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Jean-Marc Meynard, chercheur émérite de l’Inrae en agronomie Ecophyto : « Construire un consensus sur les indicateurs de suivi »

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Président du comité scientifique des chambres d’agriculture, ancien président du comité scientifique de l’Itab (agriculture bio) et chercheur de l’Inrae, Jean-Marc Meynard alerte sur la dégradation du dialogue autour de la baisse des pesticides. Il souligne l’importance d’une mobilisation des acteurs des filières, et de la recherche d’un consensus sur les indicateurs de suivi du plan Ecophyto.

Quelle est la place des indicateurs dans les plans Ecophytos ?

Les indicateurs sont d’une importance cruciale. Ils sont à la fois ce qui permet à la société de juger de l’efficacité d’un plan, et aux acteurs de vérifier l’efficacité de leurs efforts. Le plan Ecophyto 1 ayant affiché un objectif de réduction de l’usage des pesticides, les principaux indicateurs retenus pour son suivi sont cohérents avec cet objectif : ce sont, au niveau national, la quantité de substances actives (QSA), et le Nodu, fondé sur une normalisation des produits commerciaux par leur dose d’homologation.

Ces deux indicateurs sont calculés annuellement, à l’échelle de la ferme France. Depuis le début du plan Ecophyto en 2009, la QSA baisse, alors que le Nodu a sensiblement augmenté. Certains acteurs mettent en avant la baisse de la QSA pour souligner les efforts déjà faits par le monde agricole pour réduire les pesticides : cet argument est fallacieux, car le QSA diminue du seul fait que les fabricants remplacent des produits à forte masse par de nouveaux à moindre masse, des molécules actives efficaces à des doses toujours plus faibles pour une même action biocide.

La diminution du QSA ne correspond à̀ aucune réduction de la dépendance de l’agriculture aux produits phytos. Le Nodu exprime plus fidèlement une dépendance aux pesticides, mais il est régulièrement contesté par des acteurs qui considèrent que l’objectif d’Ecophyto devrait être de réduire les impacts, les nuisances, plutôt que les usages.

Faut-il réformer le Nodu, ou y ajouter de nouveaux critères ?

L’indicateur HRI-1, proposé au niveau européen, n’est pas plus satisfaisant : les masses épandues sont pondérées par un indice de nocivité, mais cette pondération apparaît insuffisante, et fait apparaître, à tort, les produits utilisés en agriculture biologi ue – en général peu nocifs, mais utilisés à forte masse – comme les plus dangereux.

Bref, aucun indicateur disponible aujourd’hui n’est satisfaisant. Il en résulte que chaque acteur choisit l’indicateur qui l’arrange, pour faire valoir ses arguments : il devient de plus en plus difficile aux non-spécialistes de se faire une idée précise des résultats des plans. Et le dialogue entre les acteurs des mondes agricole et environnemental devient de plus en plus difficile. Or ce dialogue est essentiel pour que les efforts des uns et des autres soient coordonnés et efficaces.

Il faut prendre le temps de construire un consensus sur les indicateurs d’Ecophyto, quitte à créer un nouvel indicateur, ou à distinguer clairement un indicateur de dépendance, et un indicateur de nocivité. Mettre en avant un nouvel indicateur qui n’aurait pas été discuté, amendé, amélioré, validé par la diversité des acteurs contribuerait à plomber l’action collective, comme le souligne une récente thèse de doctorat financée par le ministère de l’Agriculture.

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Aujourd’hui, ce sont les techniciens, les chercheurs, les agriculteurs qui travaillent depuis longtemps à la réduction des pesticides, qui sont découragés par le sentiment que le ministère ne soutient plus Ecophyto. Le plan n’est pas parfait – loin de là –, il faut l’améliorer, mais il est impossible de ne pas agir avec volontarisme pour réduire la dépendance aux pesticides et les nuisances qu’ils entraînent, bien démontrées aujourd’hui, sur la santé humaine et les écosystèmes.

Certaines organisations agricoles soutiennent que les agriculteurs ne pourront réduire l’usage des pesticides que quand la recherche aura trouvé des solutions alternatives. Certes, il y a encore des problèmes qui n’ont pas d’autre solution que chimique. Mais il existe de très nombreuses solutions génétiques, agronomiques, ou prophylactiques pour réduire les pesticides, qui sont aujourd’hui validées par la recherche, et employées avec des résultats très satisfaisants par certains agriculteurs. Mais leur déploiement est freiné par un « verrouillage » des filières.

Que faire pour « déverrouiller » ces solutions ?

La principale erreur des plans Ecophyto qui se sont succédé a été de ne chercher à agir qu’au niveau des agriculteurs et de leurs conseillers, alors que les choix techniques des agriculteurs sont largement dépendants des acteurs d’amont et (surtout) d’aval avec lesquels ils travaillent. En fait, les seules solutions de réduction des pesticides qui sont largement déployées sont celles qui ne gênent pas les filières, comme les Outils d’aide à la décision (OAD). Mais les mélanges de variétés de blé, les associations pluri-spécifiques, les itinéraires bas intrants, l’allongement des rotations restent peu pratiqués, car la mise en œuvre de ces solutions obligerait à des changements au niveau des filières.

Par exemple, les variétés de pomme de terre résistantes au mildiou ne sont pas retenues par les industriels, car le changement de variétés nécessiterait un changement des procédés de transformation. Les mélanges de variétés de blé, efficaces pour réduire le recours aux fongicides, sont écartés par la plupart des meuniers, qui préfèrent réaliser eux-mêmes leurs assemblages à̀ partir de variétés pures. Les itinéraires techniques bas intrants sont éprouvés en blé par exemple, les rendements sont un peu plus faibles, mais compensés par de moindres charges, si bien que les agriculteurs s’y retrouvent ; mais les collecteurs ne souhaitent pas prendre le risque de réduire leurs volumes de collecte. Les associations d’espèces (par exemple céréales et protéagineux), qui permettent de réduire fongicides et herbicides, se heurtent à l’absence d’installation de tri des grains récoltés. La diversification reste peu promue, car les espèces de diversification n’ont souvent pas de débouché en raison de leur faible surface, qui ne permet pas d’assurer un approvisionnement régulier aux potentiels utilisateurs. On sait que l’aménagement paysager est efficace en arboriculture pour limiter les populations d’insectes ravageurs, à condition de se coordonner à l’échelle d’un territoire. Sauf quelques exceptions très locales, aucune organisation ne prend l’initiative de telles coordinations.

Le verrouillage ne résulte donc pas d’une volonté de blocage de l’un des acteurs, mais du fait que tous les acteurs se sont organisés autour de la solution « pesticides », et qu’il est difficile à chacun de changer de stratégie tant que les autres acteurs avec qui ils travaillent n’ont pas eux-mêmes changé. Les agriculteurs ne disposent pas, à eux seuls, de leviers permettant une réduction ambitieuse de l’utilisation des pesticides. Les résultats décevants des plans Ecophyto sont liés, au moins en partie, à l’absence de mobilisation des acteurs de l’aval de l’agriculture. Mais aussi, sans doute, au fait que les modalités des plans ont été concertées avec les représentants de la profession agricole majoritairement convaincus que le système sociotechnique actuel n’a pas vraiment d’alternative, et qui n’ont pas su se projeter dans un scénario de déverrouillage.

« Les indicateurs sont d’une importance cruciale »

« Les choix des agriculteurs sont largement dépendants des acteurs d’amont »

« De très nombreux acteurs se trouvent donc solidairement impliqués »