bénéficié d’une DJA. On ne voit pas très bien aujourd’hui ce qui pourrait relancer ce nombre. Les politiques de soutien, pour autant qu’elles existent, semblent impuissantes à inciter les jeunes à s’installer dans une profession peu valorisée, au métier réputé plutôt dur et risqué, en termes de capitaux.
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6. L’endettement.
Le taux d’endettement a sensiblement progressé depuis dix ans et atteint 35,4% en 2004. Ce niveau d’endettement est le grand risque pour l’exploitation agricole. Dès que survient une crise conjoncturelle, les agriculteurs n’ont souvent pas d’autre solution que de demander une prise en charge des intérêts de leurs prêts ou un report du remboursement du capital. Les secteurs les plus concernés sont les productions hors sol ou sous serre. Actuellement, cependant, le risque est masqué par des taux d’intérêt très bas ce qui compense une rentabilité assez faible de l’euro investi. Mais à l’avenir, les exploitations agricoles risquent d’être autant mises en péril par une hausse éventuelle des taux d’intérêt que par la baisse des prix ou le renchérissement des prix de l’énergie.
7. L’investissement.
En neuf ans (1994/1993) le niveau d’investissement a plus augmenté que celui de la production. Cela signifie que cette activité devient très capitalistique et s’apparente de plus en plus à une quasi-industrie lourde. C’est ce qui explique les forts taux d’endettement. Certes, les agriculteurs ont toujours été très sensible à la possession d’outils techniques très performants, même s’ils sont souvent sous-utilisés. Les statistiques montrent qu’aux États Unis par exemple, on utilise un tracteur pour 37 hectares de surface arable alors qu’en France on emploie un tracteur pour 15 ha.
8. Les soutiens publics.
Depuis 1994, les aides de la collectivité publique au secteur agricole se sont notablement accrues. Elles sont passées de 25,4 milliards d’euros (9,3 milliards d’origine européenne et 16 milliards d’origine française) à 28,8 milliards d’euros (9,8 d’Europe et 18,9 provenant de France). La raison de cette hausse est moins la mise en place des aides directes remplaçant le soutien par les prix que le développement des aides à l’exploitation. Celles-ci ont servi à subventionner la mise aux normes environnementales, à compenser les handicaps naturels, à indemniser les catastrophes climatiques ou à lutter contre les maladies des végétaux ou des animaux. Du coup, en 2003, selon une étude d’Agreste, les subventions d’exploitation ont représenté 90% du revenu moyen en 2003. Un phénomène qui a de fortes chances de se réduire dans les années à venir. En témoigne les efforts pour remplacer les indemnités pour les dégâts dus au climat par un système d’assurance récoltes.
9. L’enseignement.
Progressivement mieux formés, les agriculteurs devront sans doute renforcer leur technicité dans les années à venir. Ce sera en particulier le cas s’ils veulent différencier leurs produits dans des filières sans OGM ou bio qui auront besoin de plus de savoir faire agronomique. D’une manière générale, la réduction de l’emploi des intrants de manière à augmenter les taux de marge passera par une meilleure technicité et un savoir-faire agronomique plus étoffé. Les exploitants agricoles devront, plus que par le passé, cumuler une dimension commerciale avec cette technicité.
10. La recherche.
Depuis quelques années, l’Inra semble vouloir renouer les liens avec l’agriculture et renforcer sa recherche en direction des paysans. De nouveau aussi, ses budgets, dans la foulée de la prise de conscience des problèmes de la recherche générale en France, semblent devoir progresser de manière significative. Dans certains domaines, des obstacles restent cependant à franchir. La recherche sur les OGM risque de subir le contrecoup des destructions d’essais. Quant à la recherche appliquée, si importante pour le monde agricole, les problèmes du développement agricole et de fonctionnement de l’Adar risquent de rejaillir dans les mois à venir sur le financement des instituts techniques.