La crise agricole actuelle qui touche surtout les éleveurs n’est pas une crise d’endettement, c’est une crise de compétitivité, affirme Dominique Lefebvre, président du groupe Crédit agricole, dans une interview à Agra. Les solutions retenues, qui passent notamment par une « année blanche » pour les annuités, partielle ou totale, ne régleront pas les causes de la crise selon lui. Dominique Lefebvre conteste que les banques aient « manqué d’allant », comme le disait début octobre le ministre de l’agriculture. Depuis début 2015, 13 000 dossiers ont été traités ; concernant l’année blanche, 2 500 mesures ont été prises depuis avril, dont un peu plus de 10 % sont des années blanches totales. « Le dispositif ne fait que monter en charge » constate Dominique Lefebvre qui évalue à au moins 100 millions d’euros le coût des mesures prises par la Crédit agricole.
Comment évaluez-vous l’ampleur des difficultés rencontrées par les agriculteurs en ce qui concerne leur endettement ?
Bien évaluer les problèmes n’est pas simple. Nous, banquiers, constatons d’abord la dégradation des trésoreries, qui peut conduire à des retards de remboursement d’échéances. Nous ne sommes pas les premiers à constater la survenue des telles difficultés. D’autant que dans un foyer d’agriculteurs, il peut y avoir des revenus externes, qui peuvent masquer les problèmes de l’exploitation elle-même. D’autres partenaires, peuvent se rendre compte de ces difficultés assez rapidement : les fournisseurs à qui sont demandés des délais de paiement supplémentaires ou les centres de gestion auprès desquels les agriculteurs prennent conseil. La caisse de la MSA peut également être alertée de ces problèmes, mais les agriculteurs s’efforcent toujours, au maximum, de payer leurs cotisations, faute de quoi les conséquences sont lourdes.
Mais vous avez tout de même un réseau d’information très dense…
Oui, nous disposons d’un réseau de 31 000 élus, qui connaissent très bien les exploitants de leur région et qui peuvent nous informer des situations économiques difficiles. C’est un réseau de proximité qui nous permet d’être plus réactifs et de comprendre les problèmes. Ce réseau s’ajoute évidemment aux 1 800 conseillers agri qui, dans les Caisses régionales, sont chargés des dossiers agricoles. Donc, nous avons des capteurs, en somme, qui sont sensibles et nous évitent d’attendre la clôture des exercices pour prendre conscience des problèmes. Voilà pourquoi nous avons réagi dès le début l’année 2015 à cette crise qui émergeait. Et qui touchait les éleveurs, mais pas seulement. Nous avons alors mobilisé l’ensemble de nos conseillers agri et orchestré une agrégation nationale de nos données pour piloter au mieux la situation.
La crise est-elle une crise de l’endettement des agriculteurs ?
Non, il ne s’agit pas d’une crise d’endettement. L’agriculture française n’est pas plus endettée que celle d’autres pays européens, et cet endettement ne s’est pas accentué depuis plusieurs années. C’est la faculté de faire face aux échéances qui s’est dégradée. Les marges ont parfois chuté de manière dramatique. Le problème n’est bancaire que parce que les marges ont diminué. Chacun doit prendre conscience qu’il y a un sujet fondamental, c’est celui de la compétitivité. C’est d’abord la dégradation des marges qu’il faut traiter. La différence entre les prix de marché et les prix de revient. Et cela, ça passe par une meilleure compétitivité des exploitations. Certains ont un niveau satisfaisant, pourquoi ne pas imaginer que d’autres y parviennent ?
Nous arrivons à la fin de l’année, quelle est l’ampleur de la mesure dite d’année blanche pour l’endettement des agriculteurs ?
Depuis le mois d’avril, nous avons mis en place plus de 10 000 mesures individuelles dont près de 7 000 sur des filières d’élevage, le reste concernant principalement les céréaliers. Depuis le début 2015, nous en sommes à 13 000 dossiers traités, ce qui donne une idée de la mobilisation de notre réseau. Concernant l’année blanche nous avons, à ce jour, 2 500 mesures mises en place depuis avril, dont un peu plus de 10 % sont des années blanches totales, c’est-à-dire qu’aucune annuité n’est payée sur l’année. Un peu moins de 90 % sont des années blanches partielles : le choix est fait par l’exploitant de ne reporter qu’une partie des annuités. Ce qui est évidemment moins coûteux qu’une année blanche totale et plus intéressant, souvent, pour l’agriculteur. Nous pensons qu’on n’a traité, à peine, que la moitié des dossiers qui remonteront à la fin du processus. La mesure a été annoncée le 3 septembre, les directives sont arrivées trois semaines après dans les préfectures. On aura sans doute entre 500 et 1 000 dossiers de demande d’année blanche complète et dix fois plus d’années blanches partielles. Le dispositif ne fait que monter en charge. Nous sommes à peine à la moitié du chemin, en somme. L’ampleur est assez considérable et nous avons déjà fait énormément de choses en matière d’ajustement de la trésorerie des éleveurs.
Pourquoi une année blanche partielle peut-elle être plus intéressante ?
C’est toujours moins coûteux en intérêts de ne pas reporter totalement la charge de remboursements en fin de tableau. De plus, l’important, pour l’agriculteur, c’est aussi de préserver sa capacité d’investissement ultérieure, car le besoin de modernisation ne s’arrête pas.
N’est-ce pas aussi l’intérêt de la banque que de limiter l’application de l’année blanche ?
Non. Pas du tout. L’application de l’année blanche de manière la plus large aurait un effet mécanique : augmenter le produit net bancaire puisqu’il s’agit d’un volume de crédits et d’intérêts supplémentaires. Mais sur le long terme, quel est l’intérêt du Crédit Agricole ? C’est d’avoir un client dont l’exploitation est en bonne santé et capable de rembourser ses emprunts. On n’a pas intérêt à lui faire supporter des charges plus lourdes ultérieures, s’il peut les rembourser aujourd’hui.
Qui va prendre en charge le supplément de coût de ces reports d’échéance ?
Notez que nous avons donné comme consigne d’être extrêmement modéré dans les frais de dossiers. De plus, les taux que nous pratiquons dans ces cas sont inférieurs à ceux que nous aurions appliqués en temps normal. Par ailleurs, concernant le coût en termes de taux d’intérêt, au début, il avait été question de trois tiers : un tiers par le banquier, un tiers par l’État, un tiers par l’éleveur. En fait, aucune directive précise sur cette répartition n’a été indiquée. D’ailleurs, il faut noter que le dispositif a été adopté par l’État sans aucune concertation avec nous. La répartition de la charge supplémentaire va sans doute dépendre de chaque dossier. Car il y a des contraintes. Il y a un maximum à la part de l’État, imposée par l’Europe avec la règle de minimis qui implique un plafond aux aides publiques par exploitation. L’Europe impose aussi qu’on ne puisse pas restructurer un prêt qui a reçu une bonification de l’État, comme les prêts jeunes agriculteurs. Donc une règle de trois tiers égaux semble difficile à mettre en œuvre.
Au ministère de l’Agriculture on nous indique que la part de l’agriculteur ne devrait être que « symbolique »…
Ce n’était pas comme cela qu’était envisagé le dispositif. Mais cela sera sans doute vrai dans quelques cas.
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Quel devrait être, globalement, pour le Crédit agricole, le coût du dispositif ?
À ce stade, et avec ce qu’on sait du nombre et de la nature des dossiers, cela devrait représenter 100 millions d’euros. Mais cela peut aller très nettement au-delà. Et puis, à cela s’ajoute le risque de non-remboursement, impossible à évaluer à cet instant.
Il y a une garantie prévue par la BPI (Banque publique d’investissement), non ?
Oui, mais elle intervient assez peu. La BPI est libre de donner ou non sa garantie. Quand le risque est élevé, elle est plutôt réticente et quand le risque est faible, c’est une garantie qui coûte cher. Notre dernier pointage indiquait, il y a une dizaine de jours, 143 prises en charges de garantie seulement par la BPI.
Début octobre, Stéphane Le Foll disait que les banques n’étaient « pas très allantes » sur le dispositif d’année blanche. Lui aviez-vous dit d’être plus prudent sur la mesure ?
Jamais on n’a donné de consigne de freiner le dispositif. Je n’ai d’ailleurs eu aucune remontée sur d’éventuelles difficultés de mise en place de la mesure. Peut-être cette impression venait-elle du fait que le traitement des dossiers durait trop longtemps. Mais c’était aussi que nous n’avons eu les indications complètes que fin septembre. Et ces indications ont dû être adoptées par les cellules d’urgence. On ne peut pas tout régler en un mois. Nous reprocher d’être réticents est exagéré sachant qu’on a commencé dès le début de 2015 à traiter des dossiers d’agriculteurs en difficulté. Qu’aurions-nous dû faire ? Attendre l’été pour démarrer ?
La crise n’est pas finie…
Elle est loin d’être finie. Regardez ce qui se passe dans la filière porcs. Qui peut dire comment vont évoluer les prix de vente de même que les coûts de production. Et cela peut engendrer des situations terribles, notamment pour ceux qui ont investi tout leur patrimoine dans une exploitation voire celui de leur famille. Tout cela pour, dans certains cas, n’aboutir qu’à des dettes. Humainement, pour certains, c’est très difficile. On l’a vu cet été.
Quels outils mettre en place pour éviter que de telles situations se renouvellent ?
Les outils, ce sont des vraies stratégies de compétitivité pour chacune des filières dont les problèmes ne sont pas transposables de l’une à l’autre. C’est aussi la restructuration d’outils de transformation qui peut s’avérer nécessaire. Là, le Crédit Agricole peut apporter sa contribution. Mais on ne peut pas définir la stratégie à la place des acteurs.
Les agriculteurs investissent-ils suffisamment ?
Ils continuent d’investir, c’est indéniable. Cette année, on devrait réaliser de l’ordre de 7 milliards d’euros de crédits d’investissement nouveaux pour les agriculteurs, avec un encours d’environ 40 milliards. C’est important. C’est un chiffre en hausse depuis 2010.
Pour autant, ces investissements sont-ils toujours faits à bon escient ? Ne sont-ils pas parfois, réalisés dans des équipements qui ne participent pas toujours à la compétitivité des exploitations ?
C’est à l’agriculteur de décider. Ne nous demandez pas de donner des leçons sur les bons et les mauvais investissements des agriculteurs. En revanche, il peut y avoir des réflexions, plus collectives sur les opportunités d’investissement.
Dans le lait, on avait parlé de sur-investissement et donc de sur-endettement ensuite ?
Quand vous avez une période favorable, des cours plus élevés, des perspectives intéressantes, vous êtes enclin à investir, vous avez confiance. Il ne faut pas reprocher aux agriculteurs d’investir quand ils ont confiance. Ce qui est brutal, c’est que les cours se retournent. La réflexion que nous devons donc conduire porte sur comment lisser ces retournements par des dispositifs assurantiels et par l’épargne de précaution. Et rechercher la bonne adéquation des investissements aux besoins, en arrivant à une certaine saturation des outils.