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Filières alimentaires Emmanuel Macron en appelle à la responsabilité collective

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C’est avec un ton particulièrement dur qu’Emmanuel Macron s’est exprimé auprès des représentants des organisations agricoles et des filières alimentaires. Il a souligné que ces dernières, aux côtés des pouvoirs publics, avaient « protégé des choix absurdes » et que le refus de la chimie est « une lame de fond sociale » qu’il faut « entendre ». Il leur demande « des efforts » et surtout une "responsabilité collective", tout en leur assurant qu’ils seront accompagnés.

C’est avec un ton particulièrement dur qu’Emmanuel Macron s’est exprimé auprès des représentants des organisations agricoles et des filières alimentaires. Il a souligné que ces dernières, aux côtés des pouvoirs publics, avaient « protégé des choix absurdes » et que le refus de la chimie est « une lame de fond sociale » qu’il faut « entendre ». Il leur demande « des efforts » et surtout une "responsabilité collective", tout en leur assurant qu’ils seront accompagnés.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Emmanuel Macron n’a pas pris de gants pour s’exprimer devant le monde agricole, le 11 octobre à Rungis. On peut même dire que les représentants des différentes filières se sont faits réprimandés par le président de la République. Le ton est totalement nouveau pour un président de la République, tant sur le fond que sur la forme. Il leur a tout d’abord clairement dit que « les luttes intestines » qui existent au sein de certaines filières, et même les « guerres de position » font prendre « le risque de les faire disparaître tôt ou tard et de dépendre de manière complète de pays voisins […] qui n’ont pas les mêmes exigences environnementales et de qualité ».

Son discours qui a duré plus d’une heure, a été ponctué de la notion de « responsabilité collective » pour réussir à « transformer nos modèles productifs, pouvoir monter en qualité et répondre aux besoins alimentaires de nos populations et répondre aux défis internationaux ». Car ce que demande Emmanuel Macron aux responsables agricoles et de l’agroalimentaire, c’est « qu’à compter d’aujourd’hui, nous puissions décider collectivement d’un changement profond de paradigme ». Il souhaite un recentrage sur le marché intérieur en défendant la « souveraineté alimentaire » pour répondre au défi de « notre indépendance économique et alimentaire ».

Des modèles qui ne sont plus soutenables

Le président de la République se dit sensible au fait que les agriculteurs ne puissent vivre dignement de leur métier. Pour cela, il faut leur donner les moyens de peser dans les négociations en se regroupant en organisations de producteurs. Et il n’ira pas par quatre chemins : « Nous conditionnerons certains dispositifs d’aide à la taille des organisations de producteurs commerciales ». Et il veut « professionnaliser » ces organisations de producteurs en « objectivant la formation des prix » et en s’appuyant sur des indicateurs de marché et de coûts de production.

« Qu’y a-t-il derrière l’esprit de cette réforme ? », demande le président. La réponse est très claire. Pour Emmanuel Macron, il faut arrêter de « protéger des modèles productifs qui ne sont plus soutenables ». « Il y a des producteurs aujourd’hui qui produisent trop peu à des qualités trop faibles. Ils doivent faire l’objet de regroupements. Et donc ces références éviteront de maintenir des prix anormalement élevés pour protéger celles et ceux qui ne se réforment pas. » L’objectif est aussi de « permettre aux agriculteurs de ne plus dépendre des aides ». Car, concernant la Pac, le président n’a pas l’intention de défendre un modèle agricole du passé. « Je souhaite que nous puissions porter une nouvelle Pac qui soit à la hauteur de la nouvelle politique agricole française que nous voulons ».

« On n’a pas fait les réformes qu’on devait faire »

Et tout le monde va devoir se retrousser les manches. Car si Emmanuel Macron se dit « favorable » au fait de relever le seuil de revente à perte pour le produit agricole, il y aura des contreparties pour le monde agricole. « Le seuil de revente à perte qu’on augmenterait seul sans demander aucun effort, accompagnement, transformation, c’est une forme de chèque en blanc. » Et de pointer du doigt des filières qui ont retrouvé un peu d’oxygène grâce aux achats chinois sans s’être attaqué aux racines du problème. « On n’a pas fait les réformes qu’on devait faire, on n’a pas changé l’organisation collective et on va se réveiller dans deux mois, dans trois mois avec les mêmes problèmes et ça finira chez le ministre de l’Agriculture, comme ça s’est toujours fini, avec des demandes d’aide, des restructurations, des aides d’urgence », a-t-il lancé.

Le président de la République s’est montré particulièrement virulent vis-à-vis de la filière porcine. « Est-ce que vous pensez que nous pouvons nous contenter d’avoir 0,5 % de porc bio en France, 3 % en Label rouge, alors que nous ne parvenons pas à satisfaire la demande de nos consommateurs ? Moi, je ne le crois pas. Est-ce que vous pensez que nous pouvons rester immobiles à regarder chaque matin le cours du marché de Plérin en espérant que les Chinois continuent d’acheter nos produits ? Moi, je ne le crois pas ».

« Des choix absurdes »

Analyse encore plus implacable vis-à-vis de la filière volaille : « Est-ce que vous pensez que nous pouvons raisonnablement continuer […] à guetter notre propre cours de change avec les pays du Proche et Moyen-Orient pour espérer exporter les poulets que nous ne pouvons pas ni ne voulons faire consommer à notre propre population quand nous ne savons pas produire au goût de celle-ci ? » Une analyse inexacte car le poulet label produit dans l’Hexagone est plébiscité par les consommateurs français. En tout état de cause, pour lui, il faut « arrêter des productions, qu’il s’agisse de la volaille ou du porc, qui ne correspondent plus à nos goûts, à nos besoins » et ne pas se lancer « dans une concurrence sur des marchés internationaux face à des pays – Brésil, Russie, Ukraine - contre lesquels nous ne pouvons rien et nous ne pourrons rien ».

Ainsi, pour Emmanuel Macron, « collectivement, dans toutes régions et toutes les filières, nous avons protégé des choix absurdes ». Alors, pour y mettre fin, il demande aux interprofessions de se mettre au travail et de rendre une copie d’ici la fin de l’année et présenter des « plans de filière » avec « des objectifs chiffrés à cinq ans ». « Je vous demande de porter une stratégie et de ne pas attendre qu’elle soit dictée par la concurrence internationale, la crise à venir, ou par l’État lui-même. »

Sur l’environnement, ne plus remettre le problème à plus tard

Quant aux questions environnementales et sanitaires, là encore, le président de la République bouscule le monde agricole. « Le rejet des produits chimiques, la préférence pour l’alimentation naturelle sont des lames de fond sociales, insiste-t-il. Je vous le dis franchement. Il n’y aura pas de modèle agricole ou agroalimentaire durable en considérant que les problématiques environnementales ou sanitaires sont le problème des autres ». Pour lui, il faut arrêter de « procrastiner », sinon « il y aura des scandales sanitaires et, tôt ou tard, ce sera de notre responsabilité collective », met-il en garde. Le ministre tance : il faut « entendre ce que certaines associations disent » et « arrêter de se renvoyer les responsabilités de manière stérile », tout en rassurant : « Je salue les efforts faits mais nous devons aller plus loin » et « il faut savoir aussi accompagner chacune et chacun pour pouvoir le traduire en actes ».

Ainsi, le président demande au monde agricole « des efforts » pour au final, « avoir un modèle français qui en sortira plus fort ». Et il sait qu’il va déplaire, mais « je ne suis pas là pour plaire, je suis là pour faire avec vous ». Et il sait qu’il y aura « des sceptiques » et des « fatalistes ». « Moi je crois aux volontaires, je ne crois pas aux sceptiques », a-t-il insisté.

Les « luttes intestines » au sein des filières font prendre « le risque de les faire disparaître tôt ou tard »

après de 2e inter

« Le seuil de revente à perte qu’on augmenterait seul sans demander aucun effort, c’est une forme de chèque en blanc »

après "des choix absurdes"

« Il faut arrêter des productions, qu’il s’agisse de la volaille ou du porc, qui ne correspondent plus à nos goûts, à nos besoins »

La coopération doit "revoir sa gouvernance"

Concernant la coopération, Emmanuel Macron lui demande d’engager dans sa « modernisation ». Il veut « faciliter le départ des coopérateurs » et « rénover la gouvernance du Haut Conseil de la coopération agricole ». Il veut « inciter les coopératives à faire preuve de plus de transparence dans la redistribution de leurs gains aux producteurs ». C’est, selon lui, grâce à de telles dispositions que le « respect des valeurs de la coopération, qui sont basées sur la solidarité économique » sera garanti.

Un discours qui plaît aux environnementalistes et ONG, mais agace le monde agricole

« Je ne sais pas si Jacques Chirac aurait tenu ce discours aux agriculteurs. Il a tracé de sacrées perspectives pour les modèles agricoles et alimentaires », a commenté Nicolas Hulot sur France Inter le 12 octobre. Arnaud Gauffier, responsable agriculture et alimentation chez WWF France, explique qu’il y a une « rupture dans le discours de Rungis par rapport aux présidents de la République précédents ». Sur la forme, il affirme que c’est « la première fois que certains mots sont prononcés ainsi par un chef de l’État ». Par exemple, la référence faite aux filières poulet et porc à l’export comme exemple à ne pas suivre est « nouveau ». Cette méthode est « encourageante » car il y a une « hauteur de vue » et un appel à « un changement profond ».

Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, est plus critique. « Lorsqu’il a fait l’examen de l’agriculture, il a été approximatif et parfois caricatural sur certains secteurs, mais sur la volonté de montée en gamme, c’est quelque chose que nous portons ». Au contraire, la Coordination rurale considère que "les seules perspectives ouvertes" par le président de la République sont "une montée en gamme laissant entendre que les productions seraient aujourd’hui de qualité critiquable, alors que le standard français répond à des normes les plus drastiques au monde".