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Cem Özdemir, ministre fédéral allemand de l’Agriculture « Donner un avenir à l’élevage en Allemagne »

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Dans une interview accordée début juillet à nos confrères allemands d’Agra-Europe, dont nous retranscrivons ici une partie, le ministre fédéral Cem Özdemir, issu du parti des Verts, détaille les principaux dossiers sur son bureau : les mesures à prendre pour aider l’agriculture à répondre aux défis posés par le conflit en Ukraine et surtout la transformation du secteur de l’élevage. Il assure ne pas vouloir imposer de réduction du cheptel mais plaide pour une meilleure répartition des animaux sur le territoire. Son ministère prépare également des dispositions sur l’étiquetage du bien-être animal et de l’origine des viandes.

La question de la sécurité alimentaire est revenue, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, au centre des attentions. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Cem Özdemir : N’oublions pas que la faim dans le monde existait déjà avant cette terrible guerre. Poutine aggrave la situation et utilise délibérément la faim comme une arme. J’ai l’impression que certains découvrent la question de la sécurité alimentaire mondiale, mais qu’en fait, ils ont une autre idée derrière la tête. Il est frappant de voir comment ce sont les mêmes qui s’en prennent à la protection du climat et des espèces. Une chose est claire : aucune crise ne se résout e en aggravant d’autres. La famine règne surtout dans les régions déjà fortement frappées par la catastrophe climatique et où la disparition des espèces bat son plein. Prenez comme exemple la Corne de l’Afrique ; il s’y déroule actuellement des choses effroyables. Pour moi, cela signifie que c’est ensemble que nous devons résoudre les crises.

Vous avez récemment indiqué que vous étiez disposé à discuter de la demande de suspension de l’obligation de mise en jachère de 4 % des terres arables l’année prochaine. Êtes-vous toujours ouvert à cette mesure ?

C.O : Vous pouvez être sûrs que j’examine chaque mesure avec beaucoup de pragmatisme et que je ne laisse rien de côté. Quelle est l’utilité d’une mesure, quel est son coût ? C’est pour cette raison que, dès le début de la crise, j’ai libéré les surfaces d’intérêt écologique pour la production de fourrage. Cette décision n’a pas suscité l’enthousiasme chez tous, mais elle était nécessaire. Et je continuerai à procéder de cette manière, en prenant chaque fois mes décisions avec pragmatisme. Il est clair que la résolution d’une crise ne doit pas en aggraver d’autres ; ou bien plus simplement dit, il faut que le rapport coûts/bénéfices reste correct. En ce qui concerne 2023, pour moi, une décision pragmatique est de suspendre le régime de rotation des cultures. Je me suis battu à Bruxelles pour que nous puissions encore une fois cultiver blé sur blé sur la même surface lors de la campagne agricole 2022/2023. L’honnêteté implique de dire que nos sols en paient le prix, mais que ce prix est supportable dans la balance. Des calculs scientifiques indiquent que cette solution permettrait de cultiver jusqu’à 3,4 millions de tonnes de blé supplémentaires, rien qu’en Allemagne. En comparaison, la suspension de la règle des quatre pour cent ne rapporterait que 3,6 à 5,3 millions de tonnes dans l’ensemble de l’UE. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Dans ce nouveau contexte, l’objectif de 30 % de surfaces en agriculture biologique est-il encore réaliste ?

C.O : La protection climatique et la biodiversité sont des conditions préalables à la sécurité alimentaire. C’est pourquoi la conversion vers une agriculture durable et tournée vers l’avenir reste une bonne chose. L’agriculture biologique apporte une contribution importante car elle utilise les ressources naturelles et réduit notamment la dépendance vis-à-vis de la Russie. Je pense ici par exemple aux engrais minéraux. Nous avons aujourd’hui plus de 36 000 fermes bio en Allemagne. Et je travaille à ce que ce nombre augmente.

La culture de matières premières agricoles pour la production d’énergie sur les terres arables fait l’objet d’une controverse. Avec la suppression progressive du taux d’incorporation que prévoit le gouvernement fédéral, jetez-vous le bébé avec l’eau du bain ?

C.O : Je ne vois pas pourquoi. Maintenir artificiellement en vie les moteurs thermiques n’a aucun sens pour moi. Nous disposons depuis longtemps d’une technique de propulsion alternative, l’électromobilité, sur laquelle nous devrions nous concentrer, par exemple en développant raisonnablement l’infrastructure de recharge.

Élever moins d’animaux mais mieux, est pour vous un objectif essentiel de la conversion de l’élevage. La réduction devrait-elle être imposée par l’État, comme le demande votre groupe parlementaire, avec une réduction de 50 % d’ici 2035 ?

C.O : Je ne crois pas que cela soit nécessaire. On constate déjà clairement une baisse de la consommation de viande. Force est cependant de constater que la population masculine en particulier mange encore beaucoup plus de viande que le maximum recommandé. Bien sûr, on ne peut passer sous silence le fait que consommer moins de viande soit meilleur pour la santé et contribue également à préserver nos nappes phréatiques et la forêt amazonienne au Brésil. Il faut donc, d’une part, adapter le cheptel à la baisse de la demande et, d’autre part, mieux le répartir sur le territoire national. Une approche possible consiste à corréler strictement les cheptels et les surfaces d’exploitation. En parallèle, nous ne pouvons oublier que nous devons renforcer l’économie circulaire afin de réduire la dépendance vis-à-vis des importations d’énergie et d’engrais. Pour ce faire, nous avons besoin d’un élevage adapté et prêt à affronter l’avenir. Ces dernières années, les effluents d’élevage ont déjà permis de couvrir jusqu’à 40 pour cent des besoins en azote et 60 pour cent des besoins en phosphore. Il existe encore une marge de progression, à condition d’améliorer la distribution.

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Quand présenterez-vous les modifications prévues de l’ordonnance sur le bien-être des animaux d’élevage ?

C.O : L’un des projets les plus importants de notre accord de coalition gouvernemental est de définir les objectifs pour le traitement des animaux d’élevage, pour lesquels il n’existait jusqu’à présent aucune norme spécifique au niveau européen ou national. Pour cela, nous voulons combler les lacunes actuelles sur le bien-être des animaux d’élevage. Cela concerne en particulier les dindes à l’engraissement, le cheptel de reproducteurs de poules pondeuses, les poulettes futures pondeuses et les poussins mâles de race pondeuse. Nous présenterons dès que possible les premières grandes idées sur le sujet.

Et à quand l’indication de l’origine des viandes ?

C.O : L’Allemagne a déjà mis en place un système européen d’étiquetage avec l’indication d’origine de la viande préemballée fraîche, réfrigérée ou congelée, y compris la viande de porc. D’ici la fin de l’année, Bruxelles veut présenter des propositions pour élargir les indications d’origine existantes. En principe, je suis favorable à l’uniformité des règles au sein de l’UE ; nous participons donc activement à l’élaboration des propositions. Mais disons que, dans le cas où la proposition de Bruxelles se ferait attendre, je mettrais en place un étiquetage plus complet de l’indication d’origine par le biais d’une réglementation nationale, comme l’ont déjà fait d’autres États membres. Mon ministère a déjà examiné de près les concepts des autres pays. Nous sommes préparés. Sur ce point, je romps avec la position du gouvernement précédent.

Pour aboutir, on sait que les projets difficiles doivent être abordés en début de législature, si possible au cours de la première ou des deux premières années. En dehors de la restructuration de l’élevage, que peut-on attendre de vous ?

C.O : Je ne vais certainement pas me reposer sur mes lauriers à mi-chemin. La politique agricole demande justement beaucoup de persévérance. Jusqu’au bout, je n’en manquerai pas. Il est clair que donner un avenir à l’élevage en Allemagne est l’un des principaux projets de cette coalition. Mais, d’une manière générale, nous avons également besoin de plus d’écoresponsabilité. Si je regarde l’évolution du climat, les épisodes de sécheresse de plus en plus nombreux, l’érosion des sols ou les ressources en eau, les chantiers qui nous attendent devraient être évidents. Si nous ne parvenons pas à adapter notre agriculture à ces changements, nos enfants ne nous le pardonneront pas. C’est pourquoi nous voulons redoubler nos efforts pour promouvoir l’agriculture biologique, réduire le gaspillage alimentaire, renforcer la protection animale ou créer un poste de responsable en la matière. En tant que ministre fédéral de l’Agriculture, je m’occupe également du renforcement de l’agriculture dans l’hémisphère sud, afin d’y accroître l’autosuffisance.

Avant d’accepter la transformation de grande envergure que vous attendez d’eux, les agriculteurs et agricultrices ont besoin de savoir où cela va les mener. Les politiques sont-ils en mesure de répondre aux attentes en matière de planification qui sont exprimées régulièrement ?

C.O : Le fait que l’agriculture doive changer, si elle veut continuer à bénéficier à l’avenir d’une base fiable et de l’acceptation de la population, n’est pas une idée nouvelle, et encore moins une idée dont les Verts auraient le monopole. La transformation n’est pas quelque chose qui est imposé au monde agricole de l’extérieur, au contraire, celui-ci y participe pleinement. Les objectifs de transformation sont clairs : il s’agit de renforcer la protection du climat, de l’environnement et des animaux, ainsi que de préserver la biodiversité. Il s’agit bien sûr également d’enrayer la disparition des fermes. Pour tout cela, nos agriculteurs et agricultrices font partie de la solution ! Depuis longtemps, il est clair que nous devons agir dans tous ces domaines. Maintenant, nous le faisons.

Propos recueillis par Agra-Europe